"Les français attendent tout de l'Etat, mais ils le détestent. Ils ne se comportent pas en adultes"
Charles de Gaulle
Aujourd'hui, l'affaire du Médiator est dans toutes les lèvres et sous toutes les plumes. La publication de l'excellent rapport de l'IGAS donne un excellent aperçu des différentes dimensions du système: un laboratoire faisant tout ce qu'il faut pour conserver le droit de vendre un produit qu'il savait dangereux d'un côté, de l'autre un système de pharmacovigilance défaillant, avec une agence chargé du contrôle empêtrée dans des conflits d'intérêts et des procédures bureaucratiques complexes et un niveau politique qui n'a pas su, ou n'a pas voulu savoir.
Mais c'est la réaction du public qui est la plus révélatrice. Car qui, en dernière instance, est responsable de la qualité du produit qu'il vend ? Pas l'Etat, pas l'AFSSAPS (1), mais le fabriquant du produit. L'Etat ne fait qu'exercer la police. Mais ce n'est pas la faute de la police si des crimes sont commis. C'est d'abord la faute des criminels.
Dans les pays anglosaxons, dans une situation semblable, les organisations de protection des consommateurs auraient déjà lancé un appel au boycott des produits des laboratoires Servier, et les amis des victimes seraient en train de manifester devant leur siège social et de se répandre sur les radios et les télévisions pour exprimer leur indignation devant le comportement inqualifiable d'un entrepreneur qui n'a pas hésité à mettre en danger des vies pour gagner de l'argent.
Pas en France. Chez nous, c'est l'Etat qui se trouve sur la sellette. Dans les médias, ce sera à qui aura les mots les plus durs pour qualifier l'incompétence ou les conflits d'intérêts de ses agents. Car chez nous, on est cynique: qu'un patron de laboratoire mette en danger la vie de ses clients pour gagner de l'argent, c'est dans l'ordre des choses. Au fonds, on ne saurait pas trop lui reprocher, puisque c'est ce qu'on attend de lui. C'est l'Etat qui est en faute, parce que c'est lui qui a le devoir de protéger les usagers des produits de santé des instincts prédateurs - tout à fait compréhensibles par ailleurs - des industriels. Le public anglosaxon pense que l'entrepreneur peut être moral, où à minima être tenu dans les clous par la crainte de l'opinion publique et des procès. Le public français est au contraire cyniquement convaincu que l'entrepreneur est par nature immoral, et que seule la surveillance rapprochée de l'Etat peut l'empêcher de tuer père et mère.
Prenons une autre affaire d'actualité: la mort violente de deux français au Niger. Nos compatriotes, originaires du nord de la France, avaient été enlevés dans un restaurant de Niamey par des inconnus qui avaient essayé de conduire leurs otages vers la frontière malienne. Au cours de ce déplacement, une opération destinée à les libérer a été déclenchée par le gouvernement français. Au cours de l'opération, les deux otages sont morts dans des conditions qui n'ont pas été complètement élucidées. L'enlèvement a été revindiqué par AQMI (2).
Là encore, on aurait pu s'attendre à ce que la responsabilité de la mort de nos compatriotes soit clairement attribuée à ceux qui les ont enlevés. Pas du tout. Là encore, les amis des victimes et la classe politique et médiatique concentrent essentiellement leurs commentaires sur l'Etat. Avec une conclusion implicite: si les otages sont morts, c'est que l'Etat n'a pas fait les choses correctement.
Et c'est là le point qui réunit l'affaire du Médiator et celle des otages. Dans les deux cas, l'opinion est convaincue que si l'Etat avait bien fait son travail, le problème aurait été résolu. Et que si des gens sont morts, ce n'est pas parce que l'Etat ne peut pas, mais parce que l'Etat n'a pas voulu, ou n'a pas bien fait son travail. Ce qui revient en fait à croire que l'Etat est tout-puissant, qu'il est en mesure de résoudre n'importe quel problème pourvu qu'il fasse "bien" son travail. Car quel sens y aurait-il reprocher à l'Etat un événement qu'il n'aurait pas le pouvoir de contrôler ?
