Quand les français croient à la grandeur de la France, ils font des grandes choses.
Quand ils n'y croient pas, ils font des choses petites. (Charles de Gaulle)
Samedi dernier, j'étais heureux. Le soleil luisait comme un sou neuf, les plantes dans mon balcon faisaient voir leurs jeunes pousses, le monde me souriait et je lui souriait en retour. Et je me suis dit: "puisque tout me sourit aujourd'hui, allons nous enrichir quelques heures à la Convention Nationale du PCF en écoutant parler des lendemains qui chanteront sûrement...
Mal m'en a pris. Pourquoi faut-il que ces réunions soient aussi déprimantes ? Pourquoi faut-il que les intervenants parlent comme s'ils débitaient une éloge funèbre ? Pourquoi tant d'auto-flagellation ? Personne n'a pensé à distribuer le Prozac à l'entrée ?
On a envie de pleurer lorsqu'on entend Francis Wurtz expliquer aujourd'hui que proposer la sortie de l'Euro était de la pure démagogie et serait un désastre pour la France. Et on se demande: est-ce le même Wurtz qui en 1992 faisait le réquisitoire contre le traité de Maastricht et tout particulièrement l'euro ? Celui qui affirmait que la monnaie unique serait désastreuse pour la France et qu'un gouvernement de gauche devrait sortir dès que possible ? Celui qui faisait campagne pour la pétition "pour sortir de l'Euro" ? Oui, c'est le même, avec quelques mandats de député européen en plus. Cela enseigne la sagesse, ou du moins une certaine sagesse. Attendons quelques années encore, et on nous expliquerait comme le fit naguère Mélenchon que Maastricht "c'était un compromis de gauche".
Mais commençons par le commencement. On pouvait se demander ce que pouvait bien être cette "Convention Nationale", objet statutaire non identifié. D'autant que le titre, "Changer l'Europe et la mondialisation, un engagement pour la France", laissait augurer une discussion plus ou moins abstraite, la capacité concrète du PCF pour prendre des engagements au nom de "la France" étant aujourd'hui singulièrement limitée. En fait de "convention", il s'agissait plutôt d'une réunion d'une petite centaine de personnes (et je suis généreux...) presomptivement venues "sur invitation" pour discuter de l'Europe et de la mondialisation.
Le texte préparatoire distribué avant la "convention" n'augurait, il faut le dire, rien de bon. Bien entendu, on retrouve cette prose dégoulinante de bonnes intentions qui tient aujourd'hui à gauche lieu de réflexion. Bien évidement, nous vivons une "crise de civilisation". Et la dramaturgie ne change jamais: d'abord on décrit le méchant: "la stratégie des dominants est simple : elle consiste à compresser les coûts salariaux et sociaux, à utiliser les avancées technologiques pour augmenter les marges et à générer toujours plus de concurrence monétaire, fiscale et sociale entre les régions du monde, à organiser la guerre de tous contre tous, à désigner de nouveaux ennemis". Et là, lorsqu'il n'y a plus d'espoir, arrive le chevalier blanc: "A la pression du capital et de l’idéologie dominante répondent désormais des doutes, des angoisses, une exaspération, des espoirs ou des tentatives de penser un autre avenir. Les discours sur les “nouvelles régulation” ont fait long feu. L’adaptation du système est de plus en plus difficile, les besoins de dépassement du capitalisme, de coopération, mise en commun, au fond d’un communisme de nouvelle génération, sont inscrits au coeur de la résolution des enjeux contemporains". Bon, ça va, on est rassuré, un "communisme de nouvelle génération" - les enfants, Robert Hue serait fier de vous - va nous sauver.
Mais en quoi consiste exactement cette salvation ? "Premier principe, relance politique de la construction européenne". Tiens, tiens... "Deuxièmement, souveraineté monétaire et
financière des peuples dans l'espace européen comme à
l'échelle du monde". Bon, ok, va falloir expliquer aux gens comment on concilie une "relance politique de la construction européenne" avec la "souveraineté des peuples". Mais bon...
"Troisième principe, un visa écologique et social pour les marchandises dans le marché intérieur européen". "Quatrième principe, responsabilité sociale, environnementale,
territoriale des multinationales". "Cinquième principe : les droits humains au coeur d’une nouvelle mondialité". "Sixièmement, partager les savoirs en vue de coopérations
mutuellement avantageuses". "Septième principe : un Front mondial pour un autre monde, la France à l’initiative d’une nouvelle alliance mondiale".
