Des ennuis de santé m'ont empêché cette année de faire un tour à la fête de l'Humanité. Oh non, rassurez-vous, je n'étais pas malade. Je suis frais comme un gardon. Mais si j'avais été faire un tour à la fête, je l'aurais été. C'est que, voyez-vous, j'ai une excellente mémoire. J'ai fait la Fête pendant vingt-cinq ans, sans manquer une seule édition. Chaque année j'ai monté les stands, j'ai fait les installations électriques, et pendant deux ou trois ans j'ai même fait le service d'ordre. Vous savez, les gros costauds qui séparent les camarades qui ont un peu trop bu et qui lattent les "entristes" de la LCR qui essayent de capitaliser la Fête à leur profit. Pour ceux qui ont vécu ces moments forts de camaraderie, pour ceux qui se souviennent d'une fête fraternelle mais qui ne faisait pas de compromis sur son projet politique et culturel, la voir dans l'état où elle est aujourd'hui, cela fait vraiment mal.
La Fête (je vous parle dans la période avant-UbHue roi) était la fête de famille des communistes. Bien sur, on ne vous demandait pas la carte pour y rentrer, mais ceux qui s'y rendaient savaient qui étaient les hôtes, et qui étaient les invités. En ce temps béni, il n'y avait pas de stands des religions, des stands des partis politiques. Le meeting du dimanche était la tribune où le PCF parlait, aux siens d'abord, à la France ensuite. C'était aussi la fête de la culture, la vraie: combien d'ouvriers ont eu leur première expérience de visiter une exposition de peinture ou d'écouter de la musique classique à la fête ? Je me souviens encore de l'exposition Picasso (une heure de queue pour y entrer !), le défilé de mode spécialement préparé par Yves Saint Laurent, la pièce de Robert Hossein pour fêter l'anniversaire de la Révolution, le magnifique Réquiem de Mozart joué sur la grande scène le dimanche soir, juste avant le feu d'artifice. Et ce projet faisait recette: jusqu'en 1995, malgré la chute de son influence, malgré les évènements aussi importants que la chute du mur de Berlin ou de l'URSS, il se vendaient bon an mal an 600.000 vignettes.
Et que reste-t-il de ce projet aujourd'hui ? Rien ou presque. Fini, les concerts de musique classique. Finies, les expositions. La culture n'est plus présente que dans les discours enflammés des "cultureux": à la grande scène, a côté de quelques vieilles gloires rechapées (Joan Baez, Lavilliers) recueille des phares de la culture comme Nolwenn Leroy (une ancienne de la StarAc) ou Yannick Noah. Que voulez-vous, la culture, c'est trop sérieux, ca risque d'éloigner les "djeunes". Quant à la politique, la Fête a commencé sa mue dans la vague de la "mutation" lancée par le père UbHue: de fête de famille des communistes, elle est devenue la kermesse des bonnes volontés "de gôche". Ces années sont celles des "coups" médiatiques: une année, on annonce que la fête "s'ouvre" en accueillant des stands de tous les partis politiques "de gauche" (et en recevant la visite de plusieurs personnalités du PS, dont certaines sont reçues avec des jets d'oeufs par des militants fort peu séduits). L'année suivante, on annonce que la Fête accueillera désormais des stands des différentes religions...
Dire que cet "aggiornamento" ne fait pas fait recette serait un euphémisme. La fête a déménagé (1), non pas parce que l'ancien emplacement n'est plus disponible, mais tout simplement parce qu'il est plusieurs fois trop grand. Car la fête a perdu pratiquement les cinq sixièmes de son audience, et cela sur une période très courte: alors que le nombre de vignettes oscillait autour de 600.000 depuis trente ans (2), le 28ème congrès et la "mutation" provoquent une saignée rapide: en 1995 il n'y a plus que 308.000 vignettes vendues, 230.000 en 1996... et après, on ne sait plus puisque dans une crise de transparence le PCF ne publie plus de chiffres, et cela jusqu'au jour d'aujourd'hui. Par des petites indiscrétions (3) on sait qu'il n'y eut que 210.000 en 1998, 177.000 en 1999 et seulement 120.000 en 2000. A partir de là, c'est le blackout total. En 2010, des chiffres donnés aux "Rendez vous de la diffusion de la vignette" permettent de supposer qu'il s'en est vendu moins de 100.000, ce qui est confirmé par le fait que le budget de la fête, naguère une vache à lait pour le journal, est déficitaire depuis plusieurs exercices.
