Louis Aragon avait remarqué en 1968, devant une assemblée d’étudiants, que c’est avec les jeunes cons qu’on fait des vieux cons plus tard. Le temps lui a donné raison au-delà du vraisemblable. La génération qui à vingt ans parlait d’amour libre nous bassine quarante ans plus tard que seul le mariage permet à deux êtres de s’aimer. La suivante, celle qui se voulait affranchie du « discours patriarcal », impose aujourd’hui une vision des rapports entre les deux sexes qui aurait ravie la reine Victoria. D’un côté, des mâles incapables de se contrôler dès qu’un talon leur est montré, de l’autre les « faibles femmes » incapables de résister à l’emprise mentale du mâle, et nécessitant donc que l’Etat intervienne pour les protéger. On avait beaucoup rigolé lorsque Ségolène Royal, la « femme débout », avait proposé lors du débat d’entre les deux tours de créer un corps spécial de fonctionnaires destiné à accompagner les femmes policier à leur domicile pour leur éviter de se faire agresser. Cette vision néo-victorienne a encore cours, et nous en avons eu la démonstration le week-end dernier, avec la journée internationale des femmes, devenue le carnaval médiatique du féminisme d’Etat. Pour une si importante occasion, le président de la République a voulu marquer la journée en allant déjeuner chez Madame « la » ministre des droits des femmes avec « des femmes dirigeantes d’entreprise », après avoir rencontré dans les locaux du ministère « 3 générations de femmes issues de 4 familles » (1).
Il est assez rare qu’un président de la République se déplace dans un ministère pour rencontrer une catégorie de la population à l’occasion de sa fête calendaire. Aucun président à ma connaissance ne s’est rendu le 1er mai au ministère du Travail pour rencontrer « 3 générations de travailleurