L'actualité est décidément bonne fille. A peine mon article précédent publié sur ce blog, que l'actualité donne une magnifique illustration des difficultés que pose aujourd'hui à la gauche la notion d'institution.
Résumé du film: la CGT, par un communiqué (consultable ici) annonce son intention de ne pas assister à la cérémonie des voeux au président de la République des "forces vives" du pays, cérémonie que le communiqué qualifie de "simulacre". Bien entendu, à l'heure qu'il est cette décision a été applaudi par de nombreuses voix dans la "gauche radicale".
Cette décision (et l'appui qu'elle a reçu) posent problème. Car la cérémonie en question, ce ne sont pas les voeux de Nicolas Sarkozy, mais les voeux du président de la République. Ce n'est pas un meeting politique, mais une cérémonie institutionnelle. Or, si le fait d'assister à un meeting politique est une manière de manifester son intérêt ou son soutien à un homme ou organisation politique, le fait d'assister à une cérémonie institutionnelle ne fait que marquer le soutien à une institution. Et de même, le refus de participer implique un rejet de l'institution, et non pas de l'homme qui l'incarne. On ne refuse pas d'assister aux commémorations du 8 mai 1945 sous prétexte que c'est Nicolas Sarkozy qui les préside. Alors, pourquoi les voeux ?
Dans la logique issue de notre tradition républicaine, on fait une distinction fondamentale entre les institutions et les hommes qui les incarnent. L'homme peut être combattu et critiqué, mais l'institution, elle, mérite en toutes circonstances le respect. Cette conception n'est pas un caprice de l'histoire, mais une nécessité. Comment une démocratie pourrait-elle fonctionner si chaque groupe n'acceptait comme légitimes que les autorités qui lui sont agréables et cherchait à renverser en permanence celles qui ne lui agréent pas ? L'ordre démocratique dépend d'un consensus général pour accepter la légitimité de l'institution. Et l'homme qui l'occupe hérite de la légitimité de l'institution et des obligations qui vont avec.
Les tenants d'une certaine gauche ont toujours méprisé ce point de vue au motif que les institutions ne sont qu'un paravent qui dissimule les rapports de force entre classes et groupes sociaux. Ils n'ont pas tout à fait tort: il serait ridicule de nier que la démocratie fonctionne dans le cadre de ces rapports de force. Mais ils ont tort sur un point: les institutions ne sont pas inutiles pour autant. Elles sont utiles pour donner un cadre aux rapports de force et de leur permettre de s'exprimer avec un coût minimal. Plus une société progresse, plus on admet qu'il est plus rationnel de régler les conflits autour d'un tapis vert avec des règles connues et acceptées par tous que de laisser le rapport de force se manifester sur les barricades avec des morts et des blessés. Et ce sont ces "règles connues et acceptées par tous" qui constituent nos institutions. Rejeter l'institution, vouloir que les rapports de force s'expriment crûment, c'est vouloir la guerre civile. C'est à quoi rêvent un certain nombre de gauchistes qui ont oublié (ou n'ont jamais appris) que de tels épisodes ont déjà eu lieu dans notre pays, et que la classe ouvrière en a payé un prix considérable.
Les cérémonies républicaines, dont les voeux ne sont qu'une variante, servent à montrer qu'il existe un consensus dans la société pour faire fonctionner ses institutions. Refuser d'y participer, c'est mettre en cause ce consensus. C'est appeler non pas à une réforme des institutions - ce qui reste totalement légitime dans une démocratie - mais à une rupture de l'ordre institutionnel, puisque cela revient à contester ici et maintenant la légitimité de l'institution qu'est la présidence de la République en la ravalant au rang de "simulacre".
La CGT est-elle vraiment sur cette ligne ? A-t-elle réfléchi à la signification symbolique de son geste ? Est-ce que la CGT considère que le président n'a plus la légitimité pour gouverner et que ses décisions devraient donc être considérées comme nulles et non avenues ? Comment la CGT pourrait-elle demain négocier avec des ministres ou des autorités qui reçoivent leur pouvoir d'un président de la République qui n'est même pas digne de présider une cérémonie républicaine ?
Je ne le crois pas un instant. Ce "coup" médiatique de la CGT n'est qu'un avatar d'une politique de communication destinée à se singulariser des autres syndicats et de lustrer ses crédentiales "révolutionnaires" auprès de ses troupes et notamment des secteurs anarcho-syndicalistes, dont le poids à la CGT est loin d'être négligeable. Et les gauchistes qui ont applaudi le font parce que rien de ce qui est antisarkozyste ne leur est étranger. Ce qui est regrettable, c'est que la Confédération puisse sacrifier à un "coup de pub" une réflexion de fonds sur les questions institutionnelles, et qu'une bonne partie de la "gauche radicale" lui emboîte le pas bêtement, sans réaliser ce qui est en jeu. De ce point de vue, il est révélateur que le communiqué de la CGT ne porte pas de signature: on ne saura donc pas qui a pris la décision, et quels ont été les débats qui l'ont précédé.
Affaiblir les institutions, c'est ouvrir la porte à la domination nue et sans limite des plus forts. Nicolas Sarkozy, que cela nous plaise ou non, est président de la République par la volonté du peuple français. Boycotter les cérémonies républicaines qu'il préside revient à affaiblir l'idée même de République, qui repose sur le respect de la légitimité issue du vote populaire. Demain, lorsqu'un président de gauche sera installé à l'Elysée, que faudra-t-il répondre aux organisations de droite qui contesteront sa légitimité et boycotteront ses initiatives ? Après tout, ils ne feraient rien de plus que ce que fait la CGT aujourd'hui. Il est temps de finir avec ces enfantillages, d'arrêter de confondre un acte institutionnel avec un meeting électoral.
Descartes
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