Mais c'est sur le plan politique que l'affaiblissement est le plus notable. Sur le plan symbolique d'abord, on a vu Mélenchon non seulement parler dimanche soir à la grande scène, mais surtout jouer les hôtes des différentes personnalités socialistes qui se sont rendues à la fête, et recevoir les coups de téléphone de ceux qui n'ont pas pu - ou voulu - s'y rendre. Car c'est à lui, et non pas à Pierre Laurent, que François Hollande a choisi de téléphoner pour s'excuser de ne pas pouvoir y assister. Quel est le sens de cet appel, sinon de confirmer que la Fête de l'Humanité est la Fête à Mélenchon ?
On dit que la vérité sort de la bouche des imbéciles. Vrai ou faux, en tout cas on peut dire qu'elle est sortie de la bouche de Pierre Laurent. En accueillant les "forces de gauche" dans le stand du PCF, il a prononcé une formule qu'il vaut la peine de citer in extenso:
«Il y a trente ans, vous nous disiez: "ne soyez plus dogmatique!". Nous ne le sommes plus… Il y a vingt ans, vous nous disiez: "soyez plus démocratique!" Et nous sommes aujourd’hui encore plus démocratiques! Il y a dix ans, vous nous disiez: "Soyez écologique!" Et nous sommes devenus écologiques! Alors aujourd’hui, je vous dis tout simplement: "Soyez de gauche".»
A qui s'adressait ce discours ? Aux "forces de gauche", et tout particulièrement au PS. En d'autres termes, un secrétaire national du PCF admet que si son parti est devenu non dogmatique, démocratique, écologique, ce n'était pas comme conséquence de ses propres analyses, mais parce que quelqu'un d'autre le lui a demandé. C'est admettre que le moteur du changement du PCF "depuis trente ans" n'est pas sa propre réflexion, son propre projet, mais les "demandes" venant de l'extérieur, et pas de n'importe quel extérieur: des autres "forces de gauche" au premier rang desquelles le PS. C'est le PCF devenu Zelig, le personnage d'homme-chaméléon créé par Woody Allen.
On a du mal à croire qu'un secrétaire national du PCF ait pu prononcer de telles paroles. Se rend-t-il compte seulement de ce qu'il dit ? Ou faut-il conclure que le PCF et sa direction ont ils abdiqué de toute réflexion et projet propre au point de s'accomodent parfaîtement à l'idée de laisser aux autres décider comment les communistes doivent être ?
Descartes
(1) Elle se faisait auparavant au Parc départemental de la Courneuve, avec la Grande Scène sur le bord de l'immense pelouse ronde. Aujourd'hui, elle se fait à l'extrémité du même parc, à côté des anciens entrepôts de l'aérodrome du Bourget.
(2) 590.000 en 1973, 610.000 en 1977, 610.000 en 1981, 590.000 en 1985, 606.000 en 1992, 580.000 en 1993, chiffres publiées par l'Humanité.
(3) P. Zarka fait référence à ces chiffres dans certaines de ses interventions au Comité National du PCF.
(4) On a du mal aussi à comprendre comment cette phrase, abondamment reproduite par la presse, n'ait pas donné lieu à une levée de boucliers... peut-être est-ce un signe que personne ne prend les commentaires de Pierre Laurent au sérieux ?
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