Ca y est. Mélenchon s’est découvert une nouvelle cause : le classement statistique des listes pour les élections municipales choisi par le ministère de l’Intérieur. On a envie de se dire qu’il y a des sujets de fond plus intéressants sur lesquels partir en croisade, des questions beaucoup plus lourdes auxquelles consacrer des billets sur des blogs. Et bien, vous avez tout faux. Car vous ne le savez pas, braves gens, mais l’infâme Manuel Valls et ses séides sont en train de préparer une monumentale « bidouille », « mélange d’amateurisme, de mauvaise foi, et de perfidie » destinée, vous vous en doutez, à dissimuler les magnifiques résultats du Front de Gauche. Bien entendu, comme souvent dans les campagnes de Mélenchon, tout cela relève du fantasme plus ou moins bien manipulé. Loin de l’amateurisme, de la mauvaise foi ou de la perfidie, cette affaire révèle surtout la difficulté qu’il y a à agréger à l’échelon national un univers politique atomisé dont la cohérence nationale a depuis bien longtemps disparu pour laisser le pas à la logique locale.
Essayons de comprendre le problème : le soir du deuxième tour, nous aurons tous envie de disposer des résultats triés en fonction d’étiquettes compréhensibles au niveau national. On peut toujours annoncer dans un journal télévisé qu’à Conques-les-plages la liste « Ensemble pour Conques » fait 25% des voix alors « Conques avenir » se situe à 23% et que la liste « Union Conchilienne » fait 14% et pourrait se maintenir. Cela parlera certainement aux citoyens de Conques, mais il y a fort à parier que cela ne dise rien à plusieurs dizaines de millions de citoyens qui n’ont pas la chance de connaître les nuances politiques de cette charmante bourgade. Par contre, si on nous explique que la liste soutenue par le PS se trouve en tête à 25%, celle de droite UMP-UDI à 23% alors que la liste soutenue par le FN peut se maintenir avec 14%, tout à coup nous seront bien plus nombreux à comprendre la situation politique.
C’est pourquoi le ministère de l’intérieur traditionnellement ne se contente pas de publier les résultats en utilisant uniquement les libellés déposés par les listes, mais essaye de les classer en « nuances » en fonction de leur position politique pour pouvoir faire une agrégation des résultats. Dans le temps, c’était simple : les listes étaient en général investies par des partis politiques nationaux, soit seuls, soit dans le cadre d’alliances nationales. On pouvait ainsi parler dans les années 1970 de listes « RPR », « PS », « PCF », « UDF », pour les partis, « majorité présidentielle » (union UDF-RPR) ou « union de la gauche » pour les alliances. Il était d’ailleurs assez simple de faire les attributions puisque les listes cherchaient à bien identifier les partis nationaux qui les soutenaient. Les candidats indépendants étaient eux classés sur un mode plus arbitraire en « divers gauche », « divers droite » ou « centriste » selon une appréciation plus ou moins subjective mais en général éclairée par une connaissance du terrain des services préfectoraux.
Avec l’affaiblissement des partis politiques nationaux, ce classement devient de plus en plus difficile à gérer. D’une part, beaucoup de candidats omettent d’indiquer leur affiliation partisane, ou noient celle-ci au milieu d’une galaxie de petites organisations qui « soutiennent » la liste. D’autre part, les alliances sont à géométrie variable et il n’y a pas de véritable investiture nationale qui permette de savoir qui a droit à l’étiquette et qui n’y a pas droit. Le cas du Front de Gauche est l’illustration même de la difficulté. Dans la mesure ou aucune autorité n’accorde l’investiture « Front de Gauche », n’importe qui peut s’en réclamer. On trouve des listes qui se prétendent « Front de Gauche » dans les combinaisons les plus étonnantes : ici c’est le PG, EELV et le NPA qui utilisent l’étiquette, alors qu’ailleurs ce sera le PCF avec le PS. Comment dans ces conditions classer les listes ? Comment classer les rassemblements hétéroclites qui se forment dans chaque municipalité pour leur donner un sens national ?
