Ceux qui comme moi suivent de près les débats autour du Front de Gauche ne peuvent qu'être étonnés du décalage entre le discours sur la démocratie et la manière dont le Front lui même fonctionne. D'un côté, on exige une "constituante" destinée à donner à la République les instruments de transparence et de démocratie qui lui manquent. Mais que se passe-t-il lorsqu'il s'agit de prendre les décisions à l'intérieur du Front de Gauche lui même ? Alors, là, c'en est fait de la transparence et de la démocratie. Difficile de savoir qui fait quoi, qui décide de quoi et comment (1). On a l'impression que c'est le premier qui tire qui a gagné.
L'exemple le plus caricatural est la procédure de désignation du candidat à l'élection présidentielle. On aurait pu croire que la désignation après négociation et par accord entre les trois formations qui le composent. C'est ce qu'avait suggéré Jean-Luc Mélenchon dans un entretien avec les journalistes, jugeant qu'un vote direct des militants n'aurait pas de sens vu le déséquilibre entre les différentes composantes du Front de Gauche. A minima, il aurait été logique que ce soit un accord des trois organisations qui formalise la procédure de désignation.
Or, on semble s'orienter vers une solution différente: ce sont les militants communistes et eux seuls qui choisiront le candidat du Front. Voici ce que dit "l'adresse aux communistes" adoptée par le Conseil national du PCF du 7 janvier dernier:
Ce processus devra évidemment respecter, notamment sur le choix des candidatures, nos statuts. Ceux-ci prévoient que « la décision de présenter au nom du Parti ou de soutenir des candidat-e-s aux différentes élections est prise par les adhérent-e-s. » Ils indiquent que « les propositions de candidatures, après appel à candidature, peuvent émaner des différentes instances - assemblée de section, conseils départementaux, conseil national - comme être présentées à titre individuel… » Les projets de candidatures sont ensuite élaborées « dans le conseil départemental pour les élections cantonales, législatives, et sénatoriales », et « dans une conférence nationale pour l’élection présidentielle ».
Il faut se méfier lorsqu'une direction se cache derrière les statuts. A plus forte raison, lorsque la direction en question est composé d'individus s'étant fait une spécialité de s'asseoir sur les statuts chaque fois que cela l'arrangeait (ce que Marie-George Buffet a appelé "se défaire de la gangue statutaire"...). Et ça ne rate pas: il suffit de comparer la "citation" contenue dans l'Adresse avec le texte des statuts pour constater la manipulation. Là où l'adresse (citant les statuts, rappelons-le) nous dit que les candidatures peuvent "être présentées à titre individuel", les statuts, eux, disent que les candidatures peuvent "être présentées dans le Parti à titre individuel". En d'autres termes, les candidatures "individuelles" ne peuvent être que le fait de membres du Parti. La nuance, on le voit, est de taille. On peut se demander quelle est la signification de cette "omission".
Et l'Adresse décrit ensuite la procédure qui sera suivie pour choisir le candidat. Première phase:
Pour arrêter ce choix, il convoque une conférence nationale les 4 et 5 juin prochains, avec pour ordre du jour nos choix politiques et des candidatures pour les élections de 2012.
Cette convocation ouvre dès aujourd’hui l’appel à candidatures. Toutes les candidatures qu’elles émanent du PCF – celle d’André Chassaigne a déjà été déclarée -, d’une des autres formations du Front de Gauche, ou d’une personnalité se réclamant de sa démarche devront être portées à la connaissance des communistes et examinées dans leur débat.
Ce n'était pas la peine de citer les statuts pour ensuite proposer une procédure qui les viole clairement: si les statuts expliquent que les candidatures peuvent soit émaner d'un organe du PCF (assemblées de section, comités départemental ou national) ou de candidatures individuelles dans le parti, on voit mal comment on pourrait examiner des candidatures "émanant d'autres formations du front de gauche" ou d'une "personnalité se reclamant de sa démarche". Faut suivre le raisonnement jusqu'au bout: aux termes des statuts, seuls les organes du PCF peuvent proposer la candidature d'un non-communiste. Les "candidatures individuelles" sont nécessairement prises "dans le Parti". Quant à la possibilité d'une organisation extérieure de proposer un candidat, elle n'est nullement mentionnée dans les statuts. Alors faudrait savoir: ou bien on est dans le cadre des statuts, ou alors on les modifie pour l'occasion. Dans cette alternative, la direction du PCF a fait le choix habituel: proclamer hautement son attachement aux statuts et les réécrire en douce à sa convenance.
Mais la deuxième phase de la procédure est encore plus amusante:
Un conseil national se réunira les 8 et 9 avril. Il tirera le bilan des élections cantonales, fera le point sur le travail engagé pour le programme populaire et partagé, et lancera, en connaissance de toutes les candidatures soumises à la discussion des communistes, la préparation de la conférence nationale. (...). Enfin, pour la désignation de la candidature à l’élection présidentielle, la proposition retenue par la conférence nationale sera soumise, ainsi que l’accord politique, à un vote de tous les communistes les 16, 17 et 18 juin.
C'est donc on ne peut plus clair: c'est une conférence nationale du PCF qui proposera le candidat, et c'est le vote des communistes (et d'eux seuls) qui "désignera la candidature à l'élection présidentielle". Oui, vous avez bien lu: il ne s'agit pas de désigner celui qui sera proposé par le PCF à ses partenaires, mais le candidat à l'élection présidentielle. A ce stade, le PG, la GU et tout autre force qui rejoindrait d'ici-là le Front de Gauche n'aura qu'à se soumettre où à se démettre.
Qu'on me comprenne bien: j'ai toujours soutenu qu'en dernière instance ce serait le PCF qui choisira le candidat. C'est la logique des rapports de force qui veut ça, et seuls quelques gauchistes indécrottables peuvent encore croire que des groupuscules peuvent imposer au PCF un candidat dont celui-ci ne voudrait pas. Mais il y a tout de même quelques formes à garder. En arrêtant unilatéralement la procédure de sélection du candidat, le Conseil national du PCF a montré à quel point le Front de Gauche est loin d'être en voie d'institutionnalisation. Ceux qui parlent d'adhésion directe au Front de Gauche devraient réfléchir: à quoi cela sert d'adhérer à une "organisation" qui ne prend aucune décision, et dont les règles mêmes de décision sont faites ailleurs ?
Pour le moment, ce texte ne semble pas avoir suscité de réaction particulière au sein du Front de Gauche. Sur son blog, Jean-Luc Mélenchon écrit qu'il n'a rien à ajouter. Et pourtant, il y aurait beaucoup à dire... par exemple, qu'il est difficile de prendre au sérieux les élucubrations constitutionnelles de dirigeants qui ne sont même pas foutus de rédiger et d'appliquer convenablement leurs propres statuts.
Descartes
(1) Il faut dire que les partenaires du Front de Gauche ne donnent pas toujours l'exemple. Ainsi, il est impossible de savoir comment les décisions sont prises au PG. La composition des organes de direction n'est toujours pas publiée, et les statuts du PG restent relativement vagues sur la question, au point que le poste de "président" occupé par Jean-Luc Mélenchon et Martine Billard n'y est même pas mentionné.
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