Après le très bon résultat du Front de Gauche aux élections cantonales, les trois formations qui le composent se sont réunies pour faire le point de leurs échanges concernant le développement et l’élargissement de leur action, notamment en vue des échéances de 2012. Ce n'est pas moi qui le dit, c'est le communiqué (daté du 1er avril... tout un symbole) diffusé par les trois organisations qui composent le Front de Gauche. Ce document, passé largement inaperçu dans les grands médias, est pourtant essentiel pour comprendre ce qui se passe au Front de Gauche.
D'abord, le "très bon résultat". Un résultat sur lequel les partenaires semblent ne pas avoir la même perception: pour le PCF, c'est 8,9%; Pour le PG 10,38%; pour Jean-Luc Mélenchon tout seul sur son blog c'est 10,50%; et finalement pour la Gauche Unitaire c'est, tenez vous bien, 11% ("10,92% exactement"). Un observateur perfide pourrait remarquer que plus le groupuscule est petit, plus le score est élevé. Mais laissons la perfidie de coté et concentrons nous sur le texte: il ne contient aucune référence précise au résultat électoral, qui n'est mentionné que deux fois: l'une pour dire qu'il marque "le rejet de la politique de Sarkozy" et qu'il "valide les choix" de la stratégie du Front de Gauche. On a de toute évidence décidé d'éviter les chiffres précis.
Vous trouvez mon interprétation arbitraire ? Peut-être. Mais elle s'appuie sur une constante de tous les textes du Front de Gauche, celle d'éviter d'aborder les sujets qui fâchent. Chaque fois qu'on se réfère à des sujets qui sont des pommes de discorde, au lieu d'entamer un débat et de trancher la question, on met le sujet sous le tapis. La question de la "nation" lors des élections européennes en est peut-être la meilleure illustration: en réponse à la demande du MRC de faire figurer clairement cette question le PCF et le PG avaient répondu que puisque la question faisait débat entre les différentes organisations il n'était pas question d'y faire référence. La logique du Front de Gauche, jusqu'à maintenant, a été de laisser vivre chaque organisation avec ses propres idées, sans jamais trancher les débats. Le texte qui nous occupe reprend cette logique. Et pas seulement sur l'interprétation du résultat des cantonales.
Mais il faut dire qu'avec le "Texte d'accord du Front de Gauche pour les présidentielles et législatives", on aura poussé cette logique jusqu'au ridicule. Voici en effet la première phrase du texte:
Cet accord comportera au final ce texte « stratégique » et deux annexes : nos principales mesures du programme populaire et partagé et un accord cadre pour les législatives.
Est-ce la peine de publier un "accord pour les présidentielles et les législatives" qui finalement ne fait que montrer qu'il n'y a rien de bien nouveau sur les deux éléments essentiels, c'est à dire le programme, devenu "populaire et partagé", et les accords électoraux ? Que nous dit exactement cet accord ? Qu'on est "d'accord" pour dire que Sarkozy est méchant, que les gens souffrent, et qu'il faut changer les choses, que le Front de Gauche cherche à "rassembler", qu'on n'aime pas le Front National et que rien ne se fera sans l'intervention populaire ? Pas de quoi fouetter un chat: tout ça a été dit et redit tellement souvent que cela devient incantatoire. Alors, pourquoi à quoi ça sert précisément cet "accord" ?
C'est d'ailleurs sur le programme partagé que le texte est le plus désolant. Rappellons que lors de la "réunion d'étape" du Front de Gauche le 7 mars dernier il avait été dit que "un premier document synthétisant les principales propositions devrait être achevé d’ici la fin du mois de mars". De cette synthèse, point de trace dans "l'accord": on se contente de déclarer que "Pour élaborer notre programme, nous avons ouvert un processus qui, au travers d’une multitude d’initiatives à travers le pays, permette de construire à des dizaines de milliers de mains le contenu des grandes réformes qu’un gouvernement de gauche devra engager". Et on nous promet que le "le Front de gauche adoptera son programme populaire et partagé au printemps". Le problème reste qu'on n'a toujours pas défini une véritable méthode de travail. C'est très joli de dire qu'on élaborera "à des dizaines de milliers de mains". Mais qui et comment fera la synthèse de ces discussions ? Qui approuvera le texte final ? Et surtout, qui tranchera les conflits et les contradictions inévitables dans une telle élaboration collective ? Sans une méthode de travail, on ne peut que tourner en rond. On n'ira jamais plus loin qu'un catalogue de bonnes volontés plus ou moins vagues (1). Or, de telles ambiguïtés ne sont pas permises dans une campagne présidentielle, où les candidats sont par force titillés sur l'ensemble des sujets. Nucléaire, immigration, sécurité, sortie de l'Euro... sur ces points, il faudra des réponses claires. Qui va les fournir ?
Soyons justes: pour une fois, il y a un début de réflexion méthodologique, et cela dans le seul sujet qui semble vraiment intéresser les dirigeants du Front de Gauche: les candidatures.
Il est clair que pour ces dirigeants, l'élection présidentielle est un sérieux problème. Avec une candidature qui est forcément unipersonnelle, elle ne se prête pas à une négociation du genre "passe moi le sel, je te passerai le poivre". Les acteurs ont bien compris que s'affronter sur la candidature présidentielle ne pouvait conduire qu'à une réédition de la crise des CUAL: le PCF, qui représente 95% des forces du Front de Gauche ne peut raisonnablement renoncer à imposer son candidat, et les autres ne peuvent rien attendre en prix de leur renonciation. Assez intelligemment, les dirigeants du Front de Gauche ont donc décidé de faire un "paquet" avec la candidature présidentielle et les candidatures législatives. Du coup, ce n'est plus une candidature qu'on discute, mais plusieurs centaines (avec en prime quelques postes éligibles). De plus, cela permet éventuellement de donner à chacun son "premier choix", puisque la direction du PCF n'a pas très envie d'engager une candidature présidentielle mais tient absolument à sauver ses sièges aux législatives, alors que du côté du PG - et surtout de Jean-Luc Mélenchon - c'est exactement l'inverse: la priorité, c'est la présidentielle.
