Ceux qui participent aux blogs politiques savent très bien qu'Anastasie n'est jamais loin. Quelquefois pour des raisons légitimes: après tout, celui qui initie un blog n'a pas forcément envie de le voir encombré par des gens qui divaguent sur des sujets qui n'ont rien à voir avec la choucroute, par des messages grossiers, insultants ou directement incompréhensibles quant il ne s'agit pas directement de textes qui pourraient mettre en cause la responsabilité pénale de leur hébergeur. Toute personne de bon sens admettra qu'une telle censure est non seulement juste, mais éminemment salutaire. Le niveau des échanges sur un blog dépend aussi d'une discipline commune acceptée par tous.
Mais il y a un autre type de censure: celle qui consiste à éliminer les messages dont le contenu, tout en étant conforme aux règles de la bienséance, sont gênants pour le propriétaire du blog. Par exemple, parce qu'ils mettent en évidence des trous dans son raisonnement, des contradictions ou même l'ignorance des faits. Ce type de censure, souvent moins avouable, plus honteuse, est aussi beaucoup plus intéressante à suivre. Pour paraphraser une adage célèbre, "dis moi ce qui disparait de ton blog, et je te dirai ce que tu crains". Et par contrecoup, ce domaine devient une source d'expérimentation inépuisable pour analyser ce qui préoccupe ou inquiète tel ou tel groupement ou personnalité politique.
L'exemple le plus caricatural était certainement le cite Bellaciao. Fondée au départ par un groupe d'émigrés italiens d'extrême gauche, il est administré par une sorte de "duce" entouré d'un Grand Conseil. Les membres du Grand Conseil écrivent n'importe quoi, les autres ne sont tolérés que pour autant qu'ils soient "dans la ligne". Et la ligne change très souvent: il fut un temps ou le "duce" filait le parfait amour avec Patrice Bessac et la fédération de Paris du PCF (qui hébergeait la confrérie dans ses locaux). En ce temps, on voyait sur Bellaciao défiler les communiqués du PCF, les textes de campagne de Marie-George Buffet, etc. Mais un jour l'amour reprit ses serments, comme chantait Piaf: la fédération de Paris chassa les malotrus de son territoire et Bellaciao en retour censura tout ce qui pouvait être dans la mouvance de la direction du PCF. Aujourd'hui, redevenu un repaire de gauchistes impénitents qui passent leur temps à se faire mutuellement des procès en traîtrise, le site censure impitoyablement tout ce qui n'est strictement dans une ligne délirante qui fait passer Besancenot pour un dangereux libéral.
Mais je m'égare. L'expérience du jour, c'est chez Jean-Luc Mélenchon que je l'ai menée. Pourquoi ? Parce qu'il y a un élément du discours de Jean-Luc qui m'étonne depuis quelques jours: son insistance à falsifier le score du Front de Gauche.
D'abord, les faits: le Front de Gauche a fait, en pourcentage des voix exprimées, autour de 8,92%. C'est le chiffre fourni par le Ministère de l'Intérieur. Très proche est le chiffre fourni (ici) par le PCF (8,82%) sur son site. Un journal relativement sérieux comme Le Monde minore légèrement avec 8,7%. Mais de toute évidence ce chiffre ne passe pas au PG. Le communiqué d'après 1er tour sur son site proclame fièrement "un score à deux chiffres": 10,38% (ici). Comment ce miracle a-t-il été accompli ? Et bien, en calculant les pourcentages non sur l'ensemble des voix exprimés, mais sur les voix exprimées dans les circonscriptions dans lesquelles le Front de Gauche présentait un candidat. Or, cette méthode qui peut sembler à priori plus "juste" revient en fait à ignorer le fait que là où le Front ne présente pas de candidat, c'est en général parce qu'il est faiblement implanté et que les résultats auraient de toute manière été négligéables. Avec une telle méthode, moins on présente de candidats, plus on voit son score monter: à la limite, en présentant un seul et unique candidat dans la "meilleure" circonscription de France, le Front de Gauche aurait pu annoncer fièrement 85% des voix !
Mais la curiosité ne s'arrête pas là. Jean-Luc Mélenchon semble tenir beaucoup à exagérer le résultat du Front de Gauche. Au point d'y faire référence sur plusieurs papiers publiés sur son blog. Mais oh! miracle, le résultat n'est plus de 10,38%. En une semaine, il est maintenant de 10,50%. L'inflation, sans doute. Mais l'exagération ne s'arrête pas là. Voici ce qu'écrit Jean-Luc Mélenchon:
Le Front de gauche avait recueilli 500 326 suffrages dans cet espace aux élections européennes de 2009. On y trouve cette fois-ci 774 666 voix au premier tour des cantonales 2011. Cela signifie un gain de 274 340 voix alors que nous n’avons pas de candidat partout. C’est une progression de 55 %. Aucune autre formation n’a fait un tel progrès.
De toute évidence, on est fâchés avec les chiffres, au PG. Le Front National avait fait en 2009 sur le même périmètre quelque 550000 voix. Au premier tour des cantonales, il fait 1,3 millions. Ce qui fait une progression de "seulement" 130%. Mais quelle mouche à dont piqué Mélenchon ?
Et maintenant, l'expérience: je me suis permis de publier sur le blog de Jean-Luc Mélenchon un message signalant ces erreurs. Un message parfaitement poli, parfaitement dans les règles, parfaitement factuel... et que croyez vous qu'il arriva ? Et bien, il fut censuré dans l'heure. Sans explication.
Cette censure pose plusieurs question. La première, bien évidement, c'est pourquoi ce résultat est si important pour Mélenchon et les siens, au point de devoir répéter une affirmation qu'ils savent pertinement être fausse. Pourquoi Mélenchon tient absolument à son "score à deux chiffres" et à affirmer que "aucune autre formation n'a fait un tel progrès" et n'admet sur ce point aucune contradiction, alors même que son principal allié, le PCF, semble parfaitement content d'admettre un score de 8,8% et n'en fait pas tout un fromage ?
Je ne peux qu'hasarder une réponse: tout ça fait partie du match qui se joue entre Mélenchon et la direction du PCF pour l'investiture présidentielle. L'intérêt de Jean-Luc est de gonfler le résultat pour montrer que la dynamique du Front de Gauche décolle. Mais Jean-Luc surestime considérablement le pouvoir de persuasion de la répétition. Il faudra plus que la méthode Coué pour faire croire à l'irrésistible ascension du Front de Gauche. Et s'il peut faire taire les voix dissidentes sur son blog, il ne pourra pas les empêcher de s'exprimer ailleurs... sur ce blog, par exemple!
Descartes
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