Désolé, mes chers lecteurs, mais je reviens à l'économie. Les coupables sont A.J. Holbecq et J Halpern qui par leurs interventions - bienvenues - sur ce blog m'ont donné envie de consacrer quelques lignes à cette proposition. Avant tout, je dois dire que je ne suis pas partisan, pas plus que je ne suis adversaire, de cette proposition. Je trouve qu'elle contient des éléments intéressants, d'autres plus négatifs, et enfin beaucoup d'énigmatiques dont j'avoue ne pas très bien saisir le fonctionnement. J'essaierai donc dans ce papier d'expliquer ce que j'ai compris, et de poser les questions qui à mon avis restent ouvertes. Mais je ne prétend pas prendre position, ni pour, ni contre.
Pourquoi le "100% monnaie" ?
Dans un chapitre précédent (1) j'avais essayé d'expliquer le mécanisme du multiplicateur de crédit. J'avais montré que pour chaque euro émis par la banque centrale qui est déposé dans un compte à vue permet à la banque de prêter non pas un euro, mais N euros, N étant appelé "multiplicateur de crédit". Mais de quoi dépend N ? D'abord, de l'obligation que la banque centrale impose aux banques de conserver en réserve une partie des dépôts. Plus cette partie est grande, moins le multiplicateur de crédit est important. Il dépend aussi de ce qu'on appelle la "préférence pour la liquidité" des clients de la banque. Plus ceux-ci auront envie de garder des billets sous le coude, moins le multiplicateur sera important.
La crise de 1929 avait montré la dangerosité de ce mécanisme. Avant la dépression, les banques avaient consenti un grand nombre de crédit, d'où une expansion de la masse monétaire. Au moment du krach, les déposants se sont précipités à retirer leurs dépôts... or le multiplicateur de crédit fonctionne dans les deux sens: lorsque je dépose un euro, la banque en crée N. Mais lorsque je retire un euro, la banque en détruit N aussi. Les retraits massifs des dépôts ont provoqué une contraction brusque de la masse monétaire, donc une déflation.
C'est pourquoi au milieu des années 1930, lorsque les plus grands économistes du temps s'écharpaient sur l'analyse de la crise de 1929, Irving Fischer (3) propose un schéma révolutionnaire pour éviter que l'instabilité du multiplicateur de crédit se traduise dans des variations brusques de la masse monétaire. Il propose en effet d'imposer aux banques de garder en réserve 100% de la monnaie que leurs déposants (d'où le "100%") lui confient pour des dépôts à vue. En d'autres termes, l'argent des comptes à vue ne serait plus prêté. Les crédits devraient être financés par des dépôts à terme, terme au moins équivalent à la durée du crédit, ou bien par de la monnaie produite par la banque centrale (c'est donc la banque centrale qui prête, les banques commerciales ne jouant qu'un rôle d'intermédiaire).
Les banquiers sont-ils des faux monnayeurs ?
Derrière la vision proposée par les partisans du "100% monnaie" se cache un présupposé important: la monnaie créé au moyen du "multiplicateur de crédit" n'est pas de la "vrai monnaie", mais de la monnaie de singe, assimilable au "faux monnayage" (2) dans les termes mêmes de Maurice Allais. Ce point, qui mélange les considérations purement économiques de Fisher avec une vision moralisante du fonctionnement des banques me semble très faible dans la théorie du "100% monnaie". Voici pourquoi:
Prenons par exemple une compagnie aérienne gérant une ligne Paris-Londres. Les statistiques lui ont démontré que chaque jour 10% des passagers ne se présentent pas à l'embarquement. Devant cette situation, la compagnie a plusieurs choix:
1 - Elle peut vendre 10% de plus de billets que les sièges effectivement disponibles. Si plus de passagers se présentent, ceux qui ne pourront pas voyager se verront indemniser le prix de leur patience. Par contre, le passager qui arriverait en retard aurait la possibilité de prendre un autre avion en prenant moyennant une pénalité.
2 - Elle peut vendre le nombre de sièges juste. Celui qui arrivera en retard aura perdu le prix de son billet, et l'avion voyagera à chaque fois avec quelques sièges vides.
On voit bien que si la pénalité et l'indemnisation du premier cas sont calculées de manière à se compenser, les deux solutions sont parfaitement équivalentes. Mais laquelle est socialement plus optimale ? Clairement, c'est la première, puisque chaque siège est occupé à chaque vol, d'où une utilisation optimale du carburant, de l'équipage et de l'appareil.
Mais lorsque la compagnie vend 10% de plus de sièges que l'appareil n'en a, est-ce qu'elle "crée" des sièges ex-nihilo ? Et bien, non. Les sièges existent effectivement. Il n'y a pas de "faux sièges" pas plus qu'il n'y a de "vrais sièges" vendus. En fait, ce que la compagnie vend n'est pas le siège, mais le droit à l'occuper. Et elle vend plus de droits que ne peuvent être effectivement exercés parce que tout le monde n'utilise pas son droit en même temps.
