Des changements dans ma situation professionnelle m'ont obligé à négliger quelque peu ce blog ces derniers jours, alors pour me rattraper je voudrais proposer à mes lecteurs un sujet "lourd". Et pourtant, un sujet sur lequel il faut impérativement avoir les idées claires, si l'on veut comprendre pourquoi les arguments du Front National sur l'immigration sont aussi séduisants, et surtout si l'on veut réfléchir à une politique d'immigration qui soit acceptable par la population en général, et pas seulement par les classes moyennes.
Tout commence et tout finit, bien entendu, par l'économie. Commençons par le commencement donc, en regardant le fonctionnement du marché du travail. Pour produire de la valeur, une activité économique quelconque joue sur deux éléments, deux "facteurs de production": capital et travail. Le capital peut être sous diverses formes: capital fixe (les machines, les bâtiments, les ordinateurs, les brevets) ou capital variable (matières premières, produits semi-finis). Le capital fixe est celui qui conserve sa valeur pendant le processus de production, le capital variable est celui qui au contraire est consommé. Le travail, quant à lui, est l'activité de l'homme qui s'applique à la matière et la transforme.
Maintenant, il faut remarquer que ces deux "facteurs de production" sont jusqu'à un certain point substituables: pour nettoyer un local, je peux mettre cinq personnes munies de balais ou bien une seule personne pilotant un de ces "robots nettoyeurs" qu'on voit dans certaines grandes surfaces. Dans le premier cas, il y a beaucoup de travail et peu de capital, dans le second, c'est l'inverse. Et qu'est ce qui régule le choix entre les deux solutions ? Et bien, c'est le coût du travail et celui du capital. Si le coût du travail est fort par rapport à celui du capital, on tend à acheter des machines et licencier du personnel. Si le coût du travail est faible par rapport à celui du capital, c'est l'inverse. C'est pourquoi vous trouvez des automates pour vendre les billets SNCF alors qu'il est plus économique au Brésil de conserver les guichetiers.
Mais qu'est ce qui fait le coût du travail ? Et bien, les travailleurs vendent et les capitalistes achètent la force de travail sur un marché. Ce qui veut dire que le prix du travail est fixé fondamentalement par la loi de l'offre et de la demande. Si beaucoup de travailleurs se présentent à l'embauche, le prix du travail (et donc sa rémunération) tend à baisser. Si au contraire, la demande des entreprises croît alors que les travailleurs se font rares, ceux-ci peuvent négocier en position de force le prix de leur travail, et celui-ci tend à augmenter.
Mais le marché du travail n'est pas un marché parfait. D'abord, il est segmenté: tous les travailleurs ne sont pas substituables: si le nombre de boulangers qui offrent leurs services augmente, cela poussera à la baisse le prix du travail des boulangers. Mais sera sans effet sur le prix du travail des soudeurs. Plus que de "marché du travail" il faudrait parler deS marchéS du travail, ou le prix de chaque "compétence" est fixé indépendamment des autres. Une indépendance qui n'est pas totale, tout simplement parce que les travailleurs d'un segment peuvent passer à un autre moyennant formation ou reconversion. Ensuite, le marché du travail est un marché fortement réglementé: des textes législatives, des conventions collectives fixent des limites à la liberté des parties lors de la négociation individuelle du salaires. Et enfin, il y a une différence importante entre le coût du travail vu par l'employeur et la rémunération du travail vue par le salarié, du fait des cotisations sociales et taxes. Lorsque le salaire est négocié, les deux parties ne négocient pas sur la même chose...
On peut dejà tirer deux conclusions importantes:
La première est que les patrons ont intérêt à ce que l'offre de travail soit la plus importante possible pour pousser les salaires vers le bas, alors que les travailleurs ont au contraire intérêt à ce que le travail soit rare pour pouvoir négocier en position de force. Or, la démographie étant ce qu'elle est, l'offre de travail a tendance à stagner ou à diminuer. Le patronat a donc intérêt à ce que soient ouvertes toutes grandes les portes de l'immigration de travail.
C'est là qu'il faut faire un sort à la théorie patronale selon laquelle il faut des immigrés pour faire les travaux que les français n'accepteraient pas de faire. En fait, si ces postes restent vacants c'est parce que les français n'acceptent pas de les faire au prix que les entreprises voudraient payer. Si les entreprises consentaient à augmenter les salaires, elles n'auraient pas de mal à trouver des candidats... seulement voilà, le patronat n'a pas envie de payer plus. Et il n'y a pas que le patronat: pour les classes moyennes et hautes, l'immigration est un bénéfice. Comme les immigrés sont généralement faiblement qualifiés, l'immigration de travail pousse la baisse les salaires des autres (et contribue à baisser les prix des services dont les classes moyennes sont grandes consommatrices) mais n'a pas d'effet sur ses propres salaires.