Mais la réflexion méthodologique de la "gauche radicale" est traditionnellement faible, et la proposition qui figure dans "l'accord" n'échappe pas à cette règle. Voici quelle est la proposition pour "institutionnaliser" le fonctionnement de la campagne:
"Un collectif national, présidé par une personnalité du Front de Gauche qui ne soit pas la ou le candidat(e) à la présidentielle, se mettra en place pour les deux élections. Il rassemblera des représentants de nos partis, des personnalités à l’image de la diversité de notre rassemblement et plusieurs des candidats et candidates aux législatives à qui il sera proposé d’être des porte-paroles nationaux de nos thèmes de campagne. Il sera chargé d’animer la campagne collective dans le respect de nos engagements et accords communs, la finalisation, la mise en débat et la popularisation de notre programme partagé".
Belle idée, n'est-ce pas ? Le problème, c'est que cette "méthode" ne résout aucun problème et en contient des contradictions logiques insurmontables. D'abord, qui nomme le "collectif national" et son président ? C'est une question prioritaire, puisque ce collectif est censé animer "la finalisation (...) de notre programme partagé", qui doit être adopté par le Front de Gauche "au printemps" (c'est à dire, pour ceux qui auraient oublié le calendrier, avant le 21 juin). Comment d'ailleurs un "collectif national" dont la mission serait d'animer la finalisation du programme partagé pourrait d'ailleurs contenir "plusieurs des candidats et candidates aux législatives" puisque ceux-ci ne seront désignés qu'après l'adoption du programme partagé et en fonction de lui (2) ?
Ce paragraphe met en évidence une constante de la "gauche radicale": la superficialité de sa réflexion institutionnelle. On crée des instances non pas pour résoudre effectivement des problèmes, mais pour des questions d'affichage. D'ailleurs, dès que le problème devient compliqué, la réflexion méthodologique s'arrête: ainsi le texte nous promet un "Un accord national (à venir en annexe) fixera les modalités de désignation des candidat-e-s en tenant compte de leur aptitude à rassembler un maximum d’électeurs sur notre programme ainsi que d’une représentativité équitable des formations politiques actuelles et à venir du Front de Gauche". Seulement, il faudrait que cet "accord national" soit signé très vite: sans cet accord, pas de candidats. Sans candidats, pas de "collectif national" (dont certains de ces candidats sont censés être membres et porte-paroles). Sans "collectif national", pas de "programme partagé". Et sans "programme partagé"... pas de candidats. C'est un cercle vicieux (3).
En tout cas, l'objectif de cet "accord national sur la désignation des candidats est clair" (mais fort peu ambitieux): "Il rappellera notre volonté commune de faire réélire les député-e-s sortant(e)s Front de Gauche et de réunir nos élu-e-s dans un même groupe à l’assemblée nationale" (4) (c'est moi qui souligne). Il fallait en effet le rappeler, des fois que certains auraient oublier quelles sont les véritables priorités.
Descartes
(1) Il est intéressant d'observer que le mot "nucléaire" ne figure pas une seule fois dans la déclaration. Dans le paragraphe concernant le programme, on se fait très elliptique: "Les enjeux écologiques (réchauffement climatique, perte de biodiversité, pollutions) seront au cœur des politiques proposées, notamment, par la mise en œuvre de la Planification écologique débattue et votée au Parlement, afin d’organiser les moyens nécessaires à moyen et court termes". Encore un merveilleux exemple de la tendance de mettre sous le tapis les questions épineuses...
(2) Le texte de l'accord le dit en toutes lettres "Le Front de gauche adoptera son programme populaire et partagé au printemps et c’est sur la base de ce programme qu’il désignera ses candidatures". On ne peut donc préjuger de qui seront les candidats avant que le projet soit adopté.
(3) A moins, diront certaines voix perfides, que dans la tête des rédacteurs du texte le "collectif national" ait pour tâche de "finaliser le programme partagé" après son adoption. En d'autres termes, qu'on s'achemine vers un "programme partagé" vague et consensuel qui serait adopté pour la galerie ce printemps et qui serait "finalisé" par un "collectif national" de bureaucrates. Mais qui pourrait suggérer pareille infamie ?
(4) Allons, faisons nous plaisir. Signalons une fois encore le ridicule de ces "député-e-s sortant(e)s", cette manie qu'on trouve
maintenant dans beaucoup de textes de la "gauche radicale" mais surtout du PCF de féminiser à outrance. C'est d'autant plus ridicule que c'est une féminisation très sélective: son féminises assez
systématiquement les mots "députés", "élus", "citoyen", mais ce n'est pas toujours le cas: ainsi par exemple dans le texte de l'accord il est écrit que "Le Front National est un relais des
politiques libérales et anti sociales qui vise en réalité à détourner l’aspiration au changement de nos concitoyens". L'aspiration au changement de nos "concitoyennes" a été
malheureusement oubliée. Encore une affreuse discrimination, que nos "féministes de genre" si influentes au PCF ne manqueront pas de signaler dans leur prochaine tribune. Par contre, il y a des
mots qui ne sont jamais féminisés. On parlera toujours de "patrons", "d'exploiteur", de "gros actionnaires". Jamais de "patron-e-s" ou de "exploiteurs et exploiteuses". Quant aux "grosses
actionnaires", tout le monde sait que les riches sont minces...
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