L'une des difficultés pour penser et faire de la politique aujourd'hui tient à la vision que les individus ont d'eux mêmes et de leur place dans l'histoire. Après le volontarisme qui a dominé le XXème siècle, nous sommes tombés dans son opposé, qui est le victimisme. Les citoyens, qui se voyaient en 1950 comme les acteurs de la société, se perçoivent aujourd'hui comme des victimes. Le monde, la société qui nous entoure ne sont pas le résultat de nos actions (ou de notre inaction), mais de facteurs extérieurs hors de notre contrôle.
Ces facteurs prennent aujourd'hui deux formes. D'un côté, on "naturalise" un certain nombre de phénomènes économiques. La globalisation, la financiarisation sont présentées non pas comme le résultat de décisions politiques, mais comme des transformations "inéluctables" au même titre que les marées ou le cycle des saisons. D'un autre côté, on attribue nos malheurs à la conspiration, l'incompétence ou la faiblesse morale des élites et des gouvernants. Jusqu'à l'absurde, quelquefois: ainsi le maire dont la réélection serait compromise s'il refusait aux propriétaires de terrains inondables leur permis de construire se voit reprocher par ces mêmes propriétaires de leur avoir accordé le permis en question le jour où l'inondation arrive.
La méfiance permanente envers les élites et notamment celle constituée par les représentants élus (au sens large) conduit la gauche à chercher des arrangements institutionnels sans élites et sans représentation. Pour cela, la panacée est "la participation directe des citoyens aux décisions qui les concernent", pour reprendre une formule répétée à l'envie. Pas de débat sur les institutions, pas de texte de congrès qui ne fasse appel à la démocratie directe contre ces deux abominations que sont le recours aux experts et la délégation aux représentants.
Tout l'argumentaire pour la démocratie directe repose sur un vision dualiste de la société: d'un côté se trouve le représentant (1), qui est presque par définition incompétent, corrompu, avide de pouvoir et d'honneurs et soucieux seulement de ses propres intérêts. De l'autre, le représenté - le citoyen - qui lui est aussi presque par définition honnête, dévoué au bien commun, désintéressé, incorruptible. Mais l'élu, n'est-il pas lui aussi un citoyen ? Quelle est la magie qui transforme ce citoyen honnête et dévoué en élu, corrompu et égoïste ? Cette vision dualiste repose sur la formule bien connue selon laquelle "le pouvoir corrompt" (2). L'élu, parce qu'il exerce le pouvoir, se trouve chassé du paradis ou s'ébattent ces innocents citoyens pour se retrouver dans l'enfer des ambitions et des intérêts.
La question qu'on devrait se poser est évidente: si demain, par la magie de la démocratie directe, les citoyens exerçaient eux-mêmes le pouvoir directement, pourquoi ne seraient-ils pas corrompus à leur tour ? Quelle est la magie qui préserverait les "simples citoyens" des corruptions du pouvoir ? A cette question, les partisans de la démocratie directe ne fournissent aucune réponse.
Et pourtant, la simple réflexion ou mieux encore l'expérience immédiate montre que la question est pertinente. Ceux qui auront eu le privilège de participer à une réunion de co-propriété le savent bien: à l'heure de décider, chacun voit son intérêt immédiat. Pourquoi croyez vous que les parties communes - lieux "publics" - des immeubles soient bien plus dégradées souvent que les appartements - lieux "privés" ? Parce que chacun est prêt à consentir individuellement pour son bien des investissements qu'il n'est pas prêt à consentir pour les lieux d'usage collectif. Ce type de comportement n'est pas isolé: combien de gens qui mettent les pieds sur la banquette du métro feraient de même sur le canapé de leur salon ? Combien de gens qui jettent un mégot sur le quai du métro feraient de même sur le plancher de leur cuisine ? Combien de gens qui ramassent un papier par terre chez eux pour le mettre à la poubelle le feront dans un square ?
Le dévouement au bien public et à l'intérêt général n'est pas naturel. Et il n'est pas plus fréquent chez les "simples citoyens" que chez les élus ou les élites. C'est pourquoi la démocratie directe (3) n'a aucune raison de produire des décisions moins marquées par les intérêts particuliers que la démocratie représentative. En fait, ce serait plutôt le contraire: cela tient au fait qu'un représentant n'est pas seulement élu; il est institué. C'est entendu, on est élu en obtenant 51% des voix. Mais une fois élu, on n'exerce pas la fonction libre de toute attache. Celui qui prend les fonctions de conseiller municipal, de maire, de député, de président de la République accède à une institution symbolique qui le lie à une histoire, avec ses contraintes et ses obligations. Etre député n'implique pas seulement de pouvoir aller au Parlement et voter des lois: les citoyens qui l'ont élu attendent de lui qu'il respecte un certain nombre de règles, qu'il "fasse honneur à sa fonction". C'est cet appareil symbolique qui permet d'endosser un "surmoi" qui n'est pas celui de l'individu, mais celui de la société toute entière. Et c'est par cette opération que l'élu est poussé - avec des ratés quelquefois, mais le plus souvent avec succès - à regarder l'intérêt général plutôt que son intérêt particulier. Un président obsédé par sa place dans l'histoire vaut toujours mieux qu'un citoyen qui n'est, lui, obsédé que par sa maison, son emploi, son compte en banque. Et c'est pourquoi il est important que le président soit obsédé par l'histoire. Lorsqu'on propose de remplacer le président ou le Parlement - nos représentants - par une démocratie directe, on fait fi de cette institution symbolique. Le citoyen qui vote directement n'a pas de place dans l'histoire qui l'attend. Il n'a que ses intérêts particuliers pour le guider. Proposer la démocratie directe, c'est affirmer qu'un ensemble d'individualités vaut toujours mieux qu'une institution.
