L'idée de cet article m'est venue de la demande de l'un des commentateurs de ce blog, qui plusieurs fois m'a mis au défi d'indiquer ce que serait pour moi la "bibliothèque indispensable du militant". Tel que j'ai compris le défi, il ne s'agit pas de donner une liste de livres que le militant conscient rangerait chez lui dans une belle étagere pour montrer combien il les apprécie, mais les livres qu'un militant devrait avoir lu pour être un agent conscient, capable de comprendre le monde qui l'entoure et d'agir en conséquence, et non simplement un croyant qui suit un dogme. Un objectif certes ambitieux, mais nécessaire.
Et non, je n'ai pas réussi à compiler une "bibliothèque" comme il m'était demandé. Si vous lisez cet article jusqu'au bout, vous comprendrez pourquoi.
L'Histoire, mère de toutes les disciplines
Il existe un vieux courant à gauche pour défendre l'idée que l'émancipation humaine passe avant tout par l'étude de la philosophie. Je m'inscris clairement contre cette idée: c'est l'histoire, et non la philosophie, qui devrait passer en premier. L'opposition entre les deux conceptions n'est pas anecdotique: la Philosophie - en étant schématique - nous dit ce qui est souhaitable. L'Histoire, en démontant les enchaînements du passé, nous dit ce qui est possible. L'opposition entre Histoire et Philosophie est l'opposition entre ceux qui veulent faire de la politique à partir du réel et ceux qui veulent la faire à partir de "principes". Je m'inscris sans ambiguïté dans le premier courant.
D'autant plus qu'on ne peut pas comprendre la Philosophie sans une solide culture historique. On ne peut pas lire Platon, Hobbes et Montesquieu comme s'ils étaient contemporains et citoyens du même pays. Chacun de ces auteurs a écrit pour répondre à des interrogations et pour résoudre des problèmes qui étaient ceux de leur lieu et de leur époque. Pour comprendre leurs raisonnements, il faut pouvoir replacer leurs écrits dans les problématiques de leur temps. Et c'est cela qui est le plus difficile. Il suffit pour s'en convaincre de faire un petit tour sur les sites militants sur la toile: on retrouvera a foison des citations prises hors de leur contexte, à qui on fait dire des choses que jamais leurs auteurs n'auraient imaginé.
Le manque de culture historique dans les organisations politiques associé à cette tendance à exprimer les rapports historiques en termes manichéens a pour effet "d'aplatir" l'histoire: on juge - et on condamne - Voltaire ou Napoléon en fonction de critères modernes (oui, ils étaient racistes et machistes...), comme s'il était un crime de ne pas avoir anticipé ce que le monde serait 200 ans après leur mort. La compréhension des années 1930 et de la France de Vichy devient pratiquement impossible aujourd'hui parce qu'on juge les acteurs de ces tragédies comme s'ils avaient pu lire l'avenir alors qu'en fait ils étaient les prisonniers de l'aveuglement de leur époque. Nous nous refusons en fait d'admettre une vérité nécessaire: que nous sommes les jouets de l'Histoire. Que nous essayons péniblement de comprendre ce qui se passe autour de nous, et d'apporter les remèdes qui nous paraissent nécessaires, sans aucune garantie de ne pas être démentis par les évènements. C'est cette leçon de modestie qui est à mon sens à la base de tout militantisme conscient.
Du besoin de la lecture critique
Il faut donc lire l'Histoire. Ou plutôt "les" histoires. Car l'Histoire, comme toute discipline, a des courants et des écoles qui ne sont pas d'accord entre elles. Il est donc essentiel de faire une lecture critique, ce qui suppose de lire des auteurs qui ne sont pas d'accord entre eux. Lire les historiens marxistes c'est bien, mais il faut aussi lire les pré-marxistes et les anti-marxistes, ne serait-ce pour comprendre en quoi les marxistes ont apporté quelque chose de nouveau.