Les français ont avec l'Etat un rapport schizophrène. D'un côté, ils lui reconnaissent une capacité intrinsèque et surtout exclusive à résoudre tous les problèmes et à les protéger de tous les risques "pourvu qu'il mette les moyens". D'un autre côté, ils méprisent ses agents (tous des fainéants, des planqués protégés de la "vraie vie", c'est à dire, celle de l'entreprise) et se réjouissent à chaque réduction d'impôts et charges. Ils applaudissent les privatisations et veulent dégraisser le mammouth, mais ensuite ils se plaignent que les services publics privatisés se concentrent sur les segments "rentables" et laissent tomber le reste. Ils veulent finir avec "l'emploi à vie" des fonctionnaires et les obliger à faire des aller-retour entre le public et le privé, mais s'étonnent ensuite des conflits d'intérêt que ces aller-retours rendent inévitables. Ils votent pour la modération salariale dans la fonction publique, et s'étonnent ensuite que l'Etat perde son expertise et ses meilleurs éléments qui préfèrent aller "pantoufler" dans le privé.
Ce que les français ne réalisent pas, malhereusement, c'est combien les politiques libéral-libertaires poursuivies depuis trente ou quarante ans ont affaibli l'Etat. Certains vous diront que les dépenses publiques, loin de se réduire, ont été maintenues. C'est vrai. Mais il y a à cela deux bémols: le premier est que les transferts - c'est à dire l'argent qui est prélévé pour être directement redistribué - représentent une portion de plus en plus importante des dépenses. Ce qui reste à l'Etat pour financer des véritables politiques publiques et des services est une portion de plus en plus maigre.La RGPP, la suppréssion "aléatoire" de postes liées au non remplacement des départs à la retraite, une politique salariale qui fait fuir les fonctionnaires les plus compétents, les plus travailleurs et les mieux formés vers le privé complètent ce tableau de réduction des moyens.
Le deuxième bémol est que les privatisations massives ont en même temps réduit le périmètre de l'action publique, et réduit ses ressources. L'exemple le plus notable est celui des banques: nationalisées, elles permettaient à l'Etat de contrôler le système financier sans que cela lui coûte un centime, bien au contraire. Les entreprises publiques permettaient à l'Etat d'agir tout en lui rapportant des ressources à travers des dividendes versés, ces mêmes dividendes qui aujourd'hui vont dans la poche des actionnaires. Si la dépense publique n'a pas diminué, elle est aujourd'hui financée de plus en plus par l'emprunt.
La croyance dans la toute-puissance de l'Etat n'est pas en soi négative. Elle explique pourquoi les français sont attirés par les hommes politiques volontaristes. En fait, on trouve chez les français un grand cynisme quand aux motivations personnelles combinées avec une grande confiance dans leur capacité à faire face collectivement, à condition que l'Etat soit là pour les organiser. D'où l'importance dans tout projet politique d'avenir de se donner les moyens de conserver un Etat fort capable de répondre à cette confiance. Voilà ce qui a fait la grandeur de la France. Malgré trente ans de libéralisme europhile, elle est toujours là. On attend de nos hommes politiques qu'ils nous expliquent comment ils comptent la protéger.
Descartes
(1) AFSSAPS: Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé. C'est un organisme créé par la loi du 1er juillet 1998 pour évaluer les bénéfices et les risques des produits de santé. Elle exercer au nom de l'Etat un pouvoir de régulation sur les produits de santé. C'est une parfaite illustration de la politique des "agences" impulsée par tous les gouvernements depuis vingt ans. Elle consiste à démembrer l'Etat en confiant une partie des responsabilités régaliennes à des "agences" et autres "autorités administratives indépendantes".
(2) AQMI: "Al-Quaeda au Maghreb islamique", organisation agissant dans la région saharienne et affiliée au moins symboliquement à la nebuleuse Al-Quaeda.
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