Après Mélenchon, Hollande et Sarkozy - il faudrait que je note à chaque fois le poids de chocolat consommé pendant l'écoute - je ne pouvais pas manquer une prestation de Marine Le Pen. Je me suis donc installé devant ma télé à la place habituelle pour écouter "Des paroles et des actes" sur France2 hier soir (1). Je m'y suis installé avec d'autant plus de curiosité que deux "débats" étaient annoncés, l'un avec Henri Guaino, l'autre avec Jean-Luc Mélenchon, et que ce dernier avait été précédé d'échanges d'insultes et de "je vais lui éclater la gueule" dignes de catcheurs américains.
Précisons d'abord la nature de mon écoute. J'ai essayé, comme je l'avais fait pour Sarkozy, Hollande et Mélenchon d'ailleurs, de suivre l'émission avec le regard d'un auditeur moyen. Non pas moyen au sens du "français moyen", mais moyen au sens du type d'auditeur qui s'inflige une telle émission. D'une manière générale, en dehors des passionnés de politique qui s'infligent l'ordalie d'écouter tous les candidats, l'audience de ce type d'émission est composé de personnes qui soit sont favorables, soit sont curieuses de son discours. Sauf obligation professionnelle, on va rarement au théâtre voir une pièce qu'on déteste par avance, et on reste rarement deux heures et demie à écouter des gens qu'on n'a pas envie d'entendre. On peut donc raisonnablement penser que l'auditeur moyen éprouve une certaine sympathie envers l'invité, ou du moins est prêt à l'écouter avec indulgence. Rappeler ces évidences est nécessaire pour évaluer l'efficacité du discours: une prestation peut paraître médiocre à un observateur engagé alors qu'elle est efficace une fois tenu compte de l'écoute du public.
Venons donc à la prestation "nue" de Marine Le Pen. Même avec une écoute "sympathique", ce fut une prestation moyenne. Alors qu'elle est très à l'aise lorsqu'il s'agit de prononcer un discours écrit et préparé, Marine Le Pen a une véritable difficulté lorsqu'elle participe à un débat ouvert. Mon impression est qu'elle manque d'agilité mentale: devant une question complexe qu'elle n'a pas préparé à l'avance, elle peine à élaborer une réponse construite. Pour pallier cette carence, elle est obligée d'essayer de gagner du temps après chaque question avec un mélange de banalités, d'interpellations agressives ou de rappel de turpitudes passés le temps de trouver la réponse. De ce fait, elle a un débit agréable et ses réponses sont claires lorsque la question porte sur sa trajectoire ou sur ses perceptions personnelles, mais devient confus et haché dès lors qu'on rentre dans des questions de fond qui nécessitent un raisonnement. Même lorsqu'elle finit par donner une réponse juste, le chemin pour y arriver est tellement confus qu'en fin de compte on ne comprend plus rien (2).
La prestation de Marine Le Pen atteint son objectif sur un point, et pas des moindres: celui d'incarner le visage d'une "extrême droite républicaine". Loin des dérapages contrôlés, des petites phrases à double sens, des jeux de mots ambigus et des allusions douteuses de son père, la candidate du Front National a présenté au contraire le visage avenant d'un parti certes réactionnaire, conservateur, mais inséré dans le processus démocratiques et respectueux de ses règles. Le syncrétisme idéologique de ce qu'il faut bien appeler "nouveau front national" donne à ce discours une certaine incohérence qui mélange allègrement des idées prises à la gauche républicaine et à la droite nationaliste. Mais sur un certain nombre de questions qui intéressent l'électorat - et notamment l'électorat populaire - le FN s'est doté d'un discours assez solide sur le plan des principes, même si les mesures proposées sont souvent irréalistes.
Mais le clou de la soirée furent les deux "débats", celui avec Guaïno d'abord, celui avec Mélenchon ensuite. Et la comparaison n'est pas - et c'est un euphémisme - à l'avantage de ce dernier.
