Le discours de la méthode (VIII): d'Ilhan Moussaïd à Fabien Engelmann ou les affres du "parti-outil"
Il fut un temps - je vous parle d'un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître - ou l'on adhérait à un parti politique parce qu'on partageait ses idées. Oui, oui, ne souriez pas! Cette époque a existé. En ce temps-là, les partis étaient de véritables institutions: l'acte d'adhésion impliquait l'acceptation d'une discipline qui supposait que le Parti, expression d'une volonté collective, avait raison contre les individus. C'est peut-être Trotsky qui a le mieux exprimé cette vision en écrivant que "nul n'a raison contre le Parti" (1).
Avec la dérive individualiste qui affecte la politique à gauche depuis que les classes moyennes en ont pris le contrôle, une autre philosophie a vu le jour: celle du "parti outil". Dans la conception classique, le Parti est plus une institution définissant collectivement une "cosmogonie" et un projet auquel il st proposé aux militants et aux citoyens d'adhérer. La logique du "parti-outil" est inverse. Le Parti se trouve réduit à être un "outil" entre les mains des "gens". C'est le citoyen ou le militant qui élabore son "projet", et qui se sert ensuite du "parti-outil" pour le faire avancer (2). Cette conception de militantisme "à la carte" s'est imposée - explicitement ou implicitement - dans l'ensemble des partis de gauche. Loin d'être une pure lubie intellectuelle, elle traduit un double changement.
Le premier changement est un changement sociologique de la gauche avec une perte du militantisme ouvrier et la montée en force des classes moyennes, bien plus individualistes. Or, il y a une différence fondamentale entre le militantisme ouvrier et le militantisme des classes moyennes. L'ouvrier défend son intérêt: il fait grève et il vote pour ses salaires, pour ses conditions de travail, pour sa retraite. Etant la classe exploitée, cela ne pose aucun problème de légitimité à gauche. Personne n'ira contester le droit de la classe ouvrière de défendre prioritairement ses intérêts. Mais les classes moyennes fonctionnent dans un contexte mental différent: loin de s'assumer comme classe sociale qui se bat avant tout pour ses intérêts, elle construit un discours qui maintien la fiction qu'elle se bat pour les autres: les marginaux, les sans-papiers, les SDF, les souffrants des pays lointains, les femmes de banlieue... même les ouvriers, quelquefois (3)... Difficile donc d'attirer les militants des classes moyennes à partir d'une "cosmogonie" partagée. Pour attirer le militant, il faut donner une place à sa lubie particulière. Ainsi, le militant sanspapierophile n'adhérera que si le Parti lui offre un "outil" pour se battre pour les sans-papiers, alors que le défenseur passionné des SDF ne viendra que s'il trouve dans le Parti "l'outil" pour faire avancer sa passion.
Le deuxième changement est la conséquence du premier: c'est l'atomisation des partis politiques. Dès lors que l'adhésion à un parti n'a pas pour motivation l'adhésion à une "cosmogonie" mais la poursuite d'un combat ponctuel, il est difficile aux organisations de construire une vision qui ne soit pas une agrégation de combats particuliers, fussent-ils contradictoires. Tenter de hiérarchiser ces combats, privilégier certains plutôt que d'autres revient à mécontenter des militants dont le seul motif d'adhésion est son combat particulier. Ces liens éminemment fragiles favorisent un "nomadisme" politique, avec des bouffées de départs à chaque fois qu'un choix doit être fait.
Les affaires d'Ilhan Moussaïd et de Fabien Engelmann illustrent jusqu'à la caricature ce mécanisme. Honneur aux dames: commençons par le cas d'Ilhan Moussaïd. Militante du NPA, cette jeune femme se présente voilée sur la liste du NPA aux régionales de 2010. A son discours, on comprend bien que la motivation essentielle de son engagement politique n'a rien à voir avec une quelconque "cosmogonie" anticapitaliste que porterait le NPA. Non, le NPA est un "outil" sont elle se sert pour faire avancer son combat personnel qui est de faire avancer une certaine idée de la participation communautaire en France. Et la meilleure preuve est que lorsque le NPA ne veut plus de son foulard, elle le quitte pour aller se présenter aux cantonales investie par un autre organisme. En d'autres termes, le foulard pèse pour elle bien plus lourd que l'anticapitalisme.
