Il y a quinze ans, s'éteignait - enfin - François Mitterrand. Sa disparition ne pouvait réjouir personne, elle arrivait trop tard. S'il était mort quelques années plus tôt - quinze aurait été l'idéal - sa mort aurait pu servir à quelque chose. Mais lorsqu'il meurt en 1996, il ne pouvait déjà plus nuire.
J'avais failli écrire "en 1996, son oeuvre de destruction était accomplie". Mais ce serait injuste. Mitterrand n'a pas d'oeuvre, en ce qu'une oeuvre suppose une volonté consciente d'arriver à un résultat. Or, Mitterrand n'a jamais eu cette volonté. Son seul objectif, sa seule ambition était le pouvoir. Non pas comme moyen d'accomplir autre chose - une "certaine idée de la France", par exemple - mais pour les plaisirs que l'exercice du pouvoir procure. Et d'abord, le plaisir de mettre à ses pieds les hommes et les choses.
Me trouvez-vous injuste ? Faisons si vous le voulez bien un petit résumé des engagements politiques de Mitterrand. François fut jeune dans la France des années 1930, où l'on sentait monter l'extrême droite. Cela tombait bien, le jeune François avait un penchant net pour la droite catholique, conservatrice et cagoularde. Plus tard, après son évasion d'un camp de prisonniers, il ira à Vichy faire carrière (1) et il faut croire qu'il est doué, puisqu'il se verra décerner la Francisque de la main du Maréchal. Mais en 1943, après Stalingrad, la perspective de victoire allemande se trouve sérieusement compromise. Pas de problème, François éprouve tout à coup une étrange répugnance pour Vichy et une soudaine attirance pour la Résistance. Résistant mais pas gaulliste. Et lorsque la Libération arrive, le voilà ministre. Mais la guerre froide est là, et elle demande qu'on réhabilite discrètement des personnages passablement compromis avec la collaboration mais qui pourraient devenir utiles. Là encore, Mitterrand se trouve curieusement dans le sens du vent. C'est grâce à des certificats de bonne conduite de sa main que des personnages comme Schueller (le patron de l'Oreal, le père de Mme Bettencourt) échappera à des sérieux ennuis. Il lui sera tellement reconnaissant d'ailleurs que plus tard, lors de la traversée du désert de 1958, il lui accordera un emploi fictif mais un salaire tout à fait réel pour lui permettre de passer ce mauvais cap...
Mais ne disgressons pas. Grace à la politique de la "troisième force" le Beau François naviguera de ministère en ministère. Dans cette IVème république, pour faire carrière il vaut mieux avoir le soutien du lobby "Algérie Française". Et ô coïncidence, il se fait que Mitterrand est très AF. Il n'est pas inutile de rappeller un petit fragment de son discours du 12 novembre 1954: "L'Algérie, c'est la France. Les départements de l'Algérie sont des départements de la République française. En trois jours tout a été mis en place. On a dit : "Est-ce pour maintenir l'ordre ?". Non, pas seulement. C'est pour affirmer la force française et marquer notre volonté... L'Algérie c'est la France ! Et qui d'entre vous, Mesdames et Messieurs, hésiterait à employer tous les moyens pour préserver la France ? Tout sera réuni pour que la force de la nation l'emporte en toute circonstance". Plus tard, lorsqu'il sera ministre de la justice, il aura l'opportunité de montrer ce que "tous les moyens" veut dire: c'est lui qui couvrira la torture et qui sera particulièrement impitoyable chaque fois qu'un condamné à mort lié à "l'insurrection" fera un recours en grâce (2). En ce temps là, il n'était pas question pour lui d'abolir la peine de mort.
En 1958, la Vème République et son "parlementarisme rationalisé" mettent
fin à une brillante carrière ministérielle. Mitterrand sera contre la nouvelle constitution. Il écrira d'ailleurs un opuscule enflammé (3), où le nouveau régime se trouve cloué au pilori pour des
raisons bien entendu hautement idéologiques et morales. Seuls des esprits mal embouches pourraient insinuer que le "parlementarisme rationalisé" - fondé sur le scrutin uninominal à deux tours -
permets aux gouvernements de se reposer sur des majorités stables au Parlement, réduisant du coup dramatiquement le poids des groupuscules charnière et donc leur pouvoir de négociation à l'heure
d'obtenir des prébendes et des postes ministériels. Sous la IVème, un homme comme Mitterrand, élu d'un parti vaguement centriste ayant une dizaine de députés, pouvait naviguer de maroquin en
maroquin. Plus dur à faire dans la Vème République gaulliste.
Commence alors une traversée du désert. Mitterrand essaye d'échapper avec
quelques coups de pub façon Ségolène. Comme le général est victime de plusieurs attentats de l'OAS, Mitterrand veut lui aussi le sien.Ça lui permettrait aussi de faire oublier ses engagements
"Algérie Française". Et comme l'OAS tarde à obliger, autant organiser l'attentat soi-même: ce sera dans les jardins de l'observatoire en octobre 1959. Il vaudra à Mitterrand une inculpation pour
outrage à magistrat et fausse dénonciation dont il sera sauvé par l'amnistie de 1966.
