Vous savez, mes chers lecteurs, que je prête toujours une oreille attentive aux commentaires qui sont faits sur ce blog, dont le but est, je le répète, d'ouvrir le débat. L'un des vous, ayant lu mon papier sur les "diables de confort" imaginaires ou réels, m'a signalé amicalement l'apparition dans mes textes d'un "diable de confort" personnel: le gauchisme.
Bien entendu, devant une telle critique - fort civile au démeurant - j'ai fait mon examen de conscience. Et à l'issue de ce pénible travail, ou j'ai passé en revue tous mes pêchés politiques, je me présente devant vous pour vous le dire: quelque soient les vices dont je suis coupable, je suis innocent de celui-là. Le "gauchisme" n'est pas un "diable de confort" que j'aurais créé pour avoir un épouvantail à disposition. C'est une néfaste réalité. Une réalité suffisamment présente pour qu'en 1920 Lénine éprouve le besoin de dénoncer dans le "gauchisme" une "maladie infantile du communisme" en termes d'une violence extrême. Mais je pense qu'il est plus intéressant d'aller chercher des exemples dans notre actualité plutôt que dans la Révolution russe. Et justement, l'actualité nous fournit un exemple comique de simplicité.
Avez-vous lu le dernier papier de Jean-Luc Mélenchon sur son blog ? Intitulé "Les riches et les puissants,TF1 et le CSA", il aborde un sujet fort étrange dans la bouche d'un rationnaliste: la démonstration "scientifique" que les riches seraient moins "moraux" que les pauvres. Voici comment la question est annoncée:
C’est de cette façon aussi que je reçois ce papier que j’ai découvert avec gourmandise dans le journal « Le Monde ». Une hirondelle, en quelque sorte. Il est paru sous la signature de Stéphane Foucart. Ce n’est pas seulement son contenu qui me réjouit. C’est qu’il soit paru. C’est qu’il ait ce titre. C’est que le journal l’ait publié. Toute une époque commence ! Le titre sonne comme celui d’un tract maoïste des années 70 : « Plus on est riche, moins on a de morale, c'est prouvé ».
Oui, vous avez bien lu, "toute une époque commence" parce que le journal de référence publie un titre "qui sonne comme un tract maoïste des années 70". Mais le plus drôle ici est que Mélenchon traite comme s'il était sérieux un article du style "incroyable mais vrai" dont le ton ironique ne devrait échapper à aucun commentateur sérieux. Que Mélenchon voit dans la publication d'un tel papier le début d'une nouvelle ère nous dit beaucoup sur sa vision du monde est surtout sur l'envie de croire qui le pousse à voir dans tout signe l'annonce de la venue du messie.
Et Mélenchon enfonce le clou:
Je pense à cet instant à ces tracts où les amis de « La Cause du Peuple » prétendaient que le notaire de Bruay-en-Artois était l’assassin du fait de sa position sociale et du fait qu’il avait fait son repas d’un très gros steak.
Passons sur les amitiés étranges de Mélenchon, pour nous intéresser plutôt à la référence au notaire de Bruay en Artois. L'affaire de Bruay en Artois est en effet une illustration presque académique des énormes dangers contenus dans la vision gauchiste de la politique (1). On peut s'interroger sur le commentaire de Mélenchon associant "toute une époque commence" à une affaire aussi sordide, où pour se faire de la publicité un groupe gauchiste détruisit la vie d'un paisible notable de province. Et Mélenchon continue:
Mais là, c’est du sérieux et scientifique. « Dans un climat politique où il est tant question d'opposition entre les "élites" et le "peuple", commence Stéphane Foucart, voici une étude qui
devrait faire couler beaucoup d'encre. Et pour cause : des chercheurs américains et canadiens documentent, dans l'édition du lundi 27 février de la revue Proceedings of the National Academy of
Sciences (PNAS), l'existence d'une relation inverse entre élévation dans la hiérarchie sociale et éthique du comportement individuel. C'est-à-dire, exprimé de manière un peu plus directe, que
plus vous êtes riche, plus vous êtes susceptible de vous comporter de manière moralement lamentable. L'équipe américano-canadienne menée par Paul Piff (université de Californie à Berkeley) a
quelques arguments. Les chercheurs ont mené pas moins de sept protocoles expérimentaux différents, qui concluent tous dans le même sens. »
En fait de "sérieux et scientifique", l'étude ne fournit pas grande chose. D'abord, on peut s'interroger sur une étude qui prétend donner un caractère scientifique aux questions d'éthique. Une étude scientifique peut établir une corrélation entre tel ou tel niveau social et tel ou tel comportement défini objectivement. Mais le fait de qualifier ce comportement "d'ethique" est un choix personnel qui n'a rien de "scientifique". Pour arriver à la conclusion que lui attribue Stéphane Foucart, les auteurs de l'étude sont obligés de décider ce qu'est un comportement "éthique". On n'est plus dans la "science", mais dans la philosophie.
