Rétrospectivement, il est difficile de comprendre pourquoi le sondage Harris Interactive qui place Marine Le Pen en tête si le premier tour de l'élection présidentielle avait lieu aujourd'hui a provoqué un tel tollé. Depuis le 21 avril 2002, nous savons que l'hypothèse de l'arrivée du candidat du Front National au deuxième tour n'a rien d'utopique. Au délà des critiques, pertinentes ou non, qui ont plu sur le sondage en question, celui-ci ne revèle rien qui soit véritablement surprenant. Tous les militants politiques ou syndicaux présents sur le terrain remontent depuis des semaines une même impression: Marine Le Pen attire de plus en plus d'électeurs, notamment dans les couches populaires.
Cette remontée traduit en fait deux phénomènes: le premier, c'est une mutation profonde du discours du Front National, le second l'incapacité des partis politiques dits "républicains" à produire un discours crédible et entendable par les couches populaires. C'est la combinaison de ces deux éléments qui fait le succès de Marine super-star.
D'abord, la mutation. Il suffit de suivre les interventions de Marine Le Pen dans les médias ou même de lire les documents distribués ou affichés sur le site du Front National pour constater à quel point le discours a changé. Finies les vitupérations contre l'Etat et les impôts, si apprécié des petits commerçants, artisans et professions libérales qui ont fait les beaux jours du poujadisme. Finies les évocations de Sainte Jeanne-d'Arc destinées à attirer les intégristes catholiques, les clins d'oeil aux anciens du pétainisme ou de l'Algérie Française. Que ce soit par choix idéologique assumé (après tout, Marine Le Pen appartient à une autre génération que son père, et les idées ne sont pas héréditaires) ou par simple calcul politique (raisonnable compte tenu des moyennes d'âge des poujadistes, pétainistes et intégristes), le fait est que le discours change. Même sur des question sociétales, le discours à changé: avec Marine Le Pen, le retour des femmes à la cuisine en a pris un sérieux coup.
Sur les sujets économiques et sociaux, sur les questions institutionnelles, le Front National est en train de reprendre une vision que rappelle furieusement, horresco referens, le "compromis gaullo-communiste" de la Libération et des trente glorieuses. Peut-être le texte le plus intéressant de ce point de vue est la "lettre aux fonctionnaires" signée de al présidente du Front National. Permettez moi de la citer in extenso:
La lettre aux fonctionnaires
Longtemps, il a existé entre nous un malentendu. Peut-être parce que nous n’avons pas eu les bons mots pour vous parler, et surtout parce que nos idées ont été caricaturées, beaucoup d’entre vous ont cru de bonne foi que le Front National était votre ennemi, l’ennemi des fonctionnaires.
Je m’adresse à vous pour clarifier les choses.
En réalité, nous avons vocation à travailler ensemble, à nous retrouver dans des combats communs pour la France.
En effet, la plupart d’entre vous ont fait le choix de la fonction publique parce qu’ils veulent servir l’intérêt général, dans des conditions de plus en plus difficiles. Cette noble motivation, qui vous honore, nous la partageons. Quand les partis au pouvoir depuis tant d’années se déconsidèrent dans des querelles permanentes d’appareils, quand ils s’accrochent à des dogmes éculés et ne donnent pas le sentiment d’être au service de la République française, le Front National s’efforce de toujours garder le cap de l’intérêt général, du bien public.
Au service de l’intérêt général, nous le croyons fermement, l’État a un rôle central à jouer. Au cœur de notre identité, l’État est la colonne vertébrale de notre pays depuis des siècles, des rois bâtisseurs à la Cinquième République. C’est vers lui que les Français se tournent quand ils vont mal. C’est de lui qu’on attend une ligne directrice dans la conduite des affaires du pays. À travers ses institutions, au premier rang desquels l’école, c’est lui qui assure l’unité de la nation et la formation de citoyens éclairés et libres.
Le Front National propose de bâtir un État fort
L’État fort, c’est d’abord un État stratège, qui aiguillonne notre pays vers l’innovation, la prospérité, et assure son rayonnement.
L’État fort, c’est ensuite un État protecteur, qui se donne les moyens de développer pour tous l’économie et l’emploi.
L’État fort, c’est enfin un État solidaire, garant notamment des services publics auxquels nous sommes tous tellement attachés.
Il n’y a pas d’État fort, sans fonction publique formée, organisée, cohérente et motivée.
Malheureusement, vous le constatez chaque jour dans vos fonctions : l’État et la fonction publique ont été gravement affaiblis par des années de conduite irresponsable des affaires.
Imposée par des élites de plus en plus coupées du peuple, la fuite en avant vers la mondialisation débridée a progressivement entraîné le démantèlement de l’État. L’Union européenne n’est rien d’autre qu’un catalyseur de ce mouvement désastreux.
