J'avais évoqué dans un article précédent (1) les questions posées par la Question Prioritaire de Constitutionnalité (QPC) déférée au conseil constitutionnel en relation avec le mariage homosexuel. Le recours concernait un couple de lesbiennes qui avaient demandé au Conseil de déclarer inconstitutionnelles les dispositions du code civil (arts 75 et 144) faisant obstacle au mariage entre personnes du même sexe.
Le sujet de mon article était moins de prendre position sur la question du mariage homosexuel que sur un point de droit constitutionnel. Il me semble en effet que cette QPC ouvrait la voie à une dangereuse évolution de notre droit, celle qui consiste à retirer la compétence pour faire les lois - et on parle ici de lois fondamentales - aux élus pour la confier aux juges, suivant en cela une pratique courante outre-atlantique. Par ailleurs, une telle évolution conduirait à faire de la Constitution une sorte de texte sacré, où l'on trouverait les réponses à toutes les questions, même celles que ses rédacteurs ne se sont certainement pas posées.
Je dois dire avec satisfaction que les juges constitutionnelles ont suivi la même ligne de raisonnement. Car leur décision, prononcée le 28 janvier 2011, résume bien la question dans un seul paragraphe:
Considérant qu'aux termes de l'article 34 de la Constitution, la loi fixe les règles concernant « l'état et la capacité des personnes, les régimes matrimoniaux, les successions et libéralités » ; qu'il est à tout moment loisible au législateur, statuant dans le domaine de sa compétence, d'adopter des dispositions nouvelles dont il lui appartient d'apprécier l'opportunité et de modifier des textes antérieurs ou d'abroger ceux-ci en leur substituant, le cas échéant, d'autres dispositions, dès lors que, dans l'exercice de ce pouvoir, il ne prive pas de garanties légales des exigences de caractère constitutionnel ; que l'article 61-1 de la Constitution, à l'instar de l'article 61, ne confère pas au Conseil constitutionnel un pouvoir général d'appréciation et de décision de même nature que celui du Parlement ; que cet article lui donne seulement compétence pour se prononcer sur la conformité d'une disposition législative aux droits et libertés que la Constitution garantit ;
Tout est dit. Le Conseil aurait pu suivre la pente glissante en prenant une parcelle du pouvoir législatif, comme le fait par exemple la Cour Suprême américaine qui, elle, n'hésite pas à modifier le droit. Il s'en est sagement abstenu. En constatant que la constitution ne lui confère aucun pouvoir "d'appréciation et de décision" sur le fonds, mais seulement celui d'apprécier la conformité avec "les droits et libertés que la Constitution garantit", le Conseil se tient ferme derrière la tradition républicaine qui veut que les normes soient fait par les élus du peuple, et non par des fonctionnaires. Dans notre système où les politiques ont de plus en plus une tendance à se défausser des décisions complexes (sur des "autorités administratives indépendantes", sur la bureaucratie européenne, sur les juges...), ce rappel est éminemment salutaire. Maintenant, si le législateur veut ouvrir le mariage aux personnes de même sexe, à lui d'en prendre la responsabilité.
La décision du Conseil a provoqué à gauche des réactions qui illustrent parfaitement les difficultés de la "gauche radicale" à penser une problématique institutionnelle. La palme de l'incompréhension revient au PCF, chez qui le groupuscule appelé gentiment par certains camarades "le gang des lesbiennes" sévit depuis quelques années avec une particulière virulence. Cela vaut la peine de relire le communiqué publié par le Parti quelques heures après le prononcé de la décision:
Le Conseil Constitutionnel vient de confirmer l’interdiction de se marier faite par le Code civil aux personnes de même sexe. Cette décision très regrettable entérine une inégalité devant la loi et ignore l’opinion favorable au mariage gay d’une majorité de Français puisque 58% des français se disent favorables au mariage homosexuel.La France conserve ainsi son bonnet d’âne en ce qui concerne l’accès au droit de se marier pour les personnes de même sexe, alors même que de nombreux pays en Europe ont remédié depuis longtemps à cette inégalité de droits. (...)
Examinons le texte avec attention. D'abord, les rédacteurs du communiqué ont mal lu la décision: le Conseil ne "confirme" aucune interdiction. Il se contente de juger que l'interdiction en question n'est pas contraire à al Constitution. Pire: le Conseil précise dans sa décision qu'il ne lui appartient justement pas de "confirmer" ou "d'infirmer" les décisions de l'autorité politique.
