Les élections cantonales, les dernières du genre (1) ont eu lieu. Cette formalité étant derrière nous, on va pouvoir se consacrer à ce qui intéresse vraiment notre classe politique, l'élection présidentielle de 2012. On aurait tort cependant d'oublier trop vite quelques enseignements de ce scrutin qui montrent une évolution préoccupante, mais hélas! prévisible de l'état d'esprit de nos concitoyens.
D'abord, l'abstention. On a beaucoup brodé sur le fait qu'elle témoigne d'une "crise du politique" ou du rejet des partis. Et là encore, il faut se méfier des explications faciles. Si l'abstention se situe aujourd'hui à un niveau record élection après élection, force est de constater que certaines élections échappent à cette loi: l'élection présidentielle (et en moindre mesure l'élection municipale) paraît épargnée par une lente érosion qui semble toucher tous les types de scrutin. Pourquoi cette spécificité des élections présidentielles et municipales ? Peut-être parce que ce sont les seules où l'on élit un exécutif (2).
Le fait est que l'abstention n'est massive dans tous les scrutins où il s'agit d'élire des représentants à des assemblées délibérantes. Et cela doit être recoupé avec la constatation, familière pour tous ceux qui font du terrain, de la dégradation de l'image des assemblées, qu'elles soient locales ou nationales. De plus en plus, ces institutions apparaissent comme des théâtres d'ombres ou des acteurs grassement payés ne font que se chamailler sans qu'on voit véritablement leur valeur ajoutée. De ce point de vue, les séances de questions au gouvernement transmises à la télévision donnent une image détestable: en quoi ces questions, dont on voit qu'elles ne sont posées que pour se mettre en valeur devant la caméra, font avancer les lois de la République ?
Bien sur, cette image est en partie injuste: ces élus font un travail dans beaucoup de cas remarquable dans les assemblées dont ils sont membres et sur le terrain. Mais il faut aussi reconnaître que leurs travail s'apparente souvent plus à un travail de "lobbyste" au nom de leurs mandants ou d'assistante sociale que de représentant politique. Or, pour faire ces travaux, n'importe quel candidat fait l'affaire pourvu qu'il soit moyennement compétent et qu'il ait de l'entregent. Naguère, les différences politiques se traduisaient par des différences éthiques. Ce n'est plus le cas aujourd'hui: de nos jours, tous les candidats "républicains" partagent peu ou prou les mêmes "valeurs" générales de l'individualisme de bon aloi quelque puissent être leurs discours. Imagine-t-on un candidat - quelque soit son appartenance politique - proclamer qu'il est contre le PACS, que les femmes doivent rester à la maison, que l'environnement n'est pas une priorité, qu'il faut récentraliser la France ? Oui, il y en a quelques uns, mais ils sont rares au point de devenir de véritables phénomènes médiatiques. Et c'est souvent dans leurs circonscriptions qu'on observe les batailles les plus disputées et les plus intéressantes. Pour l'immense majorité des élus, on se maintient dans les eaux tranquilles d'une bienpensance qui ne vous fâche avec personne. Cette bienpensance est d'autant plus facile que contrairement aux membres d'un exécutif, dont les choix deviennent des actes, les membres des assemblées peuvent toujours - et ils le font sans vergogne - se désolidariser devant leurs électeurs des décisions prises par l'assemblée. Dans ces conditions, à quoi ça sert d'aller voter ?
L'abstention n'est pas une réaction de rejet sur le mode "scrognegneu". C'est une action parfaitement rationnelle: les français ont bien compris que ce sont les exécutifs qui font et défont. Que le fait qu'un maire ou le président de la République adhère à telle ou telle doctrine peut changer leur vie. Et qu'à contrario, avoir un député européen, un conseiller général ou régional de droite ou de gauche, écologiste où productiviste ne change rien. On a tort de parler de l'abstention comme du signe d'une "crise de la politique". Les français votent massivement lorsqu'ils sentent que leur vote peut changer quelque chose, et s'abstiennent massivement lorsqu'ils constatent qu'il ne change rien. Et les participations aux élections présidentielles montrent qu'ils ont encore beaucoup de confiance dans la capacité du politique à changer leur vie.
