"Ils ont atteint le Rubicon, mais c'était pour aller à la pêche"
(Georges Clemenceau)
Avec le Conseil National du PCF réuni le 8 et 9 avril dernier, Jean-Luc Mélenchon a traversé le Rubicon. Les esprits naïfs me diront qu'il reste encore un long chemin à parcourir, que les conditions posées par le PCF ne sont pas réunies, que les militants communistes peuvent toujours se rebiffer... mais soyons réalistes: depuis le 30ème congrès du PCF (dit "congrès de Martigues") la direction du PCF est passée maîtresse dans l'art de faire avaler les couleuvres - quelque soit leur taille - à leurs militants. De la "consultation des militants" de 2001 qui intronisa le père UbHue comme candidat présidentiel, consultation dont les résultats complets n'ont jamais été publiés, au "coup d'Etat" du 33ème congrès pour empêcher la présentation d'une liste "alternative", les exemples sont légion. Depuis que la réforme des statuts au 28ème congrès a ouvert la porte à la toute puissance des "notables", la direction du PCF s'est systématiquement assise sur les statuts sans vergogne. Pourquoi hésiterait-elle aujourd'hui ?
Jean-Luc Mélenchon sera le candidat du Front de Gauche. Pierre Laurent a d'ailleurs clairement posé le problème. A la question "que se passe-t-il si la candidature Mélenchon est rejetée par les communistes", Pierre Laurent répond "ce n'est pas possible". C'est donc clair, net et précis: la direction du PCF fera ce qu'il faut pour que les militants communistes prennent les "bonnes" décisions. Et "ce qu'il faut" est très simple: il suffit d'obtenir l'appui des "notables", par exemple en concluant un "bon" accord sur les circonscriptions législatives.
Car il faut comprendre ce qu'est devenu le PCF ces dernières années. La réforme des statuts accomplie au 28ème Congrès est probablement le "moment crucial" de ce changement. Jusqu'en 1994, le PCF était avant tout un parti centralisé, dont les militants étaint soumis à une discipline politique. Le militant communiste était tenu d'appliquer les décisions des organes de son parti sous peine d'exclusion et de perte de toutes ses fonctions y compris électives. On voit bien qu'un tel système impose des sanctions d'autant plus lourdes que la personne est plus haute dans la hiérarchie du Parti. Le militant de base n'a pas grande chose à perdre avec son exclusion: il évitera au contraire d'ennuyeuses réunions et pourra consacrer ses soirées à ses loisirs au lieu de faire du "porte-à-porte" ou coller des affiches. En l'excluant, le Parti perd en fait plus que le militant. Mais la chose est totalement différente lorsqu'il s'agit d'un permanent ou d'un élu: pour eux, l'exclusion implique la perte d'avantages, de prébendes, du pouvoir.
L'abolition du "centralisme démocratique" au 28ème congrès du PCF a libéré les "notables" de cette contrainte. Elle a laissé libre chaque "seigneur" local d'adopter son programme, de faire ses alliances, de distribuer des prébendes et des postes à ses affidés... et on a vu apparaître cette espèce bien particulier de "dirigeant" régnant sans partage sur son territoire, désignant les candidats aux différentes élections de manière à se constituer une "cour" (1). La conséquence a été la "localisation" du Parti et l'affaiblissement progressif de la direction nationale, qui n'est plus que l'ombre d'elle même. Pierre Laurent est le symbole vivant de cet affaiblissement: pour la première fois, le premier dirigeant du PCF ne détient pas et n'a jamais détenu un mandat politique ou syndical national. C'est un pur apparatchick qui a toujours fait là où on lui a dit de faire. Autre signe de cette "localisation", le PCF n'a plus aucune figure nationale de prestige pour aligner dans une élection présidentielle. Toutes les figures possibles (Chasseigne, Gérin...) sont des élus locaux, des "barons" dans leur circonscription, mais inconnus au niveau national.
Voilà pourquoi cette direction se contente parfaitement du rôle que Jean-Luc Mélenchon lui propose: renoncer à la visibilité nationale ne la gêne pas, pourvu que les "notables" locaux voient leurs intérêts préservés. On peut donc parier que Jean-Luc Mélenchon sera le candidat présidentiel du Front de Gauche.
Et cependant, la manière dont le débat se déroulera au PCF ne manque pas d'intérêt. Car si la direction a le pouvoir de "forcer" le candidat de son choix (comme elle le fit avec la liste "bouge l'Europe" puis avec la candidature Hue en 2002) elle n'a pas pour autant le pouvoir de persuader les militants de faire campagne et de voter pour lui. Au contraire: les décisions "forcées" se sont traduites en général par des "grèves de militantisme", avec des militants qui refusaient de faire campagne (voir faisaient campagne pour d'autres candidats). Or, une candidature Mélenchon sera très dépendante des militants communistes pour la porter. C'est pourquoi il n'est pas inintéressant de se pencher sur les débats du CN du PCF (2).
Remarque en passant: à la direction du PCF on n'est guère meilleur avec les chiffres qu'au PG. Ainsi, le site du PCF proclame "la résolution du Conseil national adpotée à près de 75% par ses membres" (sic). On a l'art de déguiser une défaite en victoire, au PCF: en fait, il y avait 126 membres du CN présents au vote, dont seuls 87 ont voté "pour". Si l'on tient compte du fait que cette vénérable instance compte quelques 220 membres, il faut conclure que la résolution a été adoptée "à près de 40% par ses membres". Il est d'ailleurs révélateur qu'un parti qui interprète l'abstention massive aux éléctions comme un signe de rejet du pouvoir en place ne se penche jamais sur le taux d'abstention dans ses propres instances. Est-il normal que presque la moitié des membres du CN aient été absents lors d'un débat aussi capital que celui-ci ? Mais peut-être ont-ils compris que c'était pas la peine de gâcher un beau week-end pour participer à une réunion alors que les jeux sont faits...
Mais revenons au CN du 8 et 9 avril: si on lit les différentes interventions, on est frappé par plusieurs éléments, certains connus, d'autres plus nouveaux. Le premier, est que les "huistes" font bloc derrière la direction (voir par exemple l'intervention de Marie-Pierre Vieu). Lorsqu'on sait que les "huistes" sont le faux nez des partisans d'une alliance avec le PS dès le premier tour, on peut trouver cette prise de position étrange. Font aussi bloc les "légitimistes" habituels (comme Alain Hayot), prêts à voter n'importe quoi pourvu que ça vienne d'en haut (3). Mais ce sont les arguments des opposants qui valent la peine d'être examinés de plus près. Ils sont de trois ordres:
D'abord, la crainte de voir la direction du PCF poursuivre une politique personnelle, en mettant les instances du PCF devant le fait accompli. Certains intervenants remarquant par exemple que "l'accord" entre les trois partis du Front de Gauche n'a jamais été ni soumis ni discuté par le CN. Certains craignent que les accords électoraux et le "programme partagé" soient magouillés dans les coulisses de la même manière. Il est vrai que depuis dejà deux congrès la manière dont les décisions sont prises par la direction du PCF devient de plus en plus opaque, avec un virtuel désaississement des instances statutaires (le Conseil National, le Comité Exécutif) au profit d'instances plus ou moins informelles (la "coordination", "le bureau de Marie-George").
Ensuite, il y a la question programmatique. Clairement, le discours de Mélenchon a heurté les militants communistes. Sur le nucléaire, sur les interventions extérieures, sur le régime particulier de l'Alsace-Moselle, sur l'économie et la monnaie, sur l'UE il y a des conflits sérieux. Les membres du CN semblent d'ailleurs assez sceptiques sur la capacité de Mélenchon à défendre un programme qui ne serait pas le sien. La question posée est donc de savoir si l'on peut formuler un "programme partagé" acceptable pour le PCF et que Mélenchon puisse porter. Vaste programme... Par ailleurs, le rapport de Pierre Laurent fait référence à un document programmatique "adressé mercredi à nos partenaires" qui serait "synthèse qui intègre les propositions de nos partenaires avec lesquelles nous sommes d’accord". Malheureusement, ce document n'est pas joint au compte rendu.
Enfin, il y a la problématique de l'effacement du PCF. Il n'est pas inutile de revenir sur un élément important de la psyché communiste. L'opposition des communistes au régime présidentiel de la Vème République a conduit le Parti à prendre conscience tardivement de l'importance de cette élection. Ainsi, en 1965 le PCF laissa la place à François Mitterrand. Si en 1969, devant l'absence d'un véritable candidat de gauche, il se résigna à présenter un candidat (qui fit un excellent résultat à la surprise générale), il laissa à nouveau la place en 1974 dans le cadre du programme commun. Ce n'est qu'après 1981, en faisant un retour critique sur le processus qui permit à Mitterrand de marginaliser puis détruire le PCF que la direction communiste réalisa à quel point il est essentiel pour un parti qui se veut national de participer à cette élection. Décision fut prise donc, au début des années 1980, de présenter un candidat systématiquement à l'élection présidentielle. C'est cette décision que la direction du PCF s'aprête à remettre en cause.