Un des problèmes dans la formation - si l'on peut appeler cela formation - que les partis de gauche offrent à leurs militants est précisément de ne proposer que des auteurs "dans la ligne". Ce qui donne au militant l'idée - fausse - qu'il n'y a qu'une manière de voir les problèmes, et que tout ce qui sort du discours de son parti est irrationnel ou pire, sert d'obscurs intérêts. C'est une énorme faiblesse: pour convaincre un adversaire (ou même un indifférent), il est nécessaire de partir de son raisonnement, ce qui suppose de pouvoir le comprendre. Et pour cela, il faut pouvoir se placer dans la sphère mentale de son interlocuteur. Il m'est arrivé de faire de la politique dans une région où les rapatriés d'Algérie étaient nombreux. Beaucoup d'entre eux étaient ouvriers ou petits employés, exactement le genre de sociologie qu'un parti de la "vrai gauche" devrait rechercher. Mais pour établir le contact, il fallait connaître un peu la guerre d'Algérie telle qu'elle a été vécue du côté des "pieds noirs", et non seulement les discours sur les "glorieux combattants du FLN qui ont conquis leur liberté contre le colonialisme français". Un tel discours rendait tout échange impossible avec des gens qu'on aurait parfaitement pu gagner à nos idées.
Combien de militants "de gauche" ont pris par exemple la peine de lire les mémoires de ceux qui ont participé au gouvernement de Vichy ? Et pourtant, ce sont des écrits indispensables si l'on veut comprendre exactement ce qui s'est passé et comment. Bien plus utiles en tout cas que de nombreux écrits hagiographiques sur tel ou tel résistant, qui trouvent une place de choix dans la bibliothèque de beaucoup de militants. Car lire et comprendre, ce n'est pas disculper.
Original ou commentaire ?
Faut-il lire le texte original ou ses commentateurs ? Là encore, c'est un débat éternel. Les puristes insistent souvent sur le besoin impératif de faire lire aux militants Marx, Trotsky ou Mao dans l'original, pour éviter la "corruption" qui pourrait être introduite par les commentateurs. Cette position, qui vient d'une tradition exégétique judeo-chrétienne, repose sur l'idée que les "textes sacrés" contiennent des sens cachés et que l'altération d'un seul mot pourrait corrompre ces significations. Cette position est à mon avis intenable. La "corruption" est inévitable: d'une part, très peu de militants peuvent lire Marx, Trotsky et Mao dans la langue originale, ce qui introduit déjà la trahison qu'est la traduction. Et d'autre part, parce que toute lecture est forcément une interprétation. Mais le militant n'a pas nécessairement la culture philosophique et historique qui lui permet d'interpréter le texte en le plaçant dans son contexte, alors que les commentateurs, souvent des universitaires qui ont consacré leur vie au sujet peuvent, eux, replacer le texte dans son époque, dans son courant d'idées.
Lire Marx dans le texte, c'est très difficile. Pour le comprendre, il faut connaître à fonds la philosophie allemande du XIXème siècle, parce que Marx dans ses écrits répond à des questions soulevées par d'autres, et qu'on ne comprend pas les réponses si l'on n'a pas les questions. Par contre, lire Sève ou Quiniou commentant Marx, c'est déjà beaucoup plus accessible. Est-ce que pour un militant lambda l'effort de lire les textes originaux se justifie ? Je ne le pense pas. Il faut par contre lire les bons commentateurs, ceux qui font une lecture critique et non pas une lecture exégétique - souvent orientée politiquement.
