Aujourd’hui, une fois n’est pas coutume, je voudrais vous parler de l’incompréhensible. Prenons pour donner un exemple concret la page 17 du « Monde » daté du 22 février 2011 et intitulée « Le SOS des médecins de banlieue ». Bien qu’intitulé « décryptage », l’article en question ne « décrypte » rien du tout : elle présente une situation qu’on ne peut en toute honnêteté qu’appeler « incompréhensible ».
Que nous dit l’article en question ? Il nous parle de Josselyne Buruchian et de Joselyne Rousseau, deux médecins qui exercent leur métier respectivement à Stains et à Pierrefitte en Seine-Saint-Denis. Il nous raconte comment le climat de violence oblige ces praticiens, installés pourtant dans leur quartier depuis des décennies, à transformer leurs cabinets en forteresses. Et on ne parle pas d’un « sentiment d’insécurité» : les professionnels ont pris cette décision après plusieurs agressions, dont une dernière avec arme. L’article nous explique aussi la multiplication « des agressions violentes envers médecins, infirmiers, kinés ou pharmaciens » qui « risquent de faire partir les soignants les uns après les autres ». Et la désertification médicale menace : « Josselyne Rousseau travaille seule. Ils étaient quatre au départ. Les autres sont partis pour raisons personnelles ou a cause de l’insécurité. Elle n’espère plus quiconque ». Comme beaucoup de ses confrères. Ce qu’on nous décrit ici, c’est tout un climat. Ainsi, on nous parle de Nicole Legrand, pédiatre à Stains, qui désormais ferme à clé la porte de son cabinet. « Quand elle oublie, il arrive que les chaises de sa salle d’attente disparaissent. C’est devenu le jeu d’une bande de jeunes ».
Au delà des solutions proposées (plus de policiers, plus d’emplois, plus de caméras de surveillance, plus de…), il faut se poser une question de fond : Pourquoi ? Quelle est la logique qui peut pousser des « jeunes » a dégrader l’outil de travail d’une personne qui est là pour leur rendre service ? Que se passe-t-il pour qu’un gamin cagoulé braque une arme sur un médecin ?
Cette question n’est pas nouvelle. Lors des émeutes de 2005, on avait remarqué qu’un grand nombre de bâtiments publics avaient été partis en fumée. Et pas seulement ceux qui peuvent se confondre avec les représentants de l’Etat ou les forces répressives. Non : on a vu mettre le feu à des gymnases, à des maisons de quartier, à des bibliothèques. Et on voit quotidiennement des jeunes – et des moins jeunes - mettre le feu à des poubelles ou à la voiture de leur voisin. Et la question est la même : Pourquoi ?
On m’expliquera que le chômage, que le racisme, que la discrimination, que l’horizon bouché, que gnagnagna… mais tout ça n’explique rien. A la rigueur, on pourrait comprendre qu’une population condamnée au chômage et à la misère, discriminée et méprisée se révolte et qu’elle déchaîne sa violence sur ceux qui, réelle ou symboliquement, portent la responsabilité de cette situation. Mais les médécins ? les bibliothèques ? les poubelles ? la voiture du voisin ? Pourquoi chercher à détruire et à dégrader les rares services et équipements qui rendent la vie un peu vivable ? Pourquoi contribuer au délabrement d’un environnement déjà passablement délabré ?
Mais allons plus loin : lorsqu’un problème est incompréhensible, c’est souvent parce qu’il est mal posé. Qu’une collectivité détruise son propre environnement paraît incompréhensible parce qu’on se situe dans une logique de temps linéaire, où nos actes ont des conséquences irréversibles. Mais comment verrait le monde un être qui serait persuadé que le temps se condense dans le présent ? Un tel être serait incapable de percevoir que ses actes ont des conséquences. Il pourrait détruire une école sans s’apercevoir que s’il met le feu aujourd’hui il ne pourra pas y aller demain. Il pourrait brûler la voiture de son voisin sans anticiper sa détresse en découvrant son bien détruit. Il pourrait menacer un médecin avec une arme sans réaliser qu’en tirant sur la gâchette il supprime une vie humaine et que cet acte a des conséquences irréversibles.
C’est une constante de beaucoup d’affaires récentes dans des quartiers « difficiles » : elles ne sont compréhensibles que si l’on admet que les participants vivent exclusivement dans le présent et n’ont pas conscience d’avenir. Car on voit mal comment une personne rationnelle pouvant se projeter dans l’avenir pourrait participer à une agression avec arme pour voler quelques euro à un commerçant de quartier. Le simple examen du rapport risque/avantage devrait convaincre n’importe qui que ce n’est pas une bonne idée. Que valent quelques centaines, peut-être quelques milliers d’euros, comparés au risque d’une condamnation pénale qui vous suivra toute votre vie ? Une telle action montre que la clé de toute l’affaire se trouve précisément dans l’impossibilité de se projeter dans l’avenir. Et là, tout devient compréhensible. En particulier, le pourquoi du fossé entre les jeunes et l’école : l’école est par excellence l’institution de construction de l’avenir, celle qui exige le plus d’efforts aujourd’hui au nom de demain. Elle n’a de sens que dans un rapport au temps.
Nous sommes en présence d’une génération pour qui les conduites adultes de prévision et d’accumulation sont étrangères. Seule compte la satisfaction immédiate. Et cette génération ne fait que reproduire les comportements véhiculés par la société toute entière. Lorsque les médias transforment des ultra-médiocres en « stars » d’une émission de télé-réalité, le message est clair : il n’y a que l’instant qui compte. Demain n’existe pas, c’est aujourd’hui qu’il faut briller. Pas la peine d’investir des années à étudier, à travailler, à se former, à construire un parcours. Mieux vaut compter sur le « coup de chance » - et le « vote du public » qui transforme la grenouille en princesse.
Descartes
/idata%2F2681561%2FDrapeau-FrancaisSm.jpg)
Commenter cet article