Dans un débat public, la cible que vous devez viser n'est pas votre interlocuteur, mais les auditeurs. Or, comme je l'ai expliqué plus haut, les auditeurs dans une émission comme celle d'hier soir viennent parce qu'ils ont une certaine sympathie, ou du moins une certaine curiosité pour l'invité principal. Insulter cet invité, en faire une victime, revient par ricochet à insulter ou à victimiser les auditeurs. Faire admettre ou mieux encore reconnaître ses arguments par l'invité au contraire vous donne accès à ce public. Guaino a été de ce point de vue royal: sans jamais agresser son interlocutrice, sans se livrer à des menaces ou des jugements moraux, sans avoir recours à un langage de guerre civile, il a imposé son autorité intellectuelle au point de la faire reconnaître sans ambages par son interlocutrice. Alors qu'il était lui même vulnérable à l'accusation d'avoir abandonné son "souverainisme" pour servir le candidat Sarkozy, il a fait de cette faiblesse une force en faisant admettre par son interlocutrice - et c'est un exploit - que faire de la politique nécessite certains compromis sans nécessairement renoncer à ses idées. Après avoir pendant dix minutes démoli courtoisement le discours de Marine Le Pen, celle-ci s'est assez spontanément félicité de la qualité du débat et remercié son contradicteur, marquant ainsi sans équivoque qui avait pris l'ascendant. Du grand art.
Le débat avec Mélenchon fut tout le contraire. Pour commencer, on peut à juste titre se demander quels pouvaient être les buts des organisateurs de l'émission pour organiser une telle confrontation. Il faut rappeler que tous les candidats invités jusqu'à maintenant avaient eu pour contradicteur une personnalité qui n'était pas elle même candidate à la présidence de la République. Hollande avait eu Juppé, Mélenchon avait eu Beffa. Pourquoi organiser, dans le cas de Marine Le Pen, une confrontation entre candidats, et qui plus est, avec une personnalité qui a marqué à chaque opportunité sa détestation personnelle - et non seulement politique - pour la candidate du Front National ? Il est clair que les organisateurs, toute déontologie bue, voulaient un pugilat. Et lorsque Marine Le Pen signala à Pujadas en ouverture qu'il était le Paul Amar de notre temps, elle n'avait pas tout à fait tort (4). Contrairement à Amar, Pujadas peut être rassuré sur son avenir.
De pugilat, il n'y eut point: Marine Le Pen fort logiquement - et maladroitement sur la forme - a rappelé qu'elle n'avait pas souhaité débattre avec Mélenchon, d'une part parce qu'elle ne le considérait pas un véritable candidat, mais seulement un rabatteur de voix pour Hollande, et d'autre part parce que celui-ci l'avait copieusement insultée ainsi que son électorat. Dans ces conditions, le "débat" s'est réduit à Pujadas passant la parole à Mélenchon - pour attaquer un point du programme du FN (égalité hommes/femmes, salaire familial, on le voit, des questions qui intéressent puissamment l'électorat populaire...) - puis à Marine Le Pen qui rappelait à chaque fois pourquoi elle n'entendait pas répondre, martelant à chaque fois le rôle de Mélenchon en tant que "voiture balai" du candidat Hollande. Un dialogue de sourds, donc. Mais un dialogue de sourds où les sujets choisis par Mélenchon ne touchent guère l'électorat lepéniste, alors que l'argument lépeniste touche de plein fouet l'électorat mélenchonien: l'égalité homme/femme n'est pas un sujet qui torture vraiment les électeurs du FN, alors que la question du désistément au deuxième tour pour François Hollande est un casus belli pour beaucoup d'électeurs du FdG.