Or, ce calcul est dangereux: la candidature présidentielle donnera à Jean-Luc Mélenchon un niveau d'exposition médiatique qui fera de lui - qu'on le veuille ou non - le "chef" du Front de Gauche devant l'opinion publique. Si en plus les résultats électoraux sont bons, cela lui donnera une autorité qu'il sera difficile de contester par la suite. Ceux qui croient qu'on peut éviter cette personnalisation par une "campagne multiple qui évite la présidentialisation" se bercent de douces illusions. On peut toujours se raconter qu'on donnera "la primauté à la campagne législative", ce sont en dernière instance les électeurs qui choisissent où se trouve la "primauté". Et on sait ce que les français en pensent: l'élection présidentielle est aujourd'hui la seule qui ne souffre pas du désintérêt des électeurs (participation de 84% en 2007, en hausse sur les élections précédentes). Les candidats aux législatives auront beau être désignés dès maintenant, c'est le candidat présidentiel qui ira sur les plateaux de télévision, c'est lui qui sera dans les émissions officielles, c'est lui qui déclinera le projet, les propositions, qui répondra aux autres candidats. Et c'est lui, et personne d'autre, qui appellera les électeurs qui lui auront fait confiance au premier tour de se désister pour tel ou tel candidat au second. Et on l'a vu par le passé, la candidature présidentielle donne à un homme politique une stature, une autorité sur son propre camp. Et qui peut dire qu'une fois cette autorité acquise, Mélenchon ne déchirera l'accord pour défendre son programme et placer ses amis dans les bonnes circonscriptions (comme le fit un certain François Mitterrand, que Mélenchon considère encore aujourd'hui comme un exemple à suivre) ? Qu'est-ce qui garantit le respect des accords ? Personne, bien entendu. C'est la logique même de l'élection présidentielle telle que l'avait voulu De Gaulle: rompre la dépendence du candidat envers les partis. Une fois le génie sorti de sa bouteille, c'est lui qui contrôle le parti, et non l'inverse.
Conclusion du débat: l'adoption (87 pour, 30 contre) d'une résolution qui contient un certain nombre de curiosités. Par exemple, une tentative assez grossière de réduire le débat à une confrontation Mélenchon-Chassaigne, "compte tenu de l’engagement très majoritaire des adhérents dans la stratégie du Front de gauche". Ce qui revèle un peu le sens de la manoeuvre Chassaigne, dont le but est de donner une apparence démocratique au processus de désignation et accessoirement d'empêcher l'apparition d'un candidat plus dangereux capable de réunir sur son nom tous les oppositionnels du PCF. Je ne serai pas surpris si après un débat pour la forme, Chassaigne se retire à la dernière minute en déclarant que finalement Mélenchon est le candidat le plus "rassembleur".
Mais en dernière instance, le plus important dans ce texte est la formulation des conditions qui rendraient possible une candidature Mélenchon: "Une exigence claire, celle que le choix d’une candidature respecte les objectifs que nous exprimions dans l’Adresse aux communistes adoptée début janvier. Elle est pour nous conditionnée à la conclusion d’un accord d’ensemble satisfaisant nos objectifs politiques, un accord qui garantisse le respect d’engagements collectifs, la diversité de notre rassemblement, et la place de notre parti" (c'est moi qui souligne). Tiens, tiens, pour la première fois on nous parle de "garantir le respect des engagements". La direction du PCF aurait-elle finalement réalisé où se trouve le problème ?
Quant à Mélenchon, ayant traversé le Rubicon il lui faut maintenant choisir. Car son attitude peut sérieusement compliquer la tâche de ses partisans au sein du PCF où au contraire la faciliter. Continuer à déblatérer sur la "sortie du nucléaire", par exemple, risque de rendre compliqué l'accord programmatique. Mais la difficulté est que du côté du PG les gardiens du temple veillent au contraire à radicaliser son discours. Une autre question intéressante se pose à lui: laissera-t-il ses partisans au sein du PCF mener seuls sa campagne, ou s'impliquera-t-il personnellement en allant à la rencontre des militants communistes pour défendre sa candidature ? La deuxième solution serait de loin la plus séduisante, parce qu'elle romprait avec l'idée d'une candidature "forcée" par la direction. Mais en même temps, cela obligerait Mélenchon à construire un discours qui soit audible par les militants communistes, et cela n'est pas aussi simple qu'il n'y paraît.
Descartes
(1) le cas de Patrick Braouezec à Saint Denis est l'exemple le plus remarquable de ce fonctionnement. Il n'est pas inutile de rappeller que Didier Paillard, aujourd'hui maire de Saint-Denis, fut "mis en selle" dans une élection cantonale par P. Braouezec en se présentant contre le candidat désigné par la Fédération du PCF, Maurice Soucheire. Paillard, le protégé de Braouezec, gagna l'élection, et cette victoire lui vallut d'être reconnu par la direction communiste comme "conseiller général PCF". Ce genre d'adoubement par le notable local est devenu de plus en plus courant.
(2) Dont les comptes rendus sont publics. On ne le sait pas forcément, mais depuis une décision prise par Georges Marchais après le 25ème congrès en 1985, les séances du Comité Central puis du Comité National font l'objet de comptes rendus publiés reprenant chaque intervention. Celui du 8 et 9 avril est disponible ici.
(3) Il faut dire que leur fidélité est soigneusement recompénsée à l'heure de distribuer postes et prébendes... n'est ce pas, Alain ?
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