Le deuxième élément à retenir, c'est le succès du Front National en voix et son échec en sièges. Le succès en voix est évident, et là encore il faut se méfier des explications faciles. Ce n'est pas seulement pour montrer le rejet de tout le reste que les électeurs ont choisi le bulletin FN. Il faut examiner de près le changement du discours - et du programme - du Front pour noter qu'une transformation radicale est en marche. Comme l'avait noté De Gaulle en son temps, il y a un certain nombre d'éléments qui font à l'identité - au sens stricte du terme - d'une nation. Les modes peuvent aller et venir, mais ce socle reste relativement stable et inchangé. C'est la vision à la fois universaliste et patriote, l'attachement au sol qui vient d'une tradition paysanne que la révolution industrielle n'a pas véritablement brisée, le rôle de l'Etat comme constructeur de la nation dans un pays qui reste formidablement diverse et divisé. La vision positiviste qui accorde au savoir et aux "experts" une fonction éminente. C'est sur cette base solide que les mouvements "populistes" au bon sens du terme que furent les radicaux républicains au XIX siècle et les gaullistes et communistes au XXème ont construit leur discours, et c'est lui qui leur a permis de s'enraciner profondément dans le paysage français.
Car ce "socle", c'est le patrimoine idéologique de ceux qui sont le moins sensibles aux modes et aux fantaisies de la haine de soi: les couches populaires. Le bobo du VIIème arrondissement de Paris peut se sentir "citoyen du monde" dans la mesure où sa carte VISA lui ouvre bien plus de poertes que son passeport français. Ce n'est pas le cas de l'ouvrier métallurgiste de Longwy, qui sait combien sa vie dépend du bon fonctionnement des institutions de son pays.
C'est ce discours des "fondamentaux", bien plus que la question sécuritaire, qui - sous la plume d'Henri Guaino - a fait le succès de Nicolas Sarkozy dans l'électorat populaire et lui a permis de "siphoner" les voix du Front National. Il a fallu que Sarkozy s'empare de ce discours pour qu'on s'aperçoive à quel point il avait été progressivement absent de la politique française. La gauche - dominée par les classes moyennes - était trop occupée à importer les idées communautaristes-différentialistes-victimistes et la droite trop tentée par les sirènes libérales pour s'en soucier. Ceux qui veulent entendre parler de volontarisme, de patriotisme, d'aventure collective, de mérite, de rigueur, d'exigence sont orphelins. Or, ces gens là sons plus nombreux qu'on ne le pense. Et c'est sur cette demande non satisfaite que petit à petit, le Front recupère le rôle "tribunitien" qui fut celui du PCF et - en moindre mesure - du gaullisme politique.
Troisième élément: la déroute du parti du Président ne profite pas vraiment à la gauche. Etant donné la chute dans les abîmes de la popularité présidentielle, on aurait pu s'attendre à un tsunami capable d'engloutir maintes centrales nucléaires. En fait, c'est plutôt à une une vaguelette qu'on assiste. Le parti socialiste fait un résultat en ligne avec ses derniers résultats dans les scrutins locaux. Les écologistes, qui pouvaient surfer - du moins chez ceux qui ignorent la force du consensus nucléaire en France - sur une vague de sympathie après Fukujima, font finalement un score qui n'a rien de fantastique, et s'étalent au deuxième tour dans beaucoup de circonscriptions où ils ont cherché à défier socialistes ou communistes.
Ce qui nous fait arriver à la situation du Front de Gauche. Avec un score voisin de 9% au premier tour (3) et un nombre d'élus légèrement supérieur à celui de ses sortants, le Front sauve la mise. Mieux: en permettant la reconduction de la quasi-totalité des élus communistes avec en prime quelques gains, ces résultats renforcent la main de la direction du PCF devant les courants qui, sur la base des résultats des régionales, reprochaient au Front de Gauche d'être une machine à perdre des élus communistes. Jean-Luc Mélenchon n'a donc jamais été en aussi bonne position pour obtenir l'investiture communiste pour la présidentielle.