Mais le problème principal de cette étude - comme souvent des études comportementalistes américaines - est qu'elle ne vaut rien pour des raisons méthodologiques. Foucart nous décrit deux des "sept protocoles" - le chiffre sept ne vous dit rien ? - utilisés dans cette expérience. Voici les deux premiers:
« Le premier est simple : il s'est simplement agi de se poster à un carrefour et d'observer les véhicules pris en flagrant délit de refus de priorité. La deuxième expérience, très semblable,
a, quant à elle, consisté à relever les situations dans lesquelles un piéton engagé sur un passage ad hoc se fait couper la route par une voiture. Dans les deux cas, les chercheurs ont classé les
véhicules en cinq catégories, des épaves roulantes (groupe 1) aux berlines de luxe (groupe 5). Résultat : près de 30 % des véhicules du groupe 5 forcent le passage aux voitures prioritaires, un
taux quatre fois supérieur aux groupes 1 et 2, et trois fois supérieur aux groupes 3 et 4. Corrélation quasi identique pour le respect dû aux piétons… (2)
Les biais de ces deux expériences sont évidents. D'abord, parce qu'il presuppose une corrélation linéaire entre la voiture que vous conduisez et votre place dans l'échelle sociale, ce qui est pour le moins aventureux. Ensuite, parce que le résultat de l'expérience dépend assez fortement de votre choix du carrefour d'observation. Les gens qui conduisent des Porche ou des Mercedes à la Cité des 4000 à La Courneuve n'occupent pas le même étage de l'échelle sociale - et n'ont pas du tout la même "éthique" - que ceux qui les conduisent à Neuilly. Il y a aussi un biais qui tient au fait que les amendes étant fixes, et non proportionnelles au revenu, elles sont proportionnellement plus lourdes pour un smicard que pour un millionnaire... Mais les auteurs ont complété avec un autre protocole, moins subjectif:
les chercheurs ont complété ces deux expériences par d'autres, menées en laboratoire. A chaque fois, une centaine d'individus ont été invités à prendre connaissance de divers scénarios ou situations : atteinte d'un objectif au prix d'une entorse à la morale, captation d'un bien de manière indue au détriment d'un tiers, mensonge au cours d'une négociation, caution d'une faute dans le cadre professionnel. Puis les participants ont rempli un questionnaire répondant à la question de savoir dans quelle mesure ils seraient prêts à reproduire ces comportements. A chaque fois, une corrélation entre le statut social des participants et leur capacité à enfreindre l'éthique est mise en évidence. »
Ici, la phrase importante est "à chaque fois, une centaine d'individus...". Un échantillon un peu petit, n'est ce pas ? On imagine qu'un tel échantillon ne peut contenir beaucoup de "riches". Avec un tel échantillon, on peut à la rigueur tirer des conclusions sur les comportements des couches populaires et des classes moyennes basses, qui domineront statistiquement l'échantillon (3). Et cela rend très hasardeuse la conclusion qu'en tire Mélenchon:
Cette affaire ira loin. Car comment s’en remettre aux riches, à leur « patriotisme » où quoique ce soit de semblable, comme le suggère le « not dangerous » François Hollande, pour gérer les intérêts communs de la société ?
Et qu'il explicite:
Ainsi il est prouvé que les riches sont spontanément mauvais et enclins à l’abus de pouvoir. Pour sauver les riches et les protéger d’eux-mêmes, une seule solution : la taxation qui les soulage de la surcharge pondérale qui les pousse au vice a-social !
Pour enfin recommander:
je recommande d’utiliser abondamment cette étude. Elle me paraît être une juste réponse au mépris ordinaire des élites médiacrâtes qui ne manquent jamais une occasion de stigmatiser le peuple, la bassesse supposée de ses passions, et ainsi de suite.