Quant à Mélenchon, je dois dire qu'il m'a beaucoup déçu et passablement énervé. Déçu parce que je pense qu'il a fait une grave erreur politique en se prêtant à l'opération de Pujadas & Co. pour faire de l'audience. Je veux bien qu'une opportunité de taper sur la gueule de Marine Le Pen cela ne se refuse pas, mais lorsqu'on prétend à un rôle politique national il faut avoir un minimum de respect pour soi même. Certes, cela lui a donné l'opportunité de faire quelques plaisanteries bien senties pour faire rire l'audience en studio. Mais les gens qui font rire les audiences ont un nom: les clowns. Les plaisanteries sur l'état mental de tel ou tel candidat font rire les militants, mais ne font pas avancer le débat. Au contraire, elles l'abaissent. Une telle confrontation dégrade le débat politique au niveau d'une rixe de caniveau. Pire: Mélenchon a pour beaucoup de spectateurs montré hier le visage de la haine. Et ce n'est pas un visage beau à voir. Personne ne se grandit en haïssant, et encore moins en le faisant publiquement.
Mélenchon m'a aussi énervé parce qu'il n'arrive toujours pas à comprendre que le but d'un débat politique n'est pas de faire plaisir à son ego et à ses "groupies", mais de convaincre ceux d'en face. Hier, il avait l'opportunité de s'adresser à l'électorat de Marine Le Pen, un électorat qu'il a rarement l'opportunité de toucher. Et qu'est-ce qu'il en a fait ? Il a utilisé un langage injurieux, haineux, que son camp jugera certainement admirable, mais que l'audience qu'il avait devant lui ne peut pas comprendre. Quel est l'intérêt de convaincre les électeurs du Front de Gauche que Marine Le Pen est odieuse, ce dont ils sont convaincus par avance ? Par contre, il y aurait eu un intérêt à convaincre les électeurs du Front National que Marine Le Pen les trompe. Mais pour cela, il eut fallu faire ce qu'à fait Guaino: se placer sur le terrain des idées et de la raison, et non des personnes et des sentiments. Qualifier Marine Le Pen de "semi-démente" revient à adresser le même qualificatif à ceux qui ont de la sympathie pour elle, car qui d'autre qu'un semi-dément irait voter pour une semi-demente ? On n'a jamais détaché des électeurs d'un dirigeant en l'insultant. Si Mitterrand avait fait campagne en traitant les dirigeants communistes de "semi-déments", il n'aurait jamais pu capturer l'électorat communiste.
En résumé, une soirée bien déprimante. Heureusement que j'avais ma réserve de chocolat...
Descartes
(1) En aparté, je trouve toujours très drôle le titre de cette émission. Des "paroles", pourquoi pas. Mais quels sont les "actes" qu'un candidat à une élection peut montrer dans une émission télévisée ? Décidément, les "communiquants" des chaînes ont de moins en moins d'imagination: "Face au public", "l'Heure de vérité", cela voulait dire quelque chose. "Des paroles est des actes", cela ne veut rien dire.
(2) Ce problème était apparent dans la séquence "économie". Confrontée à une question sur le financement d'une mesure de relance, où le journaliste avait fait le calcul pour montrer que le coût dépassait le montant de la ressource indiquée, Marine Le Pen a bien fini par donner la réponse correcte (à savoir, qu'une mesure de relance, si elle est efficace, fait augmenter la ressource fiscale) mais elle a été longue à venir...
(3) On a du mal à croire qu'il y a seulement vingt-cinq ans il eut été impensable qu'un leader de la "gauche radicale" ait un contact public avec les dirigeants du Front National. Lorsque Bernard Tapie - il fut l'un des premiers - accepta un débat télévisé avec Jean-Marie Le Pen, il fut dénoncé comme faisant le jeu du leader du FN. Aujourd'hui, loin de refuser, les leaders de la "gauche radicale" se pressent au portillon.
(4) Pour ceux qui l'auraient oublié, Paul Amar, journaliste à Antenne 2, avait arbitré - le mot n'est pas trop fort - le débat entre Jean-Marie Le Pen et Bernard Tapie lors des européennes de 1994. En ouverture du débat, il avait proposé aux participants des gants de boxe. Ce geste, jugé déplacé car portant atteinte à la dignité du débat politique, lui avait coûté son poste de présentateur du journal. C'était du temps où la dignité du débat politique avait encore un sens.
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