Mais tout n'est pas gagné. Si le PCF a conservé ses élus, il le doit en grande partie à ses accords avec le Parti socialiste. Accords matérialisés par la petite saynète jouée sur une péniche le soir du premier tour, et qui a plutôt défrisé les militants du PG, au point que Mélenchon a préferé s'absenter sous un prétexte transparent (4). Il devient chaque jour plus évident que le PCF n'entend nullement renvoyer UMP et PS dos à dos. Pour les communistes, il n'y a pas d'alternative au "désistément républicain", et il y aura donc bien un désistément à l'élection présidentielle, quelque soit le candidat socialiste. Il semble difficile donc pour le PCF d'investir un candidat Front de Gauche qui entretienne la moindre ambiguïté à ce sujet.
Mélenchon va devoir choisir. Soit il continue sur la ligne gauchiste sur laquelle le PG a l'air de vouloir s'engager, soit il reprend des positions "républicaines" plus acceptables pour les militants et les électeurs communistes. De ce point de vue, la présentation du "programme partagé" - promis en principe pour la fin mars - sera certainement capitale. Sur la question du nucléaire notamment. Cette question est fondamentale, non seulement par son importance propre, mais parce que c'est une question dans laquelle se lisent en creux des choix capitaux: la gauche doit-elle sombrer dans l'obscurantisme et la technophobie, ou au contraire considérer la science et la technologie comme des instruments de progrès ? Les grands projets collectifs ont-ils encore un sens, ou faut-il au contraire privilégier l'autosuffisance ? Croissance ou décroissance ? La "gauche radicale" ne peut pas aller à une élection sans répondre à ces questions. Or, entre les "gauchistes" du PG et les productivistes du PCF, les compromis vont être difficiles.
Au fonds, notre peuple est admirable. Malgré le battage quotidien qui se poursuit depuis des années pour nous démontrer que la science et la technologie conduisent le monde à sa perte, que les "experts" et les hauts fonctionnaires sont tous corrompus et vénaux, il reste un corps d'opinion considérable qui continue à regretter les grandes aventures technologiques de l'ère gaullienne, qui continue à faire confiance à l'expertise publique, qui refuse les sirènes de la "décroissance" et du "sortir du nucléaire". La "gauche radicale" doit comprendre qu'elle ne peut pas se refuser à représenter ce secteur de l'opinion. Et pour représenter, il faut écouter d'abord, et porter les espoirs ensuite. Tant que le Front de Gauche cherchera ses voix dans le marigot gauchiste, il n'a aucune chance de décoller.
Le seul espoir du Front de Gauche de faire "un score à deux chiffres" est de mordre sur l'électorat populaire en le disputant au Front National. Ce qui nécessite un changement radical de discours. Le nucléaire et les LGV sont peut-être honnies dans les cercles ecolo-bobos, mais pour les électeurs populaires ce sont des motifs de fierté nationale. Si Mélenchon ne commence pas rapidement à parler le langage volontariste qui fut celui du compromis gaullo-communiste, il va dans le mur.
Descartes
(1) Mais relativement importantes tout de même: on oublie souvent que les "conseillers territoriaux" qui remplaceront conseillers généraux et régionaux lors des prochaines élections seront élus suivant le mode de scrutin cantonal. Les implantations locales conquises aujourd'hui risquent donc de se perpétuer...
(2) Formellement, le scrutin municipal permet d'élire le conseil municipal, qui élit le maire. Mais en pratique, c'est sur le nom et la personnalité du maire pressenti que l'élection se joue.
(3) Malgré les tergiversations mathématiques du PG pour aboutir à un score "à deux chiffres" (par exemple, en calculant les pourcentages sur les seules circonscriptions ou le Front de Gauche était présent), il faut rétablir la vérité des chiffres. Le score du Front se situe entre 8,7% et 9%. Soit 1% de plus que ce que le PCF seul faisait sur ces mêmes circonscriptions en 2004.
(4) En l'espèce, que le NPA n'avait pas invité. On comprend mal le sens de ce reproche: la probabilité que le NPA accepte de participer à une telle cérémonie est nulle.
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