Ce que doit savoir un honnête homme
L'Histoire, bien entendu, ne suffit pas. Mais lorsqu'on réfléchit ce qu'un militant doit savoir, on tombe rapidement sur ce que devrait être dans les programmes scolaires. Peut-on être un militant conscient sans avoir un peu de philosophie, d'économie, de droit, mais aussi de physique, de chimie et bien entendu de cette méta-science que sont les mathématiques ? Non, bien sur que non. Le militant aujourd'hui doit être formé à l'image de "l'honnête homme" des lumières. C'est à dire, accéder à un savoir encyclopédique, mais surtout, et c'est le plus important, aux instruments fondamentaux qui lui permettent d'acquérir de nouvelles connaissances si le besoin se fait sentir. Ces instruments, c'est précisément ce qu'on peut appeler une "méthode": la connaissance des méthodes hypothético-deductive et inductive, avec leurs forces et leurs limites. La logique de ce qu'est une démonstration et de ce qu'est une vérité scientifique - à l'opposé de ce qu'est une opinion. Ce sont ces éléments qui permettent de penser.
Bien entendu, il y a dans le projet des Lumières une ambition irréalisable. Nous n'arriverons pas à amener tous les militants au niveau requis par cette ambition. Il n'empêche qu'il faut en faire un objectif et essayer d'y aller le plus loin possible dans cette voie.
Pour des militants curieux
Mais au fond, ce qui devrait caractériser le militant et ce que les systèmes de formation devraient lui insuffler, c'est cette rare qualité qui est la curiosité. C'est à dire, l'attitude qui consiste à penser que les questions sont beaucoup plus intéressantes que les réponses. Nous sommes dans une société qui tue la curiosité, et la formation dispensée dans les organisations politiques aujourd'hui suit malheureusement cette pente fatale. Comme le personnage de "Farenheit 451" qui accuse les livres de rendre les gens malheureux, notre société distille un conformiste qui prétend convaincre chacun qu'il a en lui les réponses à toutes les questions.
La curiosité est la mère de toutes les connaissances. C'est pourquoi je ne peux proposer une "bibliothèque idéale". Celle que j'ai, je l'ai constituée au fur et à mesure de mes "curiosités". En histoire, par exemple, je me suis passionné tour à tour pour la Révolution Française, pour la période de la guerre civile anglaise et du Commonwealth (1640), pour la période Louis XIII-Louis XIV, pour la IVème République, pour les années 1920-40 puis pour 1900-1920 (oui, dans l'ordre inverse: c'est que chaque fois qu'on lit sur une période, on se trouve à aller chercher les racines dans les périodes précédentes...) et enfin mai 1968. On le voit, il y a dans ma "bibliothèque" d'énormes trous. Et si vous constituez la votre à partir de vos curiosités, les trous ne seront pas au même endroit. Je n'ai nullement la prétention de dire que mon choix serait meilleur que le votre.
Le militant ne prépare pas un examen universitaire, il a besoin d'instruments d'analyse du réel. Le militant curieux ira donc spontanément chercher ce qui lui permet de répondre aux questions que l'époque lui pose. Il ne peut donc y avoir de "programme" ou de "bibliothèque idéale". Chacun constituera la "bibliothèque" dont il aura besoin, à condition d'avoir les instruments et la curiosité pour le faire.
La curiosité, me direz vous, ne se forme pas. Je suis en total désaccord avec cette idée. La curiosité peut être stimulée, cultivée, où au contraire étouffée. On la cultive en encourageant les gens à la spéculation intellectuelle, c'est à dire, à se poser des questions et à chercher en dehors d'eux mêmes des réponses. On l'étouffe en leur répétant que seule l'action et le résultat comptent et que la réflexion est au mieux inutile, au pire dangereuse. Car les partis politiques - et notamment à gauche - sous des dehors démocratiques fonctionnent sur un modèle fort autoritaire: le "leader" en haut, les militants qui font ce qu'on leur dit en bas (1). Et les leaders ont fort ont bien compris que réfléchir, c'est déjà désobéir.
Descartes
(1) L'exemple quasi-caricatural est celui du "programme populaire partagé", document élaboré par on ne sait pas qui, et qui n'a jamais été soumis au moindre débat des militants. Les militants sont priés d'aller défendre un candidat et un programme qui ont été largement imposés par le "haut".
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