Mais Mitterrand est tenace. Il réalise bien vite qu'il n'a aucune chance de satisfaire ses grandes ambitions à droite, où les gaullistes historiques et leurs alliés trustent les postes. C'est donc à gauche qu'il cherchera à faire carrière. Ca tombe bien, dans les années 1960 la France commence à virer à gauche. En 1965, il met en ballotage le Général (avec l'aide, il est vrai, des centristes). En 1968, le voilà - lui le conservateur catholique et cagoulard - à Charléty prêt à prendre l'Elysée à la tête des enragés. Hélas, De Gaulle reprend la situation en main. Mitterrand se gauchit encore: en 1971, ce sera Epinay et un discours de "rupture avec le capitalisme" qui ferait pâlir d'envie Olivier Besancenot. Et qui lui permet, lui l'homme des groupuscules qui n'était même pas membre de la SFIO, de prendre la tête du PS. En 1972 ce sera le programme commun et l'alliance avec "les hommes au couteau entre les dents".
Bien sur, il m'est resté dans l'encrier beaucoup d'autres affaires:
l'affaire des fuites, celle des piastres, le témoignage en faveur du général Raoul Salan en 1962... mais je ne veux pas ennuyer mon lecteur.
Quel est l'élément commun, le fil conducteur de toute cette carrière ? Il y en a deux: d'un côté, l'absence absolue d'engagement personnel. Sur chaque problème, Mitterrand a toujours assumé la position qui lui permettait au mieux d'avancer dans sa carrière. Il a été collabo, résistant, de droite, de gauche, algérie française, tiermondiste, pour la peine de mort, contre la peine de mort selon ce que la société à un instant donné voulait entendre. En fait, le parfait caméléon. Le deuxième fil conducteur, est le manque total de scrupules. Mitterrand n'a jamais hésité devant une barrière pour des raisons éthiques ou morales. La torture en Algérie ne le dégoûtait pas suffisamment pour lui faire refuser un poste de ministre. Après avoir dénoncé l'opacité sur la santé de Pompidou en 1974, il fit publier pendant dix ans des bulletins de santé falsifiés.
La question qui se pose alors est: comment un tel homme arrive à se faire élire en 1981 par la gauche unie (parti communiste compris) ? Comment se fait-il que la gauche, y compris d'éminentes personnalités aux impeccables pedigrees anti-colonialistes aient voté pour le partisan de l'Algérie Française ? Que d'impeccables résistants aient voté pour l'homme de Vichy et l'admirateur de Pétain (4) ?
Cette amnésie me reste encore aujourd'hui inexplicable. D'autant plus que c'était une amnésie volontaire. Car celui qui avait l'outrecuidance de rappeler en 1981 le passé du candidat se voyait excommunié sous l'accusation de "faire le jeu de la droite" (ou pire encore, de "Giscâââârd"). On ne voulait pas voir, et on n'a pas vu. Les conséquences, nous les vivons encore.
La suite est plus connue. Mitterrand applique après 1981 les mêmes stratégies pour garder le pouvoir qu'il a mis avant pour le conquérir. Il fera des réformes aussi longtemps qu'il les croit populaires, et lorsqu'il comprendra que la société française vire à droite, il l'accompagnera avec enthousiasme. Rompu à la magouille politicienne façon IVème République, il aura avec la cohabitation l'opportunité de réintroduire certains de ses mécanismes dans la logique de la Vème. N'ayant pas d'idéologie qui lui fut propre, il s'appropria la seule utopie qui passait par là, celle de l'Europe, et fit semblant d'en faire son "grand oeuvre". Mais là encore, les résultats sont maigres.
Mitterrand voulait être l'égal de De Gaulle. Il ne l'est pas. De Gaulle est encore présent dans l'inconscient - et dans la mauvaise conscience - collectifs. Il reste l'exemple des vertus civiques. Mitterrand n'est un "exemple" que dans un seul domaine: c'est le stratège génial qui conduisit le PS à la victoire. C'est pourquoi les seuls qui aujourd'hui commémorent sa mort sont ceux qui veulent l'héritage. Martine, Ségolène... ou Jean-Luc Mélenchon sont prêts à tresser des couronnes au grand homme. Ce sont les seuls.
Les seuls ? Pas tout à fait. Car Mitterrand avait des rapports humains une vision clanique. Il était lié avec son premier cercle par des rapports qui ne sont pas sans rappeller ceux qui lient Don Corleone aux membres de sa "famille". Une fois qu'on a baisé l'anneau, on est redevable de respect en échange d'une protection. A l'intérieur de cette "famille", l'amitié est sacrée. Pourquoi croyez vous que Jack Lang ou Roland Dumas soient allés soutenir Laurent Gbagbo ?
Mitterrand ? Jamais plus !
Descartes
(1) Il le dit lui même dans un entretien avec JP Elkhabbach. Lorsque ce dernier l'interroge sur les raisons pour lesquelles il est allé à Vichy après son évasion, il répond (je cite de mémoire) "j'étais jeune, j'étais ambitieux, et pour faire carrière à l'époque il fallait aller à Vichy. Vous, qu'auriez vous fait à ma place ?". Ce à quoi Elkhabbach - qui, pour ceux qui ne le sauraient pas, est juif - répondit froidement "à votre place, monsieur le Président, je n'aurais pas eu le choix".
(2) François Mayle, Benjamin Stora, "François Mitterrand et la guerra d'Algérie", Calmann-Lévy, 2010
(3) "Le coup d'Etat permanent"
(4) Président de la république, il fera fleurir la tombe du Maréchal déchu chaque année.
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