La politique était atone, elle est devenue en quelques jours répugnante. On avait eu droit à la saga des amours du président de la République, on a eu la publication des « cassettes » de Patrick Buisson, il y a maintenant celle des écoutes téléphoniques de Nicolas Sarkozy. Toutes ces « affaires » posent une question lancinante, celle du statut de l’homme politique et au-delà de lui, le statut de ce qui est dit dans les cercles du pouvoir.
La vulgate d’aujourd’hui veut que la confidentialité et le secret soient les ennemis de la démocratie. Si les hommes politiques et les fonctionnaires gardent jalousement le secret des échanges et des documents, c’est forcément pour préserver leur pouvoir et échapper au contrôle du peuple. Celui qui révèle un échange ou un document « confidentiel » issu des cercles du pouvoir et le journaliste qui publie ce document sont des êtres dignes d’éloge et de protection - au point que des lois ont été faites pour protéger les sources des journalistes – puisqu’ils permettent au peuple de connaître ce qui se fait dans son dos. Des lois ont été faites pour permettre aux citoyens d’accéder à l’ensemble des documents administratifs, et l’interprétation de cette loi est très large, couvrant non seulement les décisions mais aussi tous les documents préparatoires de celles-ci. La conclusion évidente de cette logique est que le système idéal serait celui ou tout document, toute conversation tenue dans les cénacles du pouvoir serait parfaitement publics.
Cette vision me paraît profondément perverse. Perverse, parce qu’elle nous dessine un monde totalitaire ou chacune de nos expressions serait soumise potentiellement au scrutin de la collectivité. Car où met-on les frontières ? Si j’ai le droit d’accéder aux comptes-rendus du conseil des ministres (1), pourquoi n’aurais-je dans les mêmes conditions accès aux notes prises par mon médecin ou l’instituteur de mes enfants, des discussions de mon postier ou de mon banquier avec sa hiérarchie ? Et si tout peut être dit, tout peut être diffusé, qui se risquera à exprimer ou à écrire ses véritables opinions ?
On note déjà les effets délétères de la « transparence » dans le fonctionnement de l’ensemble des institutions. Il y a trente ans, j’aurais écrit à mon chef ce que je pense vraiment de tel ou tel dossier. Je pouvais alors compter sur la discrétion de mes collègues, sur la protection de la loi, sur la déontologie des journalistes. Aujourd’hui, si j’écris, je ne dois écrire que des choses qui seraient inoffensives si elles se retrouvaient en première page du « Monde ». Conséquence : les choses véritablement importantes ne s’écrivent plus, elles sont communiquées oralement, souvent entre deux portes, au risque d’être mal comprises et sans laisser de trace. Dans les administrations et les grandes entreprises se multiplient les réunions sans ordre du jour ni compte rendu, de manière à ne laisser aucun document qui pourrait demain se retrouver dans les journaux. Dans les administrations, on n’exprime plus franchement ses analyses que sur des « notes blanches », qui ne portent ni le timbre du service émetteur, ni le nom de l’auteur. Et maintenant que l’enregistrement des conversations semble se généraliser, il y a le risque tout à fait réel que toute expression franche à visage découvert devienne impossible.
La démocratie repose sur une délégation et une confiance. Le peuple confie à un groupe d’hommes et de femmes le soin de conduire la Nation en son nom. Bien entendu, la démocratie implique que les hommes que le peuple a choisis soient contrôlés par lui et lui rendent des comptes. Mais jusqu’où doit aller ce contrôle ? Doit-il se limiter aux actes et aux décisions prises par l’homme politique, ou s’étend-t-il aux débats et aux échanges qui ont précédé la décision et qui l’ont préparée ? Le peuple a-t-il un droit sacré à savoir non seulement ce que le ministre décide, mais ce que son conseiller lui a susurré à l’oreille, ce que son administration lui a conseillé ? Imaginons que demain nous ayons à notre disposition une machine capable de lire dans les pensées. Faudrait-il livrer les pensées des hommes et des femmes politiques, des patrons, des fonctionnaires à l’examen du public ? Je n’imagine pas qu’on puisse répondre « oui » à cette question. Et pourtant, on considère parfaitement normal de livrer à la curiosité publique des échanges écrits ou oraux qui révèlent – ou du moins sont censés exprimer - ces pensées.
Il est paradoxal que la génération élevée sous les auspices de Sigmund Freud soit celle qui rêve de la transparence absolue. Si la théorie freudienne nous enseigne quelque chose, c’est bien qu’il existe un inconscient, une partie de notre psyché qui nous est inaccessible. Et cette inaccessibilité est nécessaire : si toutes nos pensées étaient exprimées et connues, la vie sociale deviendrait impossible. Et cela est aussi vrai dans la vie intime que dans la vie politique. La confidentialité de nos pensées n’est pas l’ennemi de la démocratie, c’est au contraire le ciment indispensable de toute vie sociale. Et comment pourrait-il y avoir de confidentialité des pensées s’il n’y a pas confidentialité des documents et des conversations qui les expriment ?
