Avez-vous écouté le discours de Nicolas Sarkozy à Marseille ? Non ? Et bien, vous avez tort. On a toujours intérêt à écouter les gens avec qui on n'est pas d'accord. Surtout quand, malgré une désaffection certaine, ils attirent toujours un quart des électeurs. Ceux qui n'écoutent que ce qu'ils ont envie d'entendre font une grave erreur: c'est comme cela qu'on finit par vivre dans une espèce de monde virtuel où tout le monde nous ressemble, et qu'on est surpris le jour où l'on découvre qu'il existe un vaste monde qui pense différemment de nous. Au risque d'être excommunié par les bienpensants, je vous livre le fond de ma pensée: on a beaucoup à gagner à écouter le président de la République.
C'est pourquoi je vais me livrer devant vous à un exercice dangereux, mais que j'estime absolument nécessaire. Je vais analyser le discours de Nicolas Sarkozy. Mais plus que l'analyser, je voudrais vous le donner à lire. Car l'un des travers les plus courants aujourd'hui dans le débat politique, c'est que les gens ne lisent que les gens qu'ils soutiennent. Combien de ceux qui soutiennent Hollande ou Mélenchon ont pris la peine une fois dans leur vie d'aller dans un meeting de Sarkozy, de Le Pen, rien que pour voir comment c'est ? Combien prennent la peine de lire leurs discours ou leurs programmes en détail, non pas pour trouver les points faibles et les contradictions, mais pour s'imprégner de ce discours et comprendre en quoi il peut être convainquant pour beaucoup de gens ?
C'est à ce type de lecture que je vous invite. Non pas pour dire "vous avez vu la connerie qu'à dit ce type", ou "il dit n'importe quoi", mais pour chercher au contraire quels sont les points forts de son discours, quelle est sa structure, de quoi il veut nous convaincre. Je me permettrai donc de citer de larges extraits du discours, qui peut être consulté in extenso ici. Je me suis permis d'intervertir l'ordre des paragraphes, en les regroupant selon un certain nombre de "séquences" qui traversent le discours. Les soulignés, bien entendu, son les miens. Allons-y donc:
Séquence 1: "La France"
Aujourd’hui je suis venu parler de la France. On n’en parle pas assez de la France. Comme si c’était démodé de parler de la France. Comme si on avait fini par tellement s’y habituer de la
France, que l’on n’y accordait plus d’importance.
Jeune, j’ai aimé la France sans le savoir. Beaucoup dans ma famille venaient de loin.
J’aimais le ciel sous lequel je vivais et ce n’était pourtant pas le ciel de Marseille.
J’aimais le son des mots.
J’aimais des chansons, des musiques, des livres.
J’aimais des villes, une façon d’aligner des maisons, de planter des arbres le long des routes.
J’aimais des bords de mer.
J’aimais une façon de rire, une façon d’être libre, j’aimais une façon française une façon de goûter la vie.
J’aimais une façon d’aimer.
Au fond, j’aimais la France sans le savoir.
J’aimais la France sans comprendre le prix qu’avait dû payer tant de générations pour nous léguer notre patrie.
Je l’aimais comme l’air qu’on respire.
Je l’aimais au fond sans comprendre ce que la France avait d’unique, ce que la France devait à des milliers d’années de travail et d’amour et au sang versé par tant de femmes et tant d’hommes
pour qu’en entendant son nom de France, il n’y ait pas une seule personne au monde qui ne pense à la liberté.
J’ai mis du temps pour mesurer à quel point si la France restait si vivante dans mon coeur, elle le devait aussi à tous ceux qui dans le monde entier continuent d’aimer la France et
continuent d’espérer pour la France.
Je n’ai cessé en avançant dans la vie de ressentir à quel point cette idée de France, qui me semblait si éloignée de mon existence quotidienne lorsque j’étais jeune, y était en réalité
présente à chaque instant, combien la France était humaine, combien la France était charnelle et combien la France avait contribué à me façonner depuis l’enfance.
Je me souviens qu’au début j’ai fait de la politique parce que je voulais agir, je voulais résoudre des problèmes, je voulais aider les gens à surmonter leurs difficultés, je voulais me
battre pour des idées.
En me retournant sur toutes ces années j’ai compris que le combat, le combat essentiel, c’est celui que l’on mène pour le pays qui vous a vu naître ou le pays que l’on reconnaît comme
sien. Il n’y en a pas un seul combat qui soit supérieur à celui qu’on mène pour son pays.
