"Puedo escribir los versos mas tristes esta noche..." (Pablo Neruda)
"Ce soir, je pourrais écrire les vers les plus tristes", écrivait Neruda. Et je pourrais dire la même chose - avec beaucoup moins de talent, bien entendu - en regardant ce qui s'est passé ces derniers jours en Europe en général et en Grèce en particulier.
J'aime beaucoup la Grèce. C'est peut-être l'endroit d'Europe on l'on prend le plus profondément conscience de ce qui constitue notre "civilisation", et combien sa singularité est liée à l'héritage greco-latin. Vous pouvez visiter l'Inde ou la Chine, et contempler des monuments et lire des textes antérieurs à ceux de la Grèce classique. Mais ces monuments et ces textes vous seront - à moins d'être un spécialiste de la question - toujours hermétiques. La pensée, la vision du monde de ceux qui les ont construits et écrits n'est pas la votre. En Grèce, par contre, vous êtes toujours surpris par la proximité du passé. Vous pouvez lire le texte écrit sur les pierres, et vous le comprendrez, comme s'il avait été écrit hier. Vous verrez des temples, et leurs formes, leur style, leurs proportions vous sont familières. Vous verrez des théâtres, et leur disposition et leur usage vous sont connus. Et les pièces qu'on y jouait peuvent être jouées aujourd'hui et restent pour nous d'une actualité que n'aura jamais, par exemple, le Maharabata ou le Popol Vuh.
J'ai connu avant l'Euro. C'était alors un petit pays, provincial, pauvre. Peuplé de gens gentils, courtois, et pour qui de toute évidence la productivité du travail ne constituait pas une priorité. Je l'ai connu ensuite dans l'Euro: toujours un petit pays provincial. Mais la pauvreté avait laissé pas à une frénésie de consommation. Et comme la productivité du travail restait toujours abyssale - un restaurant grec a souvent plus de serveurs que de clients - il fallait bien que cette consommation soit alimentée par quelque chose. Mais personne ne s'inquiétait à l'époque. C'était le "miracle européen" qui allait transformer le plomb en or et permettre aux grecs de vivre comme les allemands... tout en continuant à travailler comme ls grecs.
Connaissez-vous le cinéma Attikon ? C'est - ou plutôt c'était - le plus grand cinéma d'Athènes, et surtout le plus ancien. Ancien théâtre construit vers 1870, il avait été transformé en cinéma en 1912, il y a tout juste cent ans. C'est - ou plutôt c'était - un magnifique bâtiment de style néo-classique. A l'intérieur, une salle à l'ancienne, avec balcon et "baignoires", un écran géant et des sièges confortables en velours rouge. L'Attikon, c'est - ou plutôt c'était - le festival du film d'Athènes et toutes sortes de manifestations culturelles. C'est - ou plutôt c'était - un cinéma dont la direction avait décidé de baisser récemment ses prix pour permettre aux grecs d'y avoir accès dans la situation actuelle.
Pourquoi rappeler tout ça ? Parce que l'Attikon a brûlé dimanche dernier. Comme son voisin, l'Appolon. Comme le théâtre Asty. Tous trois ont été attaqués à coup de cocktail molotov lors des manifestations contre le vote du programme d'austérité au Parlement. Le vénérable cinéma, une institution et un monument de la vie athénienne, qui avait survécu à l'occupation nazie, n'aura pas survécu à l'occupation de l'UE. Tout cela est très triste. Pour reprendre les termes de Nikos Konstandaras, rédacteur du journal "Kathimerini":
"Le bâtiment néo-classique qui hébergeait le cinéma Attikon était l'un des plus beaux d'Athènes, l'un des rares à nous rappeler ce que notre ville aurait pu devenir si nous avions respecté son passé, si nous nous étions préoccupé de son présent et de son avenir. C'est peut-être un juste sacrifice, un symbole de notre volonté de détruire puisque nous ne sommes pas capables de créer, une expression de notre besoin d'abandonner notre mémoire pour passer dans un futur noirci de cendres et de rage".
