Jean-Luc Mélenchon est en train de réussir son pari. Avec pratiquement 10% des intentions de vote à l'heure ou j'écris, il semble assuré de faire un bon résultat et de pouvoir peser dans la suite.
Mais les partisans du Front de Gauche devraient avoir le triomphe modeste. En fait, la réussite n'est pas aussi importante qu'elle n'y paraît. Il faut ici rappeler que le réservoir des voix de la "gauche radicale" aux présidentielles ont depuis 25 ans toujours dépassé 9%. En 1988, les scores combinés des candidat se la "gauche radicale" (Lajoinie, Juquin, Laguillier, Boussel) atteignaient 11,23%. En 1995, sur le même périmètre politique (Hue, Laguillier) on en était à 13,94%. En 2002, Hue, Laguillier, Besancenot et Gluckstein arrivent à 13,72%. Ce n'est qu'en 2007, fait unique en 25 ans, que le total des voix de la "gauche radicale" tombe sur les 10%: Buffet, Laguillier, Besancenot, Schivardi et Bové totaliseront seulement 9%. La moyenne sur les quatre dernières élections est donc de 12%.
Les 10% - à quelques points près - de Mélenchon traduisent le fait qu'il a réussi à unifier la "gauche radicale" derrière sa candidature. Après avoir domestiqué le PCF, en échangeant la candidature présidentielle contre un accord pour les législatives - on y reviendra - il a asphyxié l'extrême-gauche traditionnelle: les scores de Poutou et d'Arthaud restent desespérement non significatifs. L'irresistible ascension du candidat du Front de Gauche dans les sondages ne traduit probablement pas, comme certains voudraient le croire, une reconquête de l'électorat populaire et ouvrier, mais plus simplement la mobilisation de l'électorat traditionnel de l'extrême-gauche.
Cette réussite n'allait pas de soi. Mais il faut dire que Jean-Luc Mélenchon a eu un grand maître. Mélenchon a bien appris - et admirablement appliqué - la stratégie mitterrandienne de vampirisation de l'électorat des organisations "amies". Pour prendre l'électorat d'extrême gauche, il a affiché un discours "gauchiste" suffisamment marqué (1), mais sans jamais entrer dans un conflit avec les organisations correspondantes, dont on "regrette" périodiquement qu'elles ne viennent rejoindre le mouvement. A chaque opportunité, il a "débauché" des personnalités de ces organisations en leur proposant des postes dans la sienne (2). Il a aussi admirablement manipulé l'appareil du PCF en lui promettant quelque chose pour plus tard - les candidatures législatives - en échange de quelque chose tout de suite - la candidature présidentielle.
La limite du raisonnement, comme je l'ai signalé dans ces colonnes plusieurs fois, c'est que contrairement à François Mitterrand, Mélenchon pêche dans un marigot trop petit. Le Beau François pouvait en 1981 avec un électorat communiste qui représentait bon an mal an un français sur cinq, et un électorat socialiste du même ordre. La "gauche radicale", comme je l'ai montré plus haut, représente ces temps-ci au mieux 14% de l'électorat, probablement moins. Pour sortir de ce marigot, il faudrait un changement de langage, des priorités, du projet. Que voulez-vous, le bas peuple ne comprend toujours pas la haute priorité qu'il faut accorder aux questions sociétales, et persiste à croire que la question de savoir si l'immigration fait baisser ses salaires est plus importante que la question de savoir s'il faut supprimer la case "mademoiselle" dans les formulaires administratifs. Or, un tel changement - pensez par exemple à la question du nucléaire - provoquerait la dislocation du fragile édifice que la stratégie mélenchonienne a construit et retournerait l'électorat gauchiste vers ses candidats naturels. Quoi qu'il en soit, il est maintenant un peu trop tard pour pleurer sur les pots cassés.