Cette introduction est remarquable a plusieurs titres.D'abord, comme dans l'ensemble du discours d'ailleurs,il n'y a aucune référence à l'Europe ou à la "construction européenne". Après des années où les partis dominants communiaient dans l'idée que "l'Europe est notre avenir" et que le cadre national allait progressivement s'effacer, le discours sarkozien marque une totale rupture. Le "combat essentiel", est redevenu pour le candidat de la droite un combat national, et "il n'y a pas de combat supérieur à celui qu'on mène pour son pays". Difficile d'être plus explicite.
Ensuite, on ne peut que remarquer qu'au détour d'une phrase Sarkozy fait une équivalence entre ceux que "le pays a vu naître" et ceux qui "le reconnaissent comme leur". Un point qui mérite d'être signalé et qui nous amène à une troisième remarque: on se trouve devant un texte écrit par un fils d'immigré portugais et lu par un fils d'immigré hongrois. Et cela n'est en rien anecdotique: on n'entendra pas ce discours aujourd'hui dans la bouche d'un "français de souche". Il n'y a que les enfants d'immigrés ou de rapatriés - pensez à Philippe Séguin ou plus près de nous JL Melénchon - pour oser aujourd'hui proclamer ce genre de sentiment. Même Marine Le Pen, pourtant censée représenter ce qu'on fait de plus extrême en termes d'exaltation de l'idéal national, hésite à le faire. Dans le climat de haine de soi qui nous entoure, où l'on entend une surenchère pour démontrer combien la France est méprisable, combien notre histoire est noire, combien il nous faudrait nous inspirer des allemands, des coréens, des finlandais, des japonais ou des américains, il est encourageant d'entendre ceci:
Si la France a mieux résisté que d’autres, c’est qu’elle a puisé sa force dans ce qu’elle avait de meilleur, dans ce qui lui a toujours permis de surmonter les pires épreuves, de demeurer un
grand pays.
Je veux parler du travail, je veux parler de l’effort, je veux parler du courage, je veux parler de l’intelligence, je veux parler des valeurs de responsabilité et d’autorité.
Je veux parler du sentiment très fort de former une seule et même Nation.
Je veux parler de l’idéal de la République, de la chance qu’elle veut donner à tous les talents, à tous les mérites, de la valeur qu’elle reconnait au travail.
Je veux parler de cette grande chose en France qui s’appelle l’État et dont on voit bien dans la crise combien l’absence ou la faiblesse peuvent être dangereuses.
Séquence 2: La République et les corps intermédiaires
Pendant cinq ans j’ai pu mesurer la puissance des corps intermédiaires qui s’interposent parfois entre le peuple et le sommet de l’État, ces corps intermédiaires qui prétendent souvent parler
au nom des Français et qui en réalité, souvent, confisquent la parole des Français. Que ce soit pour l’autonomie des universités, le service minimum, la
réforme des ports ou les retraites, j’ai pu mesurer bien souvent la difficulté de réformer quand les Français n’ont pas leur mot à dire. Ce ne sont pas les Français qui sont rétifs aux
réformes mais les corps intermédiaires qui n’aiment rien tant que l’Immobilisme.
Sarkozy ne fait ici que reprendre une vieille idée qui traverse notre histoire républicaine: celle du rapport direct du citoyen à la République. Nos républicains se sont toujours méfiés - à juste titre d'ailleurs - des "corps intermédiaires. Tout simplement parce que ces "corps intermédiaires" ont pour finalité la défense des intérêts spécifiques de leurs membres. Il est donc protéger de la pression que ces "corps intermédiaires" peuvent exercer les institutions de la République qui, elles, sont gardiennes non pas d'intérêts spécifiques, mais de l'intérêt général. Voici ce qu'écrivait Isaac Le Chapelier (1) en 1791:
« Il n’y a de pouvoirs que ceux constitués par la volonté du peuple exprimée par les représentants ; il n’y a d’autorités que celles déléguées par lui ; il ne peut y avoir
d’action que celle de ses mandataires revêtus de fonctions publiques.