La vulgate veut que la démocratie directe permette de "rapprocher la décision des citoyens". Mais la proximité n'a jamais été un gage de justice ni de défense de l'intérêt général. Prenons le cas d'un conflit de voisinage. Qui est le mieux à même de trancher ? Un troisième voisin, qui aura peut-être l'avantage de connaître la situation de l'intérieur mais qui est aussi engagé dans le conflit par les rapports qu'il entretien avec les parties ? Ou plutôt un juge indépendant, fonctionnaire extérieur n'ayant aucune attache avec l'affaire ? Lorsqu'il s'agit d'installer une décharge, qui est le mieux placé pour décider du lieu ? Une assemblée locale ou chaque participant voudra voir la nuisance chez les autres, ou un service extérieur compétent qui lui peut regarder les avantages et inconvénients de chaque localisation objectivement ?
Si l'on veut dégager les décisions de la dictature des intérêts individuels, il faut au contraire éloigner la décision des citoyens concernés. La délégation du pouvoir n'est pas seulement une question de simplification ou de division du travail, c'est aussi et surtout une question de médiation. Le peuple ne peut pas, directement, dégager l'intérêt général. Il lui faut pour cela instituer des médiateurs qui ont un rôle maïeutique indispensable. Ces médiateurs, ce sont en premier lieu les élus.
En fait, l'obsession de la démocratie directe et de la proximité est la face la plus visible d'une transformation idéologique profonde: celle du rejet de l'idée même d'institution comme élément fondamental de l'organisation politique. Un rejet qui prend des formes diverses selon que l'on soit à droite où à gauche. A droite, c'est le néo-libéralisme qui porte le fer sous prétexte de combattre les "rigidités". A gauche, c'est la dimension libertaire et la lutte contre "les mécanismes répressifs de l'Etat" qui prime. Mais des deux côtés on aboutit à la même conclusion: les institutions sont des carcans qu'il faut détruire pour que l'individu (qui est la mesure de toute chose) puisse s'épanouir (4).
On voit là encore à quel l'idéologie anti-institutionnelle de mai 68 continue, quarante ans plus tard, à avoir des effets dévastateurs. Il est grands temps d'abandonner ce néo-rousseauisme: non, le citoyen n'est pas "naturellement bon" et ce n'est pas la société qui le corrompt. C'est au contraire la société et les institutions qui permettent aux mammifères que nous sommes de dépasser nos instincts territoriaux et notre égoïsme pour concevoir un intérêt général. Sans l'institué, qui permet d'édicter et de légitimer les règles de vie en société, chacun de nous retombe naturellement dans la raison du plus fort ou du plus malin pour défendre des petits intérêts. La démocratie directe qu'on nous vante tant n'est en fait qu'un retour rêvé à l'état de nature, en oubliant combien l'existence dans l'état de nature est "solitaire, pauvre, méchante, brutale et brève".
Descartes
(1) On peut ici remplacer le représentant par l'expert. Tout le raisonnement qui suit lui est applicable. Car ce qui est en cause en fait c'est moins la nature du représentant que le mécanisme de délégation, c'est à dire, la logique qui veut que le citoyen choisisse pour exercer le pouvoir un son nom un individu jugé plus capable que lui même à le faire.
(2) C'est là qu'il faut chercher l'origine de la tentation toujours présente dans la gauche radicale de rendre les institutions impuissantes. La question n'est pas de permettre aux institutions de bien gouverner, mais de les empêcher de mal gouverner. Et comme la manière la plus simple de les empêcher de mal gouverner est de les empêcher de gouverner tout court, la boucle est bouclée. On dépense ainsi des pages à décrire des mécanismes plus ou moins compliquer pour contrôler et révoquer les représentants, pour donner à tel ou tel groupement des droits de rectification ou de veto. Il faut relire à ce propos "La nostalgie de l'impuissance" de Maurice Duverger.
(3) Par "démocratie directe" il faut entendre tout système dans lequel le pouvoir est exercé sans médiation. Cela inclut les systèmes où les décisions sont prises par une assemblée de "représentants" tirés au sort. En effet, le tirage au sort joue un rôle d'échantillonnage, et produit une assemblée censée avoir les mêmes caractéristiques que l'ensemble sur lequel le tirage est effectué.
(4) Cette "évidence" n'a pas toujours été telle. La gauche en particulier était traditionnellement institutionnaliste. Il n'y a qu'à voir le soin porté à l'organisation interne des différents partis politiques et la quasi-sacralisation des organisations et des textes fondateurs. C'était vrai à la SFIO, c'était encore plus vrai au PCF: le Comité Central, le Bureau Politique, le Secrétariat n'étaient pas seulement des organes politiques, c'était des institutions symboliques. On attendait d'un membre de ces organismes un certain comportement, un certain niveau de réflexion. Noblesse oblige.
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