Il est ensuite reproché au Conseil de "ignorer l'opinion favorable au mariage gay d'une majorité de français". Là encore, c'est ignorer la différence entre une assemblée délibérative, qui dans un système démocratique est censée représenter l'opinion des citoyens, et une instance judiciaire qui est tenue d'appliquer les lois telles qu'elles sont, et non telles qu'on les voudrait. Au fonds, le PCF reproche au Conseil d'avoir agi en juge et non en législateur, ce qui est étrange pour un parti qui prétend rétablir une république parlementaire...
Et pour couronner le tout, l'argument du "bonnet d'âne européen", comble de la pensée moutonnière. Si les autres font comme ça, alors ça doit être une bonne chose, et il est urgent de les imiter. Et là encore, on adresse le reproche de ne pas l'avoir fait au juge, et non au législateur.
Mais cette déclaration du PCF pâlit devant la déclaration publiée par la Jeunesse Communiste, qui est un véritable hymne au préjugé et à la non-réflexion. Commençons par le titre:
Réaction des jeunes communistes: égalité des droits homo-hétéro ? Le conseil constitutionnel botte en touche. Bottons le cul de l'homophobie d'Etat !
Prenons d'abord l'étrange formule "égalité des droits homo-hétéro", qui suggère l'existence de "droits homo" et de "droits hétéro". Une telle vision est en complète contradiction avec la tradition républicaine qui veut que les droits s'appliquent à toute personne sans distinction. Il n'existe pas de "droits des femmes", "droits des noirs", "droits des homo". Le droit de ne pas être discriminé en fonction de son orientation sexuelle, de son sexe ou de sa couleur de peau est un droit de tous. Les revendications de droits particuliers conduisent tout droit au communautarisme, et la gauche devrait être la première à le comprendre. Mais ce titre suggère aussi que le Conseil constitutionnel aurait "botté en touche", alors que ce n'est pas le cas: le Conseil n'a fait que rappeler un point de droit: c'est aux élus de faire les choix de société, pas aux juges.
Et le texte du communiqué des JC n'est guère mieux que son titre. C'est un exemple brillant de comment au PCF on ignore les faits où on les invente pour qu'elle corresponde aux préjugés. Ainsi la première phrase du communiqué:
Le conseil constitutionnel vient de déclarer que l’interdiction du mariage faite aux homosexuels ne violait pas le principe d’égalité des droits.
La lecture attentive de l'arrêt du Conseil montre que cette affirmation est fausse. Et elle est fausse à deux titres. D'une part, parce que le "principe d'égalité des droits" n'existe tout simplement pas. Que le texte des JC introduise est une nouvelle illustration de cette idée de "droits" différents pour chaque catégorie, "droits" qui devraient quelque part être "égaux" (on peut d'ailleurs se demander, si ces droits sont "égaux", quel est le sens de les distinguer...). En fait, cette notion n'existe tout simplement pas dans notre droit. Dans la tradition française, les "droits" sont universels, ils ne sont pas attachés à telle ou telle catégorie.
Ce n'est donc pas sur une hypothétique "égalité des droits" que le Conseil était appelé par les requérants à se prononcer, mais sur le bien connu principe d'égalité devant la loi. Et sur cette question, l'explication du Conseil est limpide (et d'ailleurs classique):
Considérant, d'autre part, que l'article 6 de la Déclaration de 1789 dispose que la loi « doit être la même pour tous, soit qu'elle protège, soit qu'elle punisse » ; que le principe d'égalité ne s'oppose ni à ce que le législateur règle de façon différente des situations différentes ni à ce qu'il déroge à l'égalité pour des raisons d'intérêt général pourvu que, dans l'un et l'autre cas, la différence de traitement qui en résulte soit en rapport direct avec l'objet de la loi qui l'établit ; qu'en maintenant le principe selon lequel le mariage est l'union d'un homme et d'une femme, le législateur a (...) estimé que la différence de situation entre les couples de même sexe et les couples composés d'un homme et d'une femme peut justifier une différence de traitement quant aux règles du droit de la famille ; qu'il n'appartient pas au Conseil constitutionnel de substituer son appréciation à celle du législateur sur la prise en compte, en cette matière, de cette différence de situation ; que, par suite, le grief tiré de la violation de l'article 6 de la Déclaration de 1789 doit être écarté ;
En d'autres termes, le principe d'égalité devant la loi implique que deux personnes dans la même situation doivent être traités de la même manière. Mais des gens en situation différente peuvent être traités de manière différente. Et les communistes admettent parfaitement ce principe quand il les arrange: après tout, le fait que les "salariés protégés" (délégués syndicaux, élus du personnel) ne puissent pas être licenciés sans l'accord de l'inspection du travail alors que les autres salariés peuvent l'être n'est pas considéré par la gauche comme une scandaleuse violation du principe d'égalité devant la loi. Au contraire. Mais n'est ce pas là une scandaleuse violation du "principe de l'égalité des droits" ?
La confusion est totale parce que les rédacteurs du texte ne comprennent pas la différence entre les différents pouvoirs et autorités. Le parlementaire qui fait la loi est aussi coupable que le juge qui ne fait que l'appliquer. Le Conseil constitutionnel aurait du se substituer au législateur, et il est "criminel" s'il ne le fait pas:
En s’acharnant (contre les principes fondamentaux de la République !) à maintenir cette discrimination dans la loi, le gouvernement, les parlementaires et le conseil constitutionnel font œuvre criminelle.
Et pour finir, le paragraphe martial:
Le M.J.C.F. est résolument engagé contre l’homophobie, dans toutes les sphères de la société. MM. Debré, Chirac et Giscard d’Estaing semblent s’en moquer. C’est donc à nous à mener ce combat ; nous le mènerons !
Avant de "mener le combat", il faudrait réfléchir un peu. Et d'abord, lire avec attention les textes. Une lecture de la décision complète (disponible sur le site di Conseil, voir plus haut) aurait en effet montré à la MJCF que ni Chirac, ni Giscard n'ont participé à la délibération. Mais la question la plus grave n'est pas là. Les réactions de la "gauche radicale" à la décision du Conseil montrent qu'on est au degré zéro de la réflexion institutionnelle. On reproche aux juges de ne pas légiférer, demain on reprochera aux législateurs de ne pas juger. Toutes les institutions sont mises dans le même sac, réunies dans la même détestation. On invente des "principes fondamentaux" inexistants pour les besoins de la cause sans se demander ce que ces "principes" auraient comme conséquences si par malheur ils venaient à être appliqués. Comment de cette confusion pourrait sortir une réflexion raisonnable sur une VIème République ?
PS: depuis la rédaction de cet article, le PG a publié lui aussi un communiqué réagissant à la décision. Bien que beaucoup plus modéré sur le fonds (le "gang des lesbiennes" du PG serait-il moins extremiste que celui du PCF ?) il contient les mêmes errements de fonds. Ainsi, on y lit que:
En rejetant la question prioritaire de constitutionnalité à propos du mariage de deux personnes de même sexe, le Conseil Constitutionnel referme pour un moment la possibilité de faire avancer le droit français sur ce sujet.
En d'autres termes, on reproche au juge de ne pas se substituer au législateur pour "faire avancer le droit". Etrange pour un parti qui par ailleurs ne jure que sur la "souverainété populaire" et dont les propositions de réforme institutionnelle visent en théorie à faire du Parlement le centre du système politique. On retrouve encore cette contradiction dans la suite:
En quoi cette discrimination entre couples hétérosexuels et homosexuels ressort-elle de l'intérêt général invoqué dans la décision ?
Mais la décision du Conseil n'affirme nullement que ce soit le cas. Le conseil réaffirme un principe jurisprudentiel bien connu:
(...)le principe d'égalité ne s'oppose ni à ce que le législateur règle de façon différente des situations différentes ni à ce qu'il déroge à l'égalité pour des raisons d'intérêt général pourvu que, dans l'un et l'autre cas, la différence de traitement qui en résulte soit en rapport direct avec l'objet de la loi qui l'établit
Mais ensuite fonde sa décision sur la première partie de la phrase ("règle de façon différente des situations différentes") en écrivant que:
qu'en maintenant le principe selon lequel le mariage est l'union d'un homme et d'une femme, le législateur a, dans l'exercice de la compétence que lui attribue l'article 34 de la Constitution, estimé que la différence de situation entre les couples de même sexe et les couples composés d'un homme et d'une femme peut justifier une différence de traitement quant aux règles du droit de la famille
Sans faire aucune référence à une "dérogation de l'égalité pour des raisons d'intérêt général". Il est regrettable que les rédacteurs de communiqués du PG et du PCF ne prennent pas la peine de lire les décisions complètes et de les comprendre avant de les commenter.
Descartes
/idata%2F2681561%2FDrapeau-FrancaisSm.jpg)
Commenter cet article