C’est pour conserver ce principe dans toute sa pureté que, d’un bout de l’Empire à l’autre, la Constitution a fait disparaître toutes les corporations, et qu’elle n’a plus reconnu que le
corps social et les individus.[…]
Il n’y a plus de corporations dans l’État ; il n’y a plus que l’intérêt de chaque individu et l’intérêt général. Il n’est permis à personne d’inspirer aux autres citoyens un intérêt
intermédiaire, de les séparer de la chose publique par un esprit de corporation. »
Et Sarkozy ne dit pas autre chose dans son discours. Et c'est la même idée qu'il formule plus loin, dans un paragraphe que beaucoup ont interprété comme purement antisyndical, mais qui en fait a des racines bien plus profondes:
Quand on aime la France, on n’est pas du côté de ceux qui pour défendre leurs intérêts bloquent le pays et prennent les Français en otage dans des conflits qui ne concernent que des minorités
protégés par des statuts dont elles ont fini par penser qu’ils leur donnaient tous les droits. (...)
Quand on aime la France, on n’est prisonnier d’aucun groupe de pression, d’aucun syndicat, d’aucune clientèle, d’aucune minorité. On ne se pose qu’une seule question, la question de l’intérêt
général.
En reprenant le raisonnement de De Gaulle, Sarkozy défend comme antidote à l'intérférence des "corps intermédiaires" l'expression directe du peuple à travers du référendum. Mais sur ce point son
discours n'est pas véritablement crédible, tout simplement parce qu'il n'a pas utilisé ce moyen de légitimation une seule fois dans son quinquennat.
Séquence 3: la République contre le communautarisme
A force de ne plus regarder la France comme un tout, comme une destinée commune dont chacun est solidaire, mais comme une simple juxtaposition de communautés et de clientèles, à force de
donner à chacun ce qu’il réclame sans tenir compte de ce que ça coûte à tous, à force que chacun n’ait plus que des droits et que l’on ne se soucie plus de
faire respecter des devoirs, on a fragilisé la société et pris le risque qu’elle vole en éclat dans l’épreuve au moment où elle avait besoin de la plus grande des cohésions.
Et il donne un exemple qui n'est pas dénué d'arrières pensées - puisqu'il constitue l'un des points du programme de François Hollande:
Quand on aime la France, on ne propose pas de ratifier la charte des langues régionales et minoritaires qui n’a pas pour but de faire vivre les langues régionales mais de reconnaître des
droits linguistiques à toutes les minorités et de les placer sous le contrôle d’une Cour européenne qui jugera sans tenir compte de notre histoire nationale et de notre tradition
républicaine.
C’est le communautarisme qui est au bout du chemin et pas la défense d’un magnifique patrimoine de langues et de cultures qui font la richesse de notre pays.
Je veux défendre ce patrimoine. Je veux m’opposer à toute dérive communautariste parce que cette dérive ruinerait des siècles d’efforts et de sacrifices pour nous construire un État, une
Nation, une République dont nous pouvons être fiers et dont nous tirons notre force et notre intelligence collectives.
Je me souviens de ceux qui, il n’y a pas si longtemps, refusaient l’interdiction de la burqa parce que leurs convictions n’étaient pas assez fortes.
Je me souviens de ceux qui voulaient séparer les hommes et les femmes dans les piscines municipales parce qu’ils étaient prêts à tous les compromis avec les valeurs républicaines. Pas de
compromis avec les valeurs républicaines !
Plus loin, il reprend la même logique sur un autre point du programme du candidat socialiste:
Quand on aime la France, on ne réduit pas la nationalité française à une adresse et on ne prend pas le risque du vote communautaire qui ferait peser sur les élus locaux une pression communautariste immense et voler en éclat notre pacte républicain.
Séquence 4: Je n'ai à vous promettre que du sang, de la sueur et des larmes
Sarkozy n'essaye pas de défendre son bilan en positif. Il évite de reprendre telle ou telle mesure, si ce n'est en diagonale (autonomie des universités, RGPP, etc.). Il admet volontiers que sa présidence a vu la situation de ses concitoyens se dégrader. Sa principale ligne d'attaque est d'affirmer que la situation aurait pu être bien pire, et que si l'on a évité le véritable désastre, c'est en grande partie grâce à son action:
En France, c’est vrai, l’endettement a augmenté, les fins de nombreux de nos compatriotes sont difficiles.
C’est vrai, il y a plus de chômeurs.
C’est vrai, c’est difficile de se loger.
C’est vrai, on ne pourra plus partir à la retraite à 60 ans.
C’est vrai, il va falloir travailler plus longtemps.