Il y a beaucoup de mécanismes qui fonctionnent de cette manière: un club de tennis peut offrir plus de parties qu'il n'a de courts, tout simplement parce que tous les adhérents ne se présentent pas à jouer en même temps, alors que théoriquement ils en auraient le droit. L'assurance de votre voiture ne pourrait pas faire face si toutes les voitures assurées chez lui s'écrasaient contre un platane en même temps. Et pourtant, peut-on accuser la compagnie d'assurances de vous vendre une "fausse couverture" pour autant ? Faudrait-il exiger aux compagnies d'assurance de pouvoir couvrir 100% des sinistres s'ils se produisaient tous en même temps ? Ce serait bien entendu extrêmement inefficace. Contrairement à la perception que défend Allais, ces systèmes ne produisent pas un bien ou un service "ex nihilo". Ils récupèrent un bien ou un service supplémentaire en éliminant un gâchis. Si chacun devait mettre de côté la valeur de sa voiture pour se couvrir contre sa destruction, on gâcherait des ressources. Ce que l'assurance fait, c'est récupérer ces ressources en mutualisant le risque.
Maintenant revenons au système bancaire. Le fonctionnement du mécanisme qui transforme des dépôts à vue en crédit est exactement le même que celui de l'avion ou de l'assurance: il fonctionne parce que les déposants n'utilisent pas tous leur argent en même temps. L'argent qui est prêté par la banque correspond à un véritable renoncement de l'acteur économique qui dépose son argent à l'utiliser. Mais ce renoncement n'est pas individuel, il est statistique. Il est clair que si tous les déposants se présentaient retirer leurs dépôts, la banque se trouverait dans la même situation que la ligne aérienne dont tous les passagers se présenteraient à l'embarquement, ou l'assurance dont tous les clients écraseraient leur voiture en même temps: elles ne pourraient pas répondre à la demande. Mais voilà, en temps normal ces situations ne se produisent pas. Le système de mutualisation rend des crises possibles, mais il faut admettre qu'en dehors des crises il permet une utilisation extrêmement efficace des ressources. Et là il faut se poser la question qui tue: qu'est ce qui vaut mieux, gérer des crises périodiques ou bien choisir une organisation qui évite les crises au prix d'une plus faible efficacité dans l'emploi des moyens ?
Lorsque la ligne aérienne choisit de faire du "surbooking", elle choisit de gérer de temps en temps une crise. La solution "100% monnaie", au contraire ressemble furieusement à la solution où la compagnie aérienne ne vend que le nombre de sièges dont elle dispose. Celle qui privilégie la sécurité - tous les passagers sont sûrs d'embarquer - au prix d'une moindre efficacité - moindre utilisation des investissements - et d'une plus grande rigidité - celui qui arrive en retard perd son billet. Est-ce la bonne solution ?
"100% monnaie" ou contrôle du crédit ?
Fisher, lorsqu'il propose le 100% crédit, ne cherche pas, loin de là, à moraliser la banque. Son mécanisme vise à éviter que les variations brusques du multiplicateur de crédit ne se traduisent en instabilités de la masse monétaire, en rompant le lien entre les deux. Mais la conséquence est que les dépôts à vue ne sont plus pour les banques la source de crédit. Il faut donc trouver d'autres sources.
Pour Fisher (3), la seule source légitime est le dépôt à terme. L'argent qui est prêté à un acteur économique X pour dix ans ne peut ainsi provenir que d'un acteur économique Y qui accepte formellement de confier son argent à la banque pour une période de dix ans au moins. Ce mécanisme élimine le risque que les déposants puissent mettre la banque en faillite en se précipitant récupérer leurs dépôts. S'il décrit un mécanisme relativement complexe pour éviter l'effondrement des prêts suite à une réforme, il est clair pour lui que l'expansion des prêts ne peut être qu'une conséquence de l'épargne à terme.
La question ici est: combien de déposants sont prêts à s'engager à terme ? On voit là encore la puissance de la loi des grands nombres: alors que la plupart des déposants laissent en fait leurs économies sur leur compte pendant des temps longs, il leur serait difficile de s'engager à priori à le faire. Entre autres choses, parce que ces dépôts jouent souvent le rôle d'assurance contre un "mauvais coup". Si je laisse sur mon livret A de l'argent au cas où mon frigo lâcherait, je ne serais pas prêt à m'engager à ne pas le retirer pendant dix ans. Qu'est ce que je fais si le frigo lâche demain ?
Là encore, la banque peut prêter cet argent simplement parce que tous les frigos ne lâchent pas en même temps. Elle ne prête pas de l'argent inexistant, elle récupère de l'argent qui serait immobilisé inutilement si chaque acteur devait se protéger lui-même. Cette transformation de l'argent "à vue" en prêts "à long terme" est un élément d'efficacité économique (4). Est-ce logique de s'en passer ?
Descartes
(1) "Monnaie, crédit, dette...". Oui, je sais, ça fait pédant de se citer soi-même. Mais bon...
(2) "Par essence, la création monétaire ex nihilo que pratiquent les banques est semblable, je n’hésite pas à le dire pour que les gens comprennent bien ce qui est en jeu ici, à la fabrication de monnaie par des faux-monnayeurs, si justement réprimée par la loi.” Maurice Allais, La Crise mondiale aujourd’hui (éd. Clément Juglar 1999)
(3) L'article fondamental de Irving Fisher ("100% money") est disponible en traductionf rançaise ici. La description du modèle de crédit se trouve page 56sq
(4) En fait, il me semble que le contrôle du crédit, tel qu'il a été pratiqué en France dans les années 1960 et 70 présente tous les avantages du "100% monnaie" sans en avoir les inconvénients. Dans ce système, l'Etat permet aux banques la création monétaire, mais reglemente la manière dont la monnaie ainsi créé peut être utilisée, en définissant des quotas par type de prêt. L'Etat peut ainsi non seulement contrôler la création de monnaie (même s'il n'en a pas le monopole) mais aussi son emploi... mais cela est une autre discussion.
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