Admettons que Mélenchon fasse 14% des voix au premier tour. Le deuxième tour est déjà joué: comme je candidat du Front de Gauche l'a dit et répété, la tradition républicaine de la gauche implique le désistement automatique pour le candidat le mieux placé à l'issue du premier tour. Ce sera le désistement pour François Hollande sans négociation d'un accord de gouvernement. Dans ces conditions, le second tour semble lui aussi joué: François Hollande rentre à l'Elysée, forme un gouvernement... et c'est là que les choses se corsent.
Première possibilité: François Hollande forme un gouvernement socialiste homogène et chaque organisation va aux élections législatives sous ses propres couleurs. Cela laisse une énorme inconnue, à savoir, la répartition des candidatures et des circonscriptions "éligibles" entre les différentes composantes du Front de Gauche. On nous a expliqué il y a déjà quelques mois qu'un accord avait été trouvé entre les trois composantes du Front, mais curieusement cet accord n'a jamais été publié. Sera-t-il respecté ? Si Mélenchon faisait 14%, ne sera-t-il pas tenté - lui ou ses plus proches collaborateurs au PG - de remettre en cause cet accord en utilisant l'autorité acquise par leur champion pour obtenir une part plus large du gâteau ? Et ensuite, quid des "alternatifs" divers et variés montés sur le char du Front en chemin ? Est-ce que vous croyez vraiment qu'on va laisser la belle Clémentine sans circonscription ? Est-ce que vous croyez que les députés ex-communistes réfugiés dans la FASE céderont leur circonscription ?
Mais même avec 14%, cela ne garantit guère un succès du Front de Gauche aux législatives. En 2007, Marie-George Buffet s'est prise une veste avec 1,9% derrière un Besancenot caracolant à 4,1%. Mais aux législatives suivantes, le PC obtient 4,3 % et 15 sièges, alors que le NPA fait moins de 0,2% et n'a aucun siège. Ceci montre que les deux élections sont très largement découplées, et cela du fait de l'implantation plus ou moins ancienne des élus et du poids des alliances locales. Avec un président socialiste tout frais élu et réclamant un mandat clair pour gouverner, les candidats socialistes ont toutes les chances de se retrouver un peu partout en tête de la gauche... en d'autres termes, le Front de Gauche risque de perdre une bonne partie sinon la totalité de ses députés. Qui se trouvent être des députés PCF.
Ce qui nous amène à une deuxième possibilité, à mon sens la plus probable: que François Hollande, fraîchement élu, propose à l'ensemble de la gauche un "contrat de gouvernement", avec à la clé la réservation de circonscriptions et des postes ministériels pour ceux qui accepteraient de signer. Ce qui amènera le Front de Gauche à un conflit d'intérêt entre le PCF, qui a beaucoup à perdre dans l'histoire, et les autres organisations qui, n'ayant rien à perdre, peuvent se permettre d'être bien plus intransigeantes. Tout ça promet bien du sport.
En tout cas, le score de Mélenchon donne au Front de Gauche une nouvelle responsabilité, celle de penser l'avenir et de s'y préparer. Avec un tel score, il va falloir exercer le pouvoir, ce qui suppose faire des choix et des compromis. C'est une chose de réclamer la sortie du nucléaire quand on fait 4% et qu'on ne risque pas d'être entendu, c'en est une autre toute différente lorsque cette position risque de changer le réel et de se traduire par une électricité plus chère, des suppressions d'emplois et la désindustrialisation accrue d'un certain nombre de départements. Je pense qu'on n'a pas fini de s'amuser.
Descartes
(1) Il suffit de lire les notes publiées par le PG sur des sujets tel que le nucléaire ou les "droits des femmes" pour s'en convaincre. Un autre élément de la culture gauchiste reprise par le PG est la fascination pour les socialismes exotiques. Mais le gauchisme se manifeste aussi dans le langage: la méfiance envers "ceux qui savent", l'utilisation permanente de l'agression personnelle contre ses adversaires...
(2) Leila Chaibi, pour ne donner qu'un exemple.
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