C’est vrai, un fonctionnaire sur deux partant à la retraite n’est pas remplacé mais ces décisions, je les assume parce qu’elles étaient difficiles. Mais si on ne les avait pas prises à temps,
où en serions-nous aujourd’hui ?
La vérité, c’est que la France n’a pas été emportée par une crise de confiance qui a ravagé tant d’autres pays dans le monde.
La vérité c’est que l’État n’a pas fait faillite.
La vérité c’est que les salaires et les pensions de retraite n’ont pas baissé.
La vérité c’est que le chômage n’a pas explosé comme ailleurs.
La vérité c’est que des milliers de Français n’ont pas été chassés de chez eux.
La vérité, c’est que dans notre beau pays il n’y a pas eu ce désespoir, cette violence qui a embrasé tant d’autres pays si proches de notre coeur et de nos frontières.
Le choix de Sarkozy est de se mettre en position de "celui qui dit la vérité" même si elle est déplaisante, alors que ses concurrents sont prêts à occulter cette vérité où à la travestir pour faire plaisir à l'électeur:
Je préfère tenir le discours de vérité que d’être à la place de ceux qui font cela parce que je ne pourrai pas paraître devant ces ouvriers à qui l’on dit : votre emploi nous le volons pour
gagner la place que nous convoitons.
Aimer la France, c’est refuser d’accepter les 35 heures qui mettent tant d’entreprises françaises hors d’état d’affronter la concurrence des entreprises étrangères.
Aimer la France, c’est refuser de promettre la retraite à 60 ans en sachant que dans moins de 10 ans on ne pourra plus payer les retraites.
Aimer la France, c’est refuser d’augmenter les dépenses et d’augmenter les impôts en pleine crise mondiale de la dette.
Ou encore:
Quand on aime la France, on ne ment pas tous les jours aux uns pour faire plaisir aux autres. On tient le même discours à tout le monde parce que tenir le même discours à
tout le monde, c’est la seule façon de respecter les Français.
Quand on aime la France, on dit la vérité aux Français sur ce que l’on veut faire, sinon on jette un discrédit sur une parole publique qui n’a pas besoin d’être
discréditée.
Il faut avoir le courage de dire aux élites qu’une partie d’entre elles n’a pas été à la hauteur de ses responsabilités en s’octroyant des rémunérations qui défiaient le
sens commun. Cette minorité a trahi les valeurs qu’elle devait défendre.
Mes chers amis, il faut avoir le courage de dire à la jeunesse qu’elle ne réussira rien sans effort.
Il faut avoir le courage dire aux ouvriers qu’ils ne pourront pas gagner plus en travaillant moins.
Il faut avoir le courage dire aux retraités que l’on ne pouvait pas continuer à payer les pensions à crédit.
Il faut avoir ce courage. Ce courage d’aimer la France, ce courage de respecter les Français. Ce courage de la vérité.
Ce discours "de vérité" mord parce qu'il s'appuie sur une faiblesse du discours de ses adversaires. Dans son ensemble, la gauche a dans cette campagne une tendance forte à appliquer un vieil principe mitterrandien: "on ne sort de l'ambiguïté qu'à son détriment". D'où la formulation souvent éliptique et vague des propositions ou de ses prises de position. Et si l'affaire est véritablement difficile (nucléaire au FdG, vote du MES au PS...) on peut toujours s'en remettre à un "grand débat national" ou à une vague "rénégociation", bien entendu après les élections, quand ce n'est pas à un comité Théodule. Le président-candidat fait de toute évidence le choix opposé: lorsqu'il aborde un sujet dans son discours, il s'efforce d'exprimer une position tranchée et dénuée d'ambiguïté, quite a froisser. C'est le cas par exemple du nucléaire:
Les ouvriers qui m’ont dit, la semaine dernière, à la centrale nucléaire de Fessenheim : « Monsieur le Président, ils nous ont vendus » savent bien que l’on ne croit pas en son pays quand on
est prêt à arrêter des dizaines de réacteurs nucléaires en contrepartie d’un accord électoral qui se fait sur le dos de milliers d’ouvriers de la filière nucléaire française.
Est-ce qu’on est capable de dire en face à face, en regardant dans les yeux un ouvrier dont on vole le travail parce que l’on a voulu glaner quelques voix sur le tapis vert des négociations
?