Le cas d'Engelmann est inverse: il adhère au NPA après avoir milité sept ans chez Lutte Ouvrière. Il le quitte lorsqu'il découvre que le NPA présente une candidate voilée... et rejoint quelque temps plus tard le FN - là encore, comme candidat - attiré par la fermeté du discours sur l'immigration de Marine Le Pen. Là encore, on voit la fragilité de l'adhésion, son faible contenu idéologique. Comment fait-on en quelques mois le chemin de "l'anticapitalisme" du NPA à l'idéologie du FN ? Faut-il que l'adhésion soit fondée sur des bases bien fragiles pour qu'un simple erreur de parcours de la direction du NPA provoque un renversement aussi total.
La multiplication ces dernières années de tête-à-queue idéologiques traduit un affaiblissement idéologique des partis politiques. Le Parti-église et le Parti-armée a laissé la place au Parti-supermarché. On va chez celui qui propose le produit qu'on recherche. Que ce produit ne soit plus en rayon - ou qu'en face on le propose moins cher - et on n'hésitera pas à changer d'enseigne.
Comment sortir de ce piège ? Et bien, il faut que les dirigeants de gauche comprennent qu'on ne peut pas faire une politique à gauche fondée exclusivement sur les classes moyennes. Il faut aller chercher l'électorat et le militantisme populaire, en le disputant au besoin pied à pied au Front National. Pour cela, il faut ré-institutionnaliser les organisations politiques, en donnant aux mission fondamentale d'éducation, de formation et d'élaboration une place plus importante que le seul combat électoral. Cela suppose de revenir à un véritable fonctionnement démocratique et non pas un fonctionnement groupusculaire ou d'écurie électorale. Vaste programme...
Descartes
(1) Cela ne revient pas à dire que le Parti est toujours dans le vrai. Comme toute institution humaine, le parti peut se tromper. La considération de Trotsky porte sur la légitimité de la décision collective: des lors que le Parti prend une décision, même erronée, elle doit être appliquée. Car un système où tout un chacun se permet de contester les décisions prises est en dernière analyse bien moins efficace qu'un système où les décisions collectivement prises sont systématiquement exécutées, qu'elles soient bonnes ou mauvaises. Les systèmes démocratiques fonctionnent tous plus ou moins sur cette logique: les décisions du président de la République ont force de loi, et chaque citoyen est tenu de s'y conformer quelque soient ses convictions personnelles.
(2) Cette conception, brillamment (mais oui, mais oui) théorisée par Robert Hue dans son oeuvre immortelle "Communisme, la Mutation" (Le Livre de Poche, 1977). Une oeuvre dont la lecture est indispensable pour tous ceux qui voudraient comprendre comment le PCF est devenu ce qu'il est devenu.
(3) Bien entendu, il s'agit d'une fiction. La défense des "minorités opprimées" se cantonne au domaine symbolique. Lorsqu'il s'agit de mesures concrètes, ce sont les couches populaires qui sont appelées à payer la facture. Le débat sur la politique migratoire est un cas d'école: il est connu (voir par exemple le rapport du CAE "immigration, qualifications et marché du travail", juin 2009) que l'immigration a un effet à la baisse sur les salaires des moins qualifiés (par simple effet d'augmentation de l'offre de travail). C'est pourquoi l'assouplissement de la réglementation sur l'immigration est une demande récurrente du patronat, sur laquelle les syndicats sont très réservés. On peut se demander si l'exigence de "régularisation de tous les sans papiers" serait aussi présente à gauche si les immigrants potentiels n'étaient pas des concurrents pour les travailleurs moins qualifiés, mais venaient au contraire concurrencer médecins, avocats, professeurs, ingénieurs et cadres...
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