Le communisme ancien se posait des questions sur les rapports de production. Il cherchait à abolir l'exploitation du travail humain par le capital. Le "communisme d'une nouvelle génération" semble se contenter d'une "responsabilité sociale, environnementale, territoriale des multinationales". Le communisme ancien était peut-être excessif dans ses ambitions, mais le "communisme de nouvelle génération" de toute évidence se contente de peu. De très peu. Finalement, quelle différence entre ce langage et celui des social-démocrates ou des écologistes au Parlement européen ?
Le débat fut à l'image de ce document préparatoire. En pire. Parce qu'à cette idéologie molle qui oublie les rapports de force et les conflits d'intérêts et parle comme si nous vivions dans un monde manichéen avec des "dominants" diaboliques d'un côté et des bisounours de l'autre superpose une autre idéologie, celle de la haine de soi. Combien d'intervenants se frappent la poitrine préventivement sur le thème "la France n'a de leçons à donner à personne" en égrenant toutes les "culpabilités" historiques - réelles ou supposées - de notre, de leur pays ? Combien d'intervenants pour appeler à la "modestie" au nom de l'idée que la France n'a finalement rien de spécial à dire aux autres ? Ce discours est arrivé à de tels extrêmes que Pierre Laurent - qui est pourtant loin d'être un jacobin intransigeant - s'est senti obligé de remettre les points sur les "i" en remarquant qu'on ne peut pas prétendre changer le monde si l'on n'a pas précisément un projet pour le monde, et que cela suppose qu'on ait quelque chose à dire au monde.
Il faudrait un jour analyser quel rôle joue cette "haine de soi" dans la pensée de la gauche française. Cette logique n'est d'ailleurs pas nouvelle: ce fut la logique dominante des années 1930 et plus tard dans Vichy. Mais c'était à l'époque une marque de la pensée de droite. Depuis les années 1960, c'est devenu au contraire un marqueur de gauche: du "beauf" de Cabu à la réaction bobo-intéllo contre le film "bienvenu chez les ch'tis", de la multiplication des histoires "révisionnistes" au déboulonage systématique de tout ce qui fait le récit national, la gauche a repris à la droite la plus réactionnaire l'injonction d'avoir honte d'être français. Une injonction qui fait se pâmer les libéraux-libertaires, mais dans laquelle les français, et surtout les français des couches populaires, ne se retrouvent pas. La meilleure preuve en est que les discours de grandeur ont encore un effet puissant. Voici ce qu'un candidat à la présidence de la République avait déclamé devant ses électeurs:
« Ma France, c’est le pays qui a fait la synthèse entre l’Ancien Régime et la Révolution, entre l’Etat capétien et l’Etat républicain, qui a inventé la laïcité pour faire vivre ensemble ceux qui croient au Ciel et ceux qui n’y croient pas. Ma France, c’est le pays qui, entre le drapeau blanc et le drapeau rouge a choisi le drapeau tricolore, en a fait le drapeau de la liberté et l’a couvert de gloire. Ma France, c’est celle de tous les Français sans exception. C’est la France de Saint-Louis et celle de Carnot, celle des croisades et de Valmy. Celle de Pascal et de Voltaire. Celles des cathédrales et de l’Encyclopédie. »
Ce candidat a été élu. Triomphalement. Malheureusement, il n'était pas de gauche. Quel candidat de gauche oserait aujourd'hui revindiquer Pascal et Voltaire ? Valmy ? Ca fait militariste... quant à l'Encyclopédie... vous ni pensez pas... le CRAN et les militants LGBT pourraient mal le prendre...
En écoutant les discours de cette "convention nationale", on ne pouvait que constater que le PCF a détricoté ces vingt dernières années la mangnifique synthèse qu'il avait réussi, à la sortie de la guerre, entre le drapeau rouge et le drapeau tricolore. Le jacobinisme dans la "gauche radicale" a largement vécu. Il a laissé la place à une bouillie pour les chats euro-compatible. Entre le "care" d'Aubry et les "coopérations mutuellement avantageuses" du PCF, nous nous retrouvons avec une gauche sans souffle, sans vision, en un mot, sans grandeur. Une gauche qui ne veut faire que des "petites choses". Une gauche qui veut "penser la mondialisation" pour conclure que la France n'a rien à dire, rien à proposer, rien à enseigner aux autres. Une gauche pleurnicheuse qui laissera au Front National proposer, seul, s'approprier les idées de grandeur. Pauvre de nous.
Garçon, un Prozac, s'il vous plaît !
Descartes
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