Je préfère tenir le discours de vérité que d’être à la place de ceux qui font cela parce que je ne pourrai pas paraître devant ces ouvriers à qui l’on dit : votre emploi nous le volons pour
gagner la place que nous convoitons.
Même chose sur l'immigration:
Aimer la France, c’est refuser d’aborder l’immigration par la seule posture idéologique. C’est un sujet qu’il faut évoquer avec gravité parce qu’une immigration non maitrisée est la cause de
beaucoup de souffrances. Et les premiers à en souffrir sont ceux que l’on n’est pas capable d’accueillir dignement et ceux-là se sont souvent fait dépouiller de leurs maigres économies par des
passeurs sans scrupules qui n’ont pas hésité à mettre leur vie en danger et qui ne sont qu’une bande de criminels qui ne méritent que le châtiment le plus extrême.
Il y a d’autres conséquences très lourdes qu’on n’a pas le droit de cacher aux Français. Si l’on ne maitrise pas l’immigration alors que le chômage reste si élevé, notre protection sociale
ira droit à la faillite, notre pacte social explosera car nous n’aurons pas les moyens de le financer et alors ce sont toujours les plus faibles, les plus vulnérables, ceux qui ont le plus besoin
de la solidarité nationale qui en souffriront le plus.
Je n’ai jamais été et je n’ai pas changé et je ne changerai pas pour l’immigration zéro qui pour un pays comme la France n’a tout simplement pas de sens. Mais refuser tout contrôle, récuser
l’immigration choisie laissant ainsi la porte ouverte à l’immigration subie, c’est irresponsable et c’est moralement condamnable.
Mes chers amis, rien n’est pire que la bonne conscience qui ne veut pas regarder en face les conséquences de ce qu’elle réclame. Régulariser massivement, ouvrir les vannes, ce n’est ni plus
ni moins qu’une faute.
Non-séquence 5: Pas de promesses
Peut-être l'élément le plus remarquable de ce discours est la manière comme il résout le dilemme du sortant. En effet, contrairement à l'opposition, le mandataire sortant qui fait des promesses s'expose à la question qui tue: "si c'était une si bonne idée, pourquoi ne l'avez vous pas fait jusqu'à maintenant ?". Mitterrand en 1988 et Chirac en 2002 avaient pu échapper à cette malédiction parce qu'ils se présentaient en sortie de cohabitation. Sarkozy, lui, n'a pas cet avantage. C'est pourquoi il évite très intelligemment de promettre, règle qu'il viole deux fois - on se demande pourquoi - sur le référendum et sur la proportionnelle. Et encore, il le fait sans véritable conviction sur des sujets qui en fait n'intéressent pas véritablement grand monde.
Séquence 6: Je préfère l'optimisme de la volonté au pessimisme de la raison
Je vais à cette rencontre en ayant en moi tout ce que j’ai appris, des souffrances qui se sont exprimées devant moi, Chef de l’Etat, souffrances auxquelles je ne pouvais pas
répondre.
Celle de la victime dont on n’a pas retrouvé le coupable.
Celle de la femme, de la mère qui pleure devant le cercueil d’un soldat mort pour la France.
Celle de ce chômeur dont l’usine vient d’être délocalisée et qui ne sait pas, alors qu’il n’y ait pour rien, comment il va faire vivre sa famille.
Je vais à cette rencontre en sachant que la volonté ne peut pas tout mais sans volonté, mes chers amis, on ne peut rien.
Certains considèrent qu’il vaut mieux ne rien tenter que de prendre le risque d’échouer - comment ils disent ?- au risque de donner de faux espoirs.
Mais, mes chers amis, si l’on ne veut rien, si l’on ne tente rien, si l’on ne prend jamais le risque d’échouer, alors on peut être certain qu’il n’y a plus rien à espérer du tout. Quand on
risque d’échouer, on risque aussi de réussir. Alors je préfèrerai toujours prendre le risque d’échouer que de renoncer à la possibilité, même la plus mince, de réussir. S’il y a une chance, une
seule chance, d’empêcher qu’une vie s’abîme, s’il y a une chance de sauver un emploi, s’il y a une chance, rien qu’une chance, d’éviter une souffrance, je ne me résignerai jamais à ne pas la
tenter.
Je suis fait ainsi et je n’ai pas l’intention de changer.