Il paraît, du moins si l'on écoute les discours lyriques de quelques uns de nos gauchistes nationaux - et je ne donnerai pas de noms pour ne pas faire des jaloux - que la violence dans les rues d'Athènes est "l'accoucheuse de l'avenir" en Grèce, un pu comme les émeutes de 2005 dans nos banlieues - où l'on avait aussi mis le feu à des bibliothèques et des salles de sport - devaient l'être en France. Si c'est le cas, c'est un avenir bien sombre qui se prépare. Et qu'on ne m'explique pas que toute la faute est aux "banquiers". Quelque aient été les fautes ou les crimes des financiers, cela ne justifie pas, ne justifiera jamais, la destruction aveugle. On peut à la rigueur comprendre qu'on mette le feu à une banque: c'est un symbole. Mais à un cinéma ? une bibliothèque ? un gymnase ? En quoi la destruction de l'Attikon fait avancer la cause du prolétariat ?
La Grèce se débat dans une crise grave, c'est entendu. Cette crise ne peut être ramenée comme le font certains à la rapacité des banquiers ou la méchanceté des spéculateurs. Le fait est que Grèce est une économie peu productive. La faiblesse des infrastructures, de la formation, des habitudes de travail peu efficaces, l'arriération de l'outil de production se conjurent pour affaiblir la productivité. En fin de compte, l'heure de travail et l'unité de capital investi en Grèce produisent un résultat moindre qu'ailleurs. En soi, ce n'est pas un pêché. On a le droit de préférer le travail "coule" à la grecque plutot que l'obsession de l'efficacité à l'allemande. C'est un choix que chaque peuple a le droit de faire. Cela étant dit, il faut assumer les conséquences de ce choix: un pays ne peut durablement consommer plus qu'il ne produit. Si l'on choisit de travailler à la grecque, on ne peut pas vouloir le niveau de vie à l'allemande.
L'adhésion à l'Union Européenne puis l'Euro a donné aux grecs une "illusion de richesse". Pendant dix ans les grecs ont pu s'offrir un niveau de vie qui n'avait pas de rapport avec leur productivité réelle. C'est aussi le cas de certaines régions françaises - la Corse, pour ne donner qu'un exemple - me direz vous. Mais la différence est qu'à l'intérieur d'une nation cela est possible parce qu'il y a un consentement tacite des régions les plus riches à des mécanismes de péréquation (1). A l'échelle de l'Europe, cette solidarité inconditionnelle qui est inséparable de l'idée de Nation n'existe pas. Les allemands n'étant pas prêts à subventionner de manière permanente le niveau de vie des grecs, c'est par l'emprunt que ceux-ci ont financé le décalage entre leur niveau de vie et leur productivité. Et cela a été possible parce que les prêteurs, aveuglés par les discours maastrichiens de "convergence des économies européennes" ne se sont rendu compte que tardivement que le décalage de productivité allait tôt ou tard poser un problème.
Le fait est que les économies européennes ne convergent pas. Elles divergent même, dans la mesure où les choix de spécialisation permettent à chacun de jouer au passager clandestin: ce fut le cas de l'Irlande, attirant les entreprises avec des taxes sur les sociétés abusivement basses. Ce fut le cas de l'Angleterre, attirant à Londres les industries financières. Comment dans ces conditions faire coexister les économies aux productivités - et donc aux compétitivités - différentes ? En temps normal, ce sont les parités monétaires qui permettent de compenser. Si on les laisse flotter, elles s'ajustent de manière à réduire les déficits commerciaux: un pays déficitaire voit sa monnaie se déprécier, ce qui renchérit les produits étrangers et tend donc à réduire les importations. Un pays excédentaire voit sa monnaie s'apprécier, ce qui pénalise ses exportations.