Cette lecture par Mélenchon de l'article de Foucart et ses conclusions sont passionnantes à l'heure de comprendre ce que le candidat du Front de Gauche a dans la tête. On y voit que pour lui, la question sociale n'est pas une question de conflit entre les intérêts des travailleurs et ceux de la bourgeoisie. C'est une question morale, entre des travailleurs "éthiques" et des bourgeois vicieux et corrompus. Pour justifier son combat, il ne suffit pas à Mélenchon que la répartition de la richesse soit injuste, il lui faut aussi qu'elle soit immorale. Comme ses "amis" de La Cause du Peuple, Mélenchon est un moraliste d'abord et un "révolutionnaire" ensuite. Son combat n'est pas de l'ordre de la justice, mais de l'ordre du Bien contre le Mal. Et le Bien, naturellement, réside dans le "peuple" dont on "stigmatiserait les passions". Et la conclusion de Mélenchon est limpide: on peut faire confiance au patriotisme de l'ouvrier - ou du professeur agrégé - mais pas à celui du "riche". Et s'il faut taxer les "riches", c'est pour les "sauver" moralement. Car les riches sont des "handicapés moraux". Si manger des gros steaks était la preuve "scientifique" que Pierre Leroy avait tué Brigitte Dewevre, conduire une voiture de luxe est la preuve qu'on refuse les priorités (4)
Paradoxalement, Mélenchon ne reprend pas la formulation exacte des résultats "scientifiques": "une relation inverse entre élévation dans la hiérarchie sociale et éthique du comportement individuel". Il ne s'agit donc pas simplement d'une dichotomie "riches contre pauvres", mais d'une hiérarchisation dans laquelle le SDF serait en quelque sorte plus "éthique" que le professeur agrégé, le jeune de "teci" plus "moral" que l'inspecteur des impôts. Que Mélenchon ne tire des conclusions que pour ce qui concerne les "riches" et ignore celles qu'on pourrait tirer quant à la moralité des classes moyennes n'est certainement pas une coïncidence.
Ce papier ne prétend pas attaquer Mélenchon en particulier. Son tort est de dire haut, et de façon caricaturale, ce que d'autres pensent tout bas et de manière plus diffuse. Le gauchisme est aujourd'hui l'idéologie dominante de la "gauche radicale", ce qui n'est pas nouveau pour LO, le NPA ou d'autres groupuscules "alternatifs", mais représente une véritable révolution culturelle au PCF. Ce gauchisme se caractérise par une vision de la lutte politique posée comme une guerre civile, par une confusion de la sphère privée et de la sphère publique, et - et c'est l'exemple ici - par une vision des conflits politiques exclusivement à travers du prisme moral - et moralisant.
Est-ce grave, docteur ? Oui, c'est très grave. Le gauchisme est une idéologie qui confine politiquement la "gauche radicale" dans les catégories moyennes aisées, l'empêchant de "mordre" sur l'électorat populaire. Elle empêche l'apparition de toute véritable réflexion ancrée sur le réel et ouvre au contraire la porte à une vision moralisante-paranoïaque qui dans certaines circonstances (je pense à Bruay en Artois, mais aussi à Action Directe) peut conduire au pire.
Descartes
(1) Pour ceux qui ne connaissent pas l'affaire, voici un petit résumé: le 6 avril 1972, le corps de Brigitté Dewevre, 17 ans, est découvert par des enfants. L'affaire est confiée au juge Pascal, qui inculpe Pierre Leroy, notaire et notable local, et sa maîtresse, sans preuve matérielle mais sur un "faisceau de présomptions" fondé surtout sur les contradictions dans son récit et la fragilité de son alibi. Le groupe maoïste "la Cause du Peuple" se saisit de l'affaire pour en faire un exemple: le notaire Pierre Leroy est présenté sous les traits d'un bourgeois lubrique violant et tuant une fille du peuple et trainé dans la boue jour après jour. Bien sur, le journal n'a aucune preuve de sa culpabilité, tout le discours est fondé sur l'immoralité soi disant intrinsèque des "bourgeois", exemplifié, comme le rappelle Mélenchon, par le fait qu'il prenait pour ses repas "des gros steaks". Pierre Leroy fut innocenté lorsqu'un camarade de classe de Brigitte Dewevre s'accusa lui même du meurtre, mais il eut sa vie brisée par l'affaire. A ma connaissance, aucun des acteurs de la campagne de dénigrement - on dirait aujourd'hui harcèlement - dont la figure la plus notable fut Serge July n'exprima des excuses à son égard.
(2) Ce "protocole" m'a donné envie de faire moi-même une expérience: dix minutes d'observation aux tourniquets du métro, station Opéra, heure de pointe. Curieusement, je n'ai pas vu beaucoup de femmes en manteau de fourrure ou d'hommes en costard cravate sauter les contrôles. Par contre j'en ai compte une bonne vingtaine de "laskars" de cité, quelques clochards... je vous laisse tirer les conclusions "scientifiques" de cette petite expérience.
(3) Car c'est là le plus amusant: une étude sur un échantillon aussi petit ne nous dit pas grande chose sur les "riches", puisque ceux-ci représentent une partie trop petite de l'échantillon. La conclusion de cette étude, à supposer qu'on puisse résoudre tous les autres biais, conduirait à admettre que les classes moyennes sont moins "morales" que les couches populaires. Curieusement, Mélenchon ne tire pas cette conclusion, préférant extrapoler aux "riches"... étonnant, non ?
(4) La proximité de ce discours avec le récit catholique n'aura échappé à personne. Là aussi, c'est "bienheureux les pauvres", perçus comme une source de renouveau moral face à des élites corrompues.
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