Rester les bras croisés devant un problème simplement parce qu’il est difficile –je vous garantis depuis cinq ans j’en aurai des crampes ! - ou lever les bras au ciel en s’écriant que contre
le chômage on a tout essayé ou que l’État ne peut pas tout et que par conséquent on ne fait rien, c’est une conception de la politique qui ne sera jamais la mienne. Je préfère arrêter que devenir
comme cela.
Séquence 7: Responsabilité et Autorité, deux valeurs retrouvées
Deux valeurs qui imprègnent le discours sarkozien sont celles de responsabilité et d'autorité. Et il en parle très franchement, en donnant sa vision de l'une et de l'autre:
La responsabilité c’est une valeur dont je veux parler aux Français parce qu’on l’a trop souvent négligée.
La responsabilité c’est le contraire de l’impunité.
Chacun doit être responsable de ses actes.
Chacun doit assumer les conséquences de ce qu’il fait, de ses erreurs, de ses fautes, de ses manquements, comme de ses réussites.
L’impunité pour le fraudeur, pour le voyou, ce n’est pas acceptable. Mais l’impunité en haut de l’échelle ne l’est pas davantage.
Quand un préfet ne fait pas son travail, je l’assume, on change de préfet.
Quand un juge commet une faute, je l’assume, il doit être sanctionné car il n’y a aucune indépendance qui exonère de toute responsabilité.
Sur l'autorité, même discours décomplexé:
Je veux aller à la rencontre des Français pour leur parler de l’autorité, cette valeur que l’on a tant dénigrée dans le passé et dont on se rend compte à quel point maintenant elle
manque.
Je veux parler de l’autorité du maître à l’école, pas du copain à l’école mais du maître à l’école, de l’autorité du professeur, de l’autorité du policier, de l’autorité de l’État, de
l’autorité de la loi.
Je veux parler de l’autorité que confère le savoir et que confère la morale.
Je veux dire qu’un monde sans autorité est un monde sans liberté, parce que l’autorité et la liberté c’est complémentaire, c’est l’ordre et le mouvement, la transmission et la transgression
dans la même direction.
La encore, le président-candidat joue sur les faiblesses de ses adversaires, et notamment sur le discours "libéral-libertaire" qui est celui de la gauche depuis 1968, discours construit sur un rejet simultané des principes d'autorité et de responsabilité.
Séquence 8: On n'est pas en guerre civile
Un grand contraste aussi dans la caractérisation de l'adversaire. D'abord, le président n'a pas mentionne une seule fois le nom d'un parti politique ou d'un candidat. Le contraste est remarquable compte tenu du fait que tous les autres candidats ne font que ça. Non seulement les "petits" candidats, mais même ceux qui prétendent se donner une véritable stature présidentielle. Sarkozy fait preuve de beaucoup d'intelligence politique en évitant le langage de la guerre civile, celui du "front contre front", pour mettre en avant sa tolérance, y compris devant ses propres amis:
La France ce ne sont pas des camps, ce ne sont pas des partis, ce ne sont pas des factions qui ne cessent jamais de se combattre avec la certitude d’être le bien contre le mal.
Je ne pense pas qu’il suffise d’être dans le camp du mal parce qu’on n’ait pas immédiatement convaincu par mes idées, par mon action, par mon discours.
Et il passe aux travaux pratiques:
A mes amis qui souvent m’ont dit : « on a confié la présidence de la Commission des Finances à l’opposition, regarde ce qu’ils en font », je leur ai dit : « oui, bien sûr, mais nous ne serons
jamais comme eux ».
Parce qu’on ne combat pas le sectarisme en étant sectaire soi-même.
Parce qu’on ne combat pas l’intolérance en étant intolérant soi-même.
Parce qu’on ne combat pas l’excès en étant excessif soi-même. Nous ne leur ressemblons pas».
Nous n’avons pas les mêmes méthodes. Nous n’avons pas d’ennemis dans le peuple français.
Conclusion: Sarkozy au pouvoir ?