Sous la présidence actuelle, cette dangereuse évolution, cette irresponsable volonté de s’attaquer à l’État, connaissent une accélération inédite. Avec le processus de révision générale des politiques publiques (RGPP), l’État a été désorganisé et ses fonctions essentielles atteintes.
Ainsi, le réseau local de l’État n’est plus que l’ombre de lui-même. 16.000 postes de policiers et de gendarmes ont déjà été supprimés depuis 2005, et une menace sérieuse pèse désormais sur l’existence même de la gendarmerie. L’armée se rétracte partout, à l’instar de nos services diplomatiques dans le monde. L’École est saignée à blanc, au moment précis où la chute du niveau des élèves, la progression continue des violences scolaires et le relâchement des valeurs exigent au contraire un effort de la Nation. L’hôpital public est exsangue, et nombre de professionnels de santé s’alarment des conditions de travail et d’accueil des patients qui sont aujourd’hui celles d’un système de soins amenuisé. Comment ne pas évoquer enfin ce qui serre le cœur de tous les Français : la grande braderie de notre patrimoine national, engagée à vive allure depuis 2005. La cession au secteur privé de nos trésors nationaux constitue un crime impardonnable contre le peuple de France.
Cette anémie organisée de l’État s’accompagne d’un effritement du sens de l’intérêt général parmi les élites administratives, et plus encore politiques.
Beaucoup d’entre vous me le disent : attachés au service public, ils se lamentent de voir leurs hauts responsables agir selon des valeurs qui ne sont plus celles du sens de l’État.
N’ayant plus foi en leur propre pays, les dirigeants politiques ont organisé la sélection d’élites administratives qui trop souvent n’ont plus vraiment foi en l’État.
J’en appelle pour ma part au retour du sens de l’État, à l’esprit de ses grands commis, à la culture des hussards noirs de la République, à la passion du bien public qui continue heureusement encore d’animer la conduite de nombreux agents publics, œuvrant souvent dans la discrétion, mais avec la farouche volonté de servir l’intérêt général.
Il faudra tourner la page de la RGPP, et donner à l’État les instruments juridiques et techniques de sa puissance.
La fonction publique sera vivifiée par une sélection plus à même de valoriser le sens de l’État et du service public.
Gage d’indépendance, le statut sera préservé, et des règles seront fixées pour éradiquer les conflits d’intérêt aux plus haut échelons de l’administration.
Les fonctions essentielles de l’État verront leurs effectifs restaurés, alors que le marché de dupes -baisse des effectifs contre hausse des traitements- jamais tenu, sera dénoncé. Il est possible de revaloriser les salaires les plus faibles de la fonction publique, en cessant notamment de traiter de façon uniforme l’ensemble des agents publics. Le gel des rémunérations pour tous, petits ou hauts fonctionnaires, est ainsi particulièrement choquant quand on connaît la faiblesse des traitements réservés en bas de la hiérarchie. Les situations devront être différenciées.
Redresser l’État, permettre à la fonction publique de retrouver confiance, seront nos principes directeurs. Ils ne se confondent pas avec une course aux effectifs. Le sens des responsabilités, et l’exigence de justice sociale que nous portons, nous obligent à une bonne gestion des deniers publics. À cet égard, la fuite en avant des collectivités territoriales, dans un contexte de décentralisation irresponsable depuis trente ans, devra cesser. Les collectivités locales devront enfin maîtriser leurs effectifs, et un rééquilibrage se fera au bénéfice de l’État, appelé à reprendre des compétences stratégiques. Le Front National a le sens des priorités, et n’acceptera nulle part les dérives induites par le clientélisme et la reconstitution de baronnies locales.
Confrontés comme tous les Français aux terribles difficultés que traverse notre pays, plus que les autres peut-être, vous percevez les causes de son affaissement.
Mais peut-être aussi plus que les autres, vous connaissez les immenses atouts de la France, et la noblesse que recèle le service public, le service de tous les Français. C’est pourquoi je souhaite avant tout aujourd’hui, par cet appel que je lance à l’ensemble des agents publics, vous porter un message d’espérance. Le redressement qui vient ne pourra pas se faire sans vous. Je sais les immenses réserves de dévouement et de courage de notre fonction publique, celle que le monde nous envie. La France compte sur vous, comme vous pourrez compter sur elle !
Vive la République, vive la France !
Voilà ce qu'est le discours du Front National sur une question qui intéresse beaucoup les français, à savoir le rôle de l'Etat et celui de la fonction publique (1). L'homme de gauche qui lira ce texte aura l'impression de lire un texte très familier. Cela pourrait être à quelques mots près un discours du général De Gaulle, il aurait aussi pu être prononcé par Maurice Thorez, ministre de la fonction publique à la libération, par Jean-Pierre Chévenement ou par Pierre Mendes-France.