La création de l'Euro a supprimé ce "stabilisateur automatique". Avant la monnaie unique, des économies aux productivités très différentes pouvaient coexister, au prix d'une dépréciation continue des monnaies des économies les moins productives et d'une appréciation concomitante des monnaies des économies les plus productives. Mais avec la monnaie unique, cette coexistence devient impossible. Le système ne peut être stable que si la compétitivité - et donc la productivité - des différentes économies est équivalente. Autrement, il y aura toujours un excédent de l'économie la plus productive et un déficit de l'économie la moins productive, et ce déficit creusera la dette jusqu'à la crise.
L'existence de monnaies différentes permettait de découpler la productivité de la compétitivité en jouant sur les prix et les salaires relatifs: la dépréciation revenait en effet à diminuer simultanément les salaires et les prix internes exprimés en monnaie étrangère. Aujourd'hui ce n'est plus possible. Il ne reste donc qu'un moyen d'obtenir le même résultat: c'est la déflation des salaires et des prix. Au lieu de réduire la valeur de la monnaie dans laquelle les prix et les salaires sont exprimés, on essaye de réduire les salaires et les prix eux-mêmes. Le problème est que, sauf à instaurer le contrôle des prix, ce que les textes européens interdisent, il ne reste plus aux gouvernements qu'à faire baisser les salaires et prier que les prix baissent par baisse de la demande. Et c'est cette baisse de la demande qui pousse le pays dans la récession.
Que les grecs doivent se résigner à ce que leur niveau de vie diminue jusqu'à correspondre à leur productivité, cela semble inévitable. Comme je l'ai dit plus haut, la seule façon d'y échapper c'est que les pays les plus productifs consentent des transferts permanents. Et en l'absence d'une "nation européenne" - aujourd'hui pleinement évidente même pour les fédéralistes les plus convaincus - de tels transferts sont politiquement invendables. Les grecs seront forcés donc de vivre à la hauteur de leurs moyens. Mais ce sacrifice ne suffira pas: pendant les vingt ans qu'a duré l'illusion européenne, les grecs ont fait la fête à crédit. Maintenant, l'heure est venue de payer l'addition. Demander des cigales qu'elles paient pour avoir chanté et dansé tout l'été est peut-être juste, mais ce n'est pas forcément réalisable. Demander aux grecs de se serrer la ceinture non seulement pour accorder leur niveau de vie à leur productivité, mais en plus pour payer le passif, c'est leur demander un sacrifice qu'aucun gouvernement ne réussira à vendre. Le défaut majeur du programme de sauvetage européen n'est pas tellement qu'il soit injuste, c'est qu'il est inapplicable (2). Aucun peuple n'acceptera de sacrifier une génération, quelque soit la justice de l'affaire.
Ce qui arrive en Grèce est une véritable tragédie, dont la destruction de l'Attikon n'est pas le moindre symbole. C'est une tragédie où par manque de courage et de vision, on détruit inutilement ce qui devrait être précieux. L'Union Européenne est en train de forcer une politique qui, tous les experts pour une fois sont d'accord, ne peut conduire qu'a une très longue et très pénible récession. Et en plus, elle ne peut pas marcher: avec une économie en récession, la Grèce ne pourra pas honorer ses dettes. On aura en fin de compte un pays en ruines, un peu comme l'Attikon.
Descartes
(1) Dont la contrepartie est l'égalité des droits. N'importe quel français peut s'installer en Corse et retrouver là bas les mêmes droits qu'il aurait dans sa région d'origine. C'est pourquoi les partisans des "statuts particuliers" et autres "corsisations des emplois" feraient bien de réflechir...
(2) La vulgate gauchiste veut que tout soit la faute des "panques" (la consonne explosive dans le mot "banque" est devenue un tic de langage). Mais reprocher à une banque de chercher à faire de l'argent c'est comme reprocher au renard de vouloir rentrer dans le poulailler. C'est dans sa nature. Il fallait une bonne dose d'ingénuité pour croire que les banques "dérégulées" allaient se comporter comme des entités morales ou prendre des risques gratuits. La faute, si faute il y a, est celle de ceux qui ont dérégulé les marchés financiers et créé une monnaie unique sans prêteur en dernier ressort. Mélenchon et Filoche, inter allia, fairaient bien d'y réfléchir avant de pointer le doigt...
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