Le ministère de l’Intérieur a cette fois-ci défini dix-sept « nuances » (1). Huit correspondent à des partis : y figurent le FN, l’UMP, l’UDI, le MODEM, le PS, EELV, le PCF… et le PG. Mélenchon peut difficilement se plaindre de ce choix qui met son groupuscule à égalité avec des partis qui pèsent bien plus lourd. Deux « nuances », « extrême droite » et « extrême gauche », correspondent à une nébuleuse de petits partis difficiles à classer autrement. Trois « nuances » essayent de classer les listes indépendantes : « divers droite », « divers gauche » et « divers ». Et finalement, quatre sont réservés aux « unions » : « union du centre », « union de droite », « union de gauche » et « front de gauche ». On voit donc que dans le choix des nuances on peut difficilement accuser Valls de chercher à minimiser le soldat Mélenchon : le Parti de Gauche tout comme le Front de Gauche sont clairement individualisés et reçoivent, si l’on peut dire, un traitement de faveur.
Reste ensuite le travail le plus complexe : classer chaque liste sur cette grille. Et c’est là que les difficultés commencent. Comment classer ? Ou situer par exemple une liste d’union PS-PRG-EELV dont la tête de liste est une personnalité indépendante ? En tant que « liste PS » ? « union de gauche » ? « Divers gauche » ? Il y a bien entendu dans ce classement une part d’incertitude, de subjectivité, d’arbitraire. Un arbitraire qui est tout de même nuancé par la connaissance qu’ont les services préfectoraux de la politique locale, et des possibilités de chaque liste de proposer un classement et de faire appel du classement retenu. Ce n’est pas une procédure totalement satisfaisante, mais comment faire autrement ?
En fait, au lieu de vouer aux gémonies cet exercice statistique en lui prêtant des intentions plus ou moins perverses, il faut comprendre ses limites intrinsèques. Celles-ci viennent du fait qu’on essaye de donner une cohérence nationale à une situation qui n’en a pas. Il y a des limites aux conclusions qu’on peut tirer à partir de l’addition des votes d’une liste « union de la gauche » PS+EELV du Gers avec une liste PRG+PS en Corse et une liste PS+PCF à Paris. Ces limites sont inévitables. Il faut en être conscient, c’est tout. D’ailleurs, à ma connaissance personne ne propose un meilleur instrument statistique, pas même Mélenchon. Parce qu’au-delà de ses critiques acerbes et de ses dards empoisonnés lancés dans la direction de Manuel Valls, on ne voit pas quelle serait la méthode proposée par le Petit Timonier pour la comptabilité des résultats qui permettrait de refléter le véritable poids de chaque option politique.
En fait, on voit assez vite que la critique de Mélenchon ne vient pas d’un souci d’exactitude statistique, mais de défense des intérêts tactiques. Ainsi, il se vante que « à Clermont-Ferrand et Toulouse, nous avons obtenu gain de cause et les listes PG-Ensemble sont nuancées liste « FDG » ». En d’autres termes, Mélenchon se vante d’avoir eu « gain de cause » en obtenant pour les listes « PG-Ensemble » une nuance de toute évidence non conforme à la réalité - puisque le PCF, membre du FDG, ne soutient pas cette liste – mais correspondant à ses intérêts. Ce genre de commentaire montre combien le souci est surtout de faire apparaître sous l’étiquette « Front de Gauche » autant de listes que possible, pour améliorer artificiellement le score. C’est cela la perversité du système : chaque parti a tout intérêt à faire rattacher autant de listes que possible à la « nuance » censée le représenter dans l’opinion. Mélenchon devrait militer pour que toutes les listes incluant le PCF soient cataloguées « Front de Gauche » imaginez les centaines de milliers de votes pour la liste Hidalgo à Paris tombant dans l’escarcelle du « Front de Gauche » par la magie des statistiques…
Et comme tout tacticien qui se respecte, Mélenchon a un mouvement d’avance. Tout ce battage autour des « nuances » (deux billets de publié sur son blog sur ce sujet (2), sans compter ses interventions innombrables sur les médias) est fort habile. Outre le fait de stimuler le réflexe « victimaire » de ses militants et de cibler Manuel Valls, l’homme que la « gauche radicale » adore haïr, c’est une manœuvre préparatoire qui lui permettra le soir du premier tour, de mener la charge, de justifier les mauvaises performances, et d’avoir quelque chose à dire sur les plateaux de télévision. N’oubliez pas, c’est ici que vous l’avez lu en premier.
Descartes
(1) consultables sur http://elections.interieur.gouv.fr/MN2014/nuances.html
(2) http://www.jean-luc-melenchon.fr/2014/03/15/au-debut-des-magnolias
http://www.jean-luc-melenchon.fr/2014/03/05/la-strategie-de-loutrage-permanent
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