La question qui se pose est bien entendu la sincérité de cette conversion idéologique. La plupart des commentateurs verra dans cette transformation une conversion purement tactique, destinée à capitaliser le désarroi de l'électorat et la faiblesse - j'y reviendrai - des partis "républicains". Au fonds, la question n'a guère d'importance, et cela pour deux raisons: la première, c'est que le Front National n'a aucune chance dans un délai prévisible d'accéder au pouvoir d'Etat. Savoir si Marine Le Pen devenue présidente de la république appliquerait ce nouveau "programme" est donc une question oiseuse. Pour un parti tribunitien, le discours a plus d'influence que les actes.
La deuxième raison qui rend la question de la "sincérité" sans intérêt est qu'il y a une dialectique entre discours et actes: dans la mesure où le Front National assume un discours "gaullo-communiste" à la place du registre "pétaino-catho-algérie française", il attirera vers lui des militants et des électeurs différents de ceux qu'on avait l'habitude de voir. Pour ceux nouveaux militants, l'adhésion au nouveau discours ne sera pas cynique ou tactique, mais véritable. Il sera alors difficile à la direction du FN de trahir par ses actes son nouveau discours sans encourir la colère de ses militants et de l'électorat nouvellement conquis. Un parti qui modifie en profondeur son discours ne peut éviter une modification aussi profonde de ses militants. C'est cette transformation qui sera intéressante à regarder dans les années qui viennent. Ma prédiction est que le FN cessera d'être un parti d'extrême droite traditionnel pour devenir de plus en plus un parti "populaire-populiste", allant peut-être même jusqu'à une sorte de néo-gaullisme. La "lettre aux fonctionnaires" en donne les prémisses.
Mais un tel positionnement, une telle imposture n'est possible que parce que l'ensemble des organisations politiques "républicaines", de droite comme de gauche, semblent incapables d'articuler un discours qui réponde aux attentes de l'électorat populaire avec un minimum de crédibilité. C'est vrai à droite, où le discours passablement gaullien de Nicolas Sarkzoy lors de la campagne présidentielle de 2007 s'est traduit par une politique à la petite semaine, faite de "coups" médiatiques et d'une avalanche législative conçue en réponse aux émotions publiques sans véritable "vision" pour lui donner une cohérence. C'est aussi vrai à gauche, où la domination absolue des classes moyennes produit soit des discours "sociaux-libéraux" qui ont perdu toute crédibilité, soit des discours utopico-gauchistes qui n'en ont jamais eu. L'électorat populaire se sent aujourd'hui abandonné. A droite, par des gens qui ont promis un Etat fort qui protège et une revalorisation de la valeur travail, et qui ont fait exactement le contraire. A gauche, par des gens qui leur expliquent que les "véritables" problèmes sont la parité dans les entreprises du CAC40 et la régularisation de tous les sans-papiers. Comment dans ces conditions s'étonner que Marine Le Pen caracole en tête ?
Comment combattre Marine Le Pen ? Il est clair que la stratégie de la diabolisation n'agit plus. Dans la mesure où le discours se rapproche d'un discours conservateur-jacobin classique, il sera de plus en plus difficile de caractériser le Front National de "fasciste" ou "nazi" et de le mettre au ban de la société. Reprendre les thèmes du FN est suicidaire, parce que les électeurs préfèrent toujours l'original à l'imitation. Mais les ignorer revient de se couper d'un électorat pour qui ces questions sont importantes. A mon sens - et la campagne de Nicolas Sarkozy en 2007 l'a montré - on ne peut combattre le FN qu'en lui disputant son électorat populaire. Ce qui suppose de proposer une vision et un projet qui répondent d'une manière réaliste aux questions que cet électorat se pose. Pour la gauche, cela implique aborder avec réalisme des questions qu'elle a soigneusement évité depuis trente ans: immigration et assimilation, sécurité et cadre de vie, chômage et emploi, Etat et autorité. Son handicap, c'est qu'une réflexion réaliste sur ces questions implique quelque part une remise en cause de l'héritage "libéral-libertaire" cher aux classes moyennes. Autant dire que ce n'est pas près d'arriver.
Ces réalités, tout le monde les connaît. Mais personne n'a envie de les assumer. C'est pourquoi le sondage Harris Interactive a provoqué un tel scandale: le sondeur a dit la vérité, il doit être exécuté.
Descartes
(1) J'imagine que la publication de ce texte va me valoir une volée de bois vert. Cependant, je crois qu'il faut arrêter de se voiler la face. Il faut comprendre pourquoi le discours du FN est
aujourd'hui aussi attractif, et pour le comprendre il faut commencer par le lire.
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