Rassurez-vous, mes chers lecteurs, je ne me suis pas converti aux vertus du sarkozysme. Je me suis contenté de choisir des morceaux de son discours en les commentant de la manière la plus neutre possible, comme pourrait le faire un citoyen républicain lambda n'ayant pas de convictions affirmées et cherchant sa voie. J'ai voulu surtout mettre en évidence quels sont les éléments qui rendent ce discours attractif, et notamment pour un public populaire attaché aux grandes valeurs de la République française. Contrairement à ce que beaucoup semblent croire à gauche: le discours sarkozien ne se limite pas à une suite d'éructations pour essayer de récupérer les voix du front national et des clins d'oeil vers les riches, pas plus qu'il ne se compose essentiellement de promesses. C'est un discours construit et qui sur beaucoup de domaines reprend des drapeaux qui furent ceux de la gauche - l'amour de la patrie, la vérité, la responsabilité, l'effort - et que la gauche a laissé tomber. Un discours qui exploite aussi très habilement les ambiguïtés et les contradictions de la gauche bienpensante: son incapacité congénitale à trouver des compromis réalistes, sa fuite dans l'ambiguïté, son adhésion aux valeurs "libérales-libertaires" qui sont aujourd'hui rejetées par une bonne partie des couches populaires, son europhilie béate, sa tendance à formuler le combat politique en termes de guerre civile.
Le principal problème de que pose ce discours est la sincérité. Car il y a un fossé béant entre le contenu du discours et la pratique sarkozienne du pouvoir (2). Alors qui croire, le Sarkozy qui nous explique qu'il faut avoir recours au référendum pour rendre aux français la parole confisquée par les "corps intermédiaires", ou bien le Sarkozy qui fait voter un traité conçu par les "corps intermédiaires" - le traité de Lisbonne - pour contourner l'expression référendaire du peuple français ? Quel est le vrai Sarkozy, celui qui chante les louanges de l'Etat régalien et abhorre le communautarisme régionaliste, ou celui qui a présidé à l'affaiblissement de l'Etat via la RGPP, le transfert de compétences régaliennes aux collectivités locales ou au privé ? Si l'on pouvait prendre le discours des candidats pour de l'argent comptant, le choix entre Sarkozy et Hollande serait assez évident pour tout Républicain digne de ce nom. Seulement voilà, il y a la théorie et il y a la pratique.
Il est peu probable que Sarkozy réussisse à rétablir la situation - même s'il ne faut jamais jurer de rien dans cette matière - et François Hollande sera probablement le prochain président de la République. Mais cela n'invalide pas pour autant le discours du premier. On peut faire une analyse pertinente de la demande de l'électorat sans nécessairement arriver à la satisfaire. Si Sarkozy est battu, ce ne sera pas parce que son discours est rejeté par les français. Plus peut-être qu'en 2007, ce discours garde un grand pouvoir d'attraction parce qu'il prend bien plus en compte la demande de l'électorat populaire et de l'électorat républicain que les différents discours tenus par la gauche. Si Sarkozy est battu, ce sera parce que l'électorat ne lui pardonnera pas d'avoir pendant cinq ans trahi dans son action les valeurs qu'il avait si bien défendu par la parole.
Descartes
(1) Promulguée le 14 juin 1791, la loi Le Chapelier - du nom de son rédacteur, Isaac Le Chapelier, député jacobin et premier président du club du même nom - dissout toute une série de "corps intermédiaires": les corporations, les manufactures privilégiées, les marchés paysans, et en général toutes les associations destinées à protéger l'exercice d'un métier ou d'une profession ou commerce en la réservant à ses membres. Ce texte se trouve dans la continuité des réformes adoptées lors de la "nuit du 4 août 1789 - Isaac Le Chapelier était alors, et ce n'est pas une coïncidence, le président de l'Assemblée - qui avaient déjà aboli les privilèges des ordres ainsi que certains privilèges locaux. La loi Le Chapelier sera utilisée pendant une bonne partie du XIXème siècle pour interdire les syndicats ouvriers.
(2) Le rôle singulier d'Henri Guaino dans le discours sarkozien n'est pas pour rien dans le décalage entre le Sarkozy qui parle et le Sarkozy qui agit. Contrairement à d'autres "plumes" présidentielles - on pense à Erik Orsenna - qui mettaient un talent littéraire au service des idées de leur patron, Henri Guaino est bien plus qu'un écrivain. C'est un idéologue au service d'un président qui n'aime pas les idées. Guaino ne se contente pas de donner une forme littéraire aux idées de Sarkozy: il fournit la forme et le fond. Et Sarkozy, qui est un homme d'action sans véritable réflexion, ne voit pas d'inconvénient à lire, avec un talent certain, un texte qui reflète des idées qui ne sont pas forcément les siennes mais dont il est convaincu qu'elles lui apporteront des voix.
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