Les écoutes dont a été l’objet Nicolas Sarkozy ne sont pas scandaleuses en soi, même si on peut se poser des questions sur l’écoute des conversations entre l’avocat et son client. Si ces enregistrements étaient restés dans le bureau d’un juge pour être utilisées éventuellement dans une procédure, il n’y aurait rien à redire. Ce qui est scandaleux, inacceptable, et doit être dénoncé comme tel, c’est qu’elles ont été publiées. La loi donne le droit aux juges d’ordonner des écoutes, elle leur donne le devoir de préserver la confidentialité de celles-ci. L’autorisation d’écouter ne vaut pas autorisation de rendre les écoutes publiques. Cette affaire révèle une double faillite : celle de l’institution politico-judiciaire, qui a failli à son devoir de protéger les secrets dont elle est dépositaire, et celle des journalistes, qui n’ont que le mot « déontologie » à la bouche mais qui pour faire un scoop – ou pour nuire à un personnage qu’ils n’aiment pas – sont prêts à s’asseoir dessus. La publication des « cassettes » de Patrick Buisson était de toute évidence contraire à toute éthique journalistique. Cela ne semble pas avoir chagriné les gardiens du temple journalistique que sont Mediapart ou Le Monde, pourtant prompts à réagir lorsqu’un service de l’Etat cherche à se procurer des « fadettes ».
Le dommage que la logique de la « transparence » à tout crin fait à nos institutions est considérable. Car le secret est consubstantiel à toute institution politique. Hegel avait bien cadré le problème lorsqu’il écrivait « Il n'y a pas de héros pour son valet de chambre ; mais non pas parce que le héros n'est pas un héros, mais parce que le valet de chambre est un valet de chambre, avec lequel le héros n'a pas affaire en tant que héros, mais en tant que mangeant, buvant, s'habillant, en général en tant qu'homme privé dans la singularité du besoin et de la représentation ». Dès lors que le citoyen entre dans l’intimité de l’homme politique, que ce soit son intimité privée ou celle qui concerne l’exercice du pouvoir, dès lors qu’il pénètre ses secrets, il se prive de la possibilité d’avoir des héros. Il ne lui reste plus qu’à s’accommoder des hommes « normaux », gérant l’Etat comme on gère une boutique. Certains peuples s’en accommodent. Pas les français, et je pense profondément qu’ils ont raison. Pour être grand, il faut comme le souligne Hegel pouvoir se séparer de ce qui fait la banalité du quotidien. Le « grand homme » ne va pas aux cabinets. Et comme tous les hommes grands ou petits ont les mêmes besoins, la grandeur exige que ce passage reste caché.
On ne peut sérieusement défendre la souveraineté populaire et en même temps affirmer que les hommes politiques sont « normaux » et soumis aux mêmes règles que vous ou moi. Si le peuple est souverain, alors l’investiture par le suffrage universel confère une singularité irréductible. Celui qui l’a reçue n’est pas, n’est plus un « citoyen comme un autre ». Le président de la République circule en voiture officielle qui brûle les feux rouges non pas pour sa commodité personnelle, mais parce que le peuple souverain ne saurait supporter que l’homme exceptionnel qu’il a élu pour le gouverner perde son temps dans des embouteillages. La souveraineté populaire implique nécessairement que l’homme politique soit soumis à une juridiction particulière, la juridiction politique. Le juge des hommes politiques n’est pas le juge civil ou pénal, mais le peuple lui-même. Celle-ci peut condamner pour des actes qui ne sont nullement punis par le code pénal, ou ignorer des actes qui pourtant y figurent explicitement comme délits. A ce juge, l’homme politique doit des comptes, mais il n’a pas à lui révéler ses pensées. Et c’est pourquoi ses conversations et ses écrits sont nécessairement soumis à une confidentialité absolue que personne, pas même lui-même, ne saurait briser sous peine de banaliser la fonction.
Oui, il nous faut préserver le secret. Le nôtre comme celui des autres. Celui de l’avocat qui nous conseille et celui du médecin qui nous soigne. Et bien entendu, celui du politicien qui nous gouverne. En l’exposant, nous perdons infiniment plus que nous ne gagnons. Il nous faut préserver non seulement les secrets en tant que tels, mais l’idée même de secret comme élément inséparable de l’exercice démocratique.
Descartes
(1) Peut-être la meilleure illustration de l’importance du secret est le statut du Conseil des Ministres. Au temps de De Gaulle, le Conseil était soumis à un rituel précis : seuls certains membres du gouvernement, les ministres pleins y assistaient. Personne sauf le secrétaire général de la présidence n’était autorisé à prendre des notes, ni a répéter ce qui s’était dit à la table du Conseil. Et à l’époque le Conseil était important. Depuis, beaucoup de choses ont changé. L’ensemble du gouvernement assiste au Conseil, les ministres non seulement prennent des notes mais twittent sans pitié et ne se gênent pas pour raconter ce qui s’y passe. Conséquence : le conseil des ministres n’a plus qu’une importance marginale. Pourtant, ce sont les mêmes affaires qui y sont discutées… mais la symbolique n’y est plus. Réunissez un cénacle réduit derrière des portes closes, et tout le monde sera persuadé que c’est important. Réunissez tout le monde à portes ouvertes, et tout le monde tirera la conclusion que cela n’a pas le moindre intérêt.
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