C'est cela qui explique pourquoi le MEDEF mais aussi les classes moyennes réagissent très négativement à toute tentative de limiter les flux (cette semaine encore, Laurence Parisot l'a montré en réagissant aux propos de Claude Guéant) alors que les couches populaires sont au contraire favorables à un contrôle sévère de l'immigration. Pas la peine d'aller chercher un "racisme" qui serait intrinsèque aux couches populaires: tout est dans l'économie.
La deuxième conclusion est plus perverse. Elle établit un rapport entre productivité, emploi et salaire minimum. Comme on peut le comprendre aisément, l'entreprise n'a intérêt à embaucher que si le travail qu'elle achète au travailleur permet de produire plus de valeur que le travailleur ne coûte. Cela implique notamment qu'un certain nombre de métiers où la productivité du travail est très faible ne sont plus viables et devraient disparaître. Beaucoup ont disparu. Mais pas tous: pour maintenir l'emploi, la collectivité nationale a choisi de rendre certains d'eux faussement viables en prenant une partie de leur coût à sa charge, que ce soit par l'exonération des charges sur les bas salaires ou par les transferts sociaux. Un tel système revient à organiser un transfert dans lequel la valeur produite par les plus productifs sert en partie à financer le salaire des moins productifs. Une solidarité sociale qui n'a rien de critiquable, mais qui ne peut fonctionner que si les plus productifs l'acceptent. Si ceux-ci sentent qu'ils se trouvent dépossédés d'une partie du produit de leur travail sans aucune contrepartie, le système devient intenable.
Or c'est là que l'immigration pose problème: parce qu'il s'agit d'une immigration de faible qualification, elle se trouve systématiquement du côté des subventionnés. Pire: alors que ce transfert est vécu comme légitime lorsqu'il se fait entre membres de la communauté nationale, liés par un ensemble de liens de solidarité, il est beaucoup moins légitime lorsqu'il se fait au bénéfice d'une personne qui arrive de l'extérieur avec le seul objectif d'en bénéficier. A ce propos, il est éclairant de constater que les immigrés "assimilés" bénéficiaires d'une ascension sociale qui les place du côté des "subventionneurs" sont souvent plus négatifs - et plus violents - lorsqu'ils évoquent ces transferts que les français "de souche".
Les calculs bienpensants sur le "coût" de l'immigration comparent souvent les impôts et cotisations payées par les immigrés avec le montant des prestations qu'ils reçoivent pour conclure que l'immigration "rapporte plus qu'elle ne coûte" (1). Mais ce calcul ne tient pas compte des la pression sur les salaires (qui se traduit par un transfert de la poche de l'ensemble des travailleurs à celles des employeurs) et des transferts constitués par la subvention au salaire. L'immigration rapporte certainement beaucoup à certains français, mais elle se traduit par un coût supplémentaire pour la majorité d'entre eux0. Ce sont ces coûts qui expliquent pourquoi les populations, et notamment les couches populaires, qui sont les plus lourdement touchées, sont attirés par des politiques restrictives.
Une politique qui conduit à faire porter le poids économique de l'immigration exclusivement sur les couches populaires ne peut à terme qu'exciter le racisme et ouvrir la porte aux populistes. Dans un contexte de chômage de masse, il n'y a pas d'alternative à la restriction de l'immigration légale et à la lutte contre l'immigration clandestine. Sur le plan intérieur, il faut veiller à légitimer socialement les transferts dont les immigrés bénéficient. La logique qui consiste à prendre de l'argent dans la poche de l'ouvrier français pour permettre à l'ouvrier immigré d'envoyer de l'argent dans son pays est politiquement suicidaire. Si l'on veut pouvoir maintenir une solidarité inconditionnelle (implicite dans la logique des transferts sociaux), l'immigré doit devenir pour le français un "autre moi même", ce qui implique de remettre à l'ordre du jour la question de l'assimilation.
Je sais que ces remarques ne vont pas me faire des amis, et que beaucoup de mes lecteurs hurleront à la "lépénisation". Mais il faut un jour où l'autre regarder les problèmes en face. On peut broder infiniment sur le droit de chaque être humain de s'installer où bon lui semble. Cependant, lorsque cette installation s'accompagne de droits économiques inconditionnels, quelqu'un doit payer. Et celui qui paye a le droit de donner ou de refuser son accord. Il est illusoire de croire qu'on pourra continuer longtemps à faire supporter le coût de ces politiques par les couches populaires sans leur accord. Plus vite on prendra conscience, mieux ça vaudra.
Descartes
(1) Il faut ici aussi faire un sort au discours de l'Union Européenne comme quoi "l'Europe aura besoin des immigrés pour payer les retraites d'une population vieillissante". C'est une logique de boule de neige: si l'on fait venir des immigrés jeunes pour payer les retraites des vieux "européens", que fera-t-on quand ces mêmes immigrés seront devenus vieux ? Il faudra faire venir encore plus d'immigrés jeunes pour payer leurs retraites... et ainsi ad-indefinitum, ou plutôt jusqu'au moment où l'ensemble de la population mondiale aura été concentrée en Europe pour payer les retraites. C'est l'exemple même des logiques européennes qui consistent à pousser les problèmes devant soi au lieu de les résoudre.
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