Monsieur X est fatigué de voir sa vieille cuisine, avec son plafond qui se craquelle, ses vieux meubles. Alors, Monsieur X a décidé d'appeler un artisan pour refaire sa cuisine. Comment procède Monsieur X ? D'abord, il regarde son compte en banque, son livret d'épargne. Il calcule combien il pourrait payer s'il demandait un crédit. Et à la fin, il décide combien d'argent il est prêt à mettre. Ensuite, il appellera plusieurs artisans, il ira visiter plusieurs magasins, et à chaque fois qu'il verra une cuisine en exposition qui lui plaît, il demandera un devis, avec le prix de base et celui des différentes options. Ce qui lui permettra de faire un choix informé et conforme à ses moyens.
Mais voici que Monsieur X tombe dans un magasin sur un vendeur qui lui montre une superbe exposition, et qui en réponse à la demande de devis lui explique que les chiffres ce n'est pas l'important. Que ce qui est important, c'est la volonté de faire. C'est de choisir une "vision" qui nous plaît, une "direction" à suivre. Que de toute façon, les devis on ne les respecte jamais, alors ce n'est pas la peine d'en demander, et que de toute façon l'argent on le trouve toujours...
Comment réagira à votre avis Monsieur X ? Nous l'avons vu, Monsieur X est un homme raisonnable. Il veut faire un choix en fonction de ses moyens. Il veut aussi en avoir ce qu'il y a de mieux pour la somme qu'il est prêt à y mettre. Mais comment faire un rapport qualité/prix, comment savoir si l'on n'est pas en train de s'endetter jusqu'à la 99ème génération, comment savoir s'il ne faudra pas à la fin vendre la maison pour payer la cuisine... si l'on n'a pas un devis ? Le plus probable est que Monsieur X préfère aller chez des vendeurs qui proposent peut-être des cuisines moins "design", mais qui sont capables de vous calculer le prix.
Cette petite parabole parait évidente. Et pourtant, la gauche - et tout particulièrement la "gauche de la gauche" - ne semble toujours pas en avoir saisi le sens. Elle persiste à proposer aux citoyens des longues listes de propositions sans jamais aborder le sujet qui fâche: le devis. Et surtout, qui et comment va payer la facture. Et si quelque citoyen a l'outrecuidance de poser la question, on lui répondra que ce n'est pas le problème, qu'il ne faut pas se perdre dans des détails, que l'important est d'avoir une "vision", de donner la bonne "direction", bref, exactement le discours que le vendeur aura tenu à Monsieur X. Et le plus étonnant, c'est que ce discours que personne n'admettrait chez un vendeur de cuisines, les militants sont prêts à l'applaudir et à le défendre comme s'il s'agissait de l'ultime sagesse.
Il faut aimer les chiffres. Oui, je sais, je rame ici contre le courant. Les chiffres, c'est abstrait, c'est poussiéreux, c'est froid. Ca ne se prête pas aux grandes envolées, aux grandes passions. En un mot, les chiffres, ça ne fait pas rêver. C'est pas dans les chiffres qu'on trouvera le "rêve générale" qui semble être aujourd'hui le mot d'orde de la gauche boboisée. Et j'entends déjà les objections. Peut-on mettre la grande révolution de 1789 en chiffres ? Le projet républicain ? Le programme du CNR ? Non, bien sur que non, tout cela me dit-on échappe au chiffre. Les chiffres feraient donc partie du grand complot capitaliste, qui prétend réduire tout à l'aspect comptable. On y trouvera même des économistes pour regretter la "mathématisation" de leur discipline, mathématisation qui ferait disparaître des principes éthiques et moraux que l'économie devrait porter (1).
Maintenant, revenons sur terre. La mise en chiffres à représenté pour la connaissance humaine un pas en avant majeur. Le passage dans la physique et la chimie d'une description qualitative des phénomènes à leur quantification est l'une des conquêtes majeures de la renaissance et des Lumières. Au point que la capacité à quantifier les phénomènes et à les prédire reste l'élément qui sépare les sciences dites "dures" de celles dites "molles". Et ce n'est pas pour rien que les praticiens de ces dernières couvent un sentiment d'infériorité/envie par rapport aux premières. En passant du qualitatif au quantitatif, on dispose d'un outil merveilleux pour mieux coller au réel, comprendre ses mécanismes et donc pouvoir les influencer. Savoir que l'acier est plus résistant que le bois permet d'induire qu'une poutre en bois peut être remplacée par une poutre en acier plus fine. Mais savoir de combien l'acier est plus résistant me permet de prédire exactement de quelle épaisseur doit être la poutre pour que mon plafond ne me retombe pas sur la tête. Ce qui permet d'économiser beaucoup de bois, d'acier et d'accidents.
Parce que le chiffre nous permet de mieux coller au réel, il pose un problème en politique et tout particulièrement à gauche. Car de la même manière que toute vérité n'est pas bonne à dire, on n'a pas forcément envie dans certaines organisations politiques de coller à la réalité de trop près. Tant qu'on reste dans le qualitatif, on peut tout rêver, tout promettre sans aucune contrainte. Dans le monde du qualitatif, la géothermie peut remplacer le nucléaire. Mais dès qu'on essaye de passer dans le quantitatif, de mettre des chiffres sur les projets, on découvre rapidement les limites: le potentiel géothermique ne représente au mieux que quelques centaines de megawatts, pas de quoi remplacer les dizaines de milliers de megawatts du parc nucléaire. Parce que les moyens sont limités, penser le quantitatif oblige à faire des choix, ce qui implique établir des hiérarchies entre les objectifs. Et établir des hiérarchies, c'est forcément mécontenter certains groupes parce qu'on ne peut pas mettre tout le monde en haut de la liste. Or, la logique de la politique-marketing d'aujourd'hui est bien celle du père Noël: il faut avoir dans sa besace un cadeau pour faire plaisir à chaque groupe, pour chaque "communauté".
Voilà pourquoi la gauche en général et la gauche radicale en particulier n'ont pas envie de parler chiffres. Parce que parler chiffres, c'est se voir expulsé du paradis des bisounours ou tout est possible tout de suite, et tomber dans le monde réel ou tout a un prix et ou les ressources sont limitées.
La gauche issue de mai 1968 - c'est à dire, la presque totalité de la gauche à l'exclusion des jacobins style Chèvenement et d'une partie de plus en plus minoritaire du PCF - est essentiellement infantile, en ce qu'il y a de pire dans l'enfance: la logique de la toute-puissance. Il suffit de vouloir pour que cela soit possible. La réalité se plie toujours à notre volonté. Et si une politique échoue, ce n'est pas parce qu'elle a une faille structurelle qui ne lui permet pas de réussir, mais parce qu'on s'est pas mobilisé suffisamment. Une telle croyance rejette par avance toute idée de mise en chiffres, parce que cela reviendrait à admettre que la réalité est régie par des lois que notre volonté n'est pas en mesure de changer. Or, la gauche radicale veut continuer à croire que Che Guevara était capable de vaincre la loi de la pesanteur par la simple magie de la "volonté révolutionnaire".
La gauche française a été une gauche soucieuse de coller au réel et donc amie des chiffres. L'idée même de planification, qui était une idée de gauche avant d'être reprise ensuite par la droite jacobine, repose sur l'intérêt d'utiliser les instrument scientifiques, et notamment les modèles mathématiques pour diriger l'économie. Il n'y a pas, il ne peut y avoir de planification sans outils quantitatifs. L'éclatant succès du premier plan quinquennal soviétique (1928-33) fut la matrice des "planistes" français des années 1930 et du dispositif de planification mis en place après la Libération (2). Plus près de nous, on peut citer l'énorme travail réalisé pour le chiffrage du programme commun, qui n'a pas peu contribué à le rende crédible auprès de l'opinion.
Mais plus maintenant. Comme dans beaucoup d'autres domaines, mai 1968 marque le point de rupture. En trente ans, la gauche a renié ses racines rationalistes et empiristes et s'est réfugiée dans l'irrationalisme romantique. La science n'est plus à gauche synonyme de libération, mais de menace. Et de manière concomitante, l'idée de la mesure comme moyen de connaissance, cette inégalable conquête des lumières, a été chassée de l'univers mental de la gauche pour être remplacé par toutes sortes d'obscurantismes post-modernes. La "rêve générale" et la "rev(e)olution" sont des slogans fort révélateurs de la tendance de la gauche de fuir le réel pour se réfugier dans un monde onirique.
Seulement voilà: les citoyens sont fatigués des marchands de rêves. L'effondrement du credo néo-libéral suite à la crise financière aurait du ouvrir un boulevard à la gauche et surtout à la "gauche radicale". Après tout, n'avait-elle prédit l'effondrement en question (3)? Et pourtant, les études d'opinion montrent que s'il y a une certaine sympathie dans l'opinion pour les idées de la "gauche radicale", cette sympathie ne se traduit pas en termes de vote. On aime bien les discours de Mélenchon, de Buffet, de Besancenot... mais on ne pense pas qu'ils soient capables pour autant de gouverner ou de changer quelque chose.
La "gauche radicale" a un problème de crédibilité. A force de se réfugier dans le rêve, elle est incapable de parler le langage de la réalité. Qui est celui des chiffres. Lorsque les députes PG et PCF déposent à grand bruit un "projet de loi de financement des retraites", mais omettent d'indiquer une estimation justifiée des sommes qui pourraient être dégagées par chacune de ses dispositions, ça pose un sérieux problème de crédibilité. Lorsqu'on observe qu'aucun travail de chiffrage n'a été fait pour préparer le "programme partagé" du Front de Gauche, lorsqu'on voit que le PS continue de sortir des propositions en veux-tu en voilà pour "l'égalité réelle" sans jamais se demander comment on les finance... on doit se demander combien les Monsieurs X pourraient acheter une telle cuisine.
Descartes
(1) Il est d'ailleurs curieux en matière scientifique de rejeter une méthode non pas parce qu'elle serait fausse, mais parce qu'elle ne donne pas les résultats souhaités. Les résultats scientifiques n'ont pas à être conformes à tel ou tel préjugé politique ou moral. Penser le contraire nous raménerait à l'époque où l'église catholique faisait taire ceux qui prétendaint que les planètes tournaient autour du soleil au motif qu'une telle affirmation mettait en cause le dogme chrétien.
(2) C'est d'ailleurs significatif que ce dispositif ait été supprimé par un gouvernement de gauche post 68.
(3) Ok, il est vrai qu'elle s'était trompée lourdement sur les raisons de l'effondrement. Mais ce qui compte, c'est de l'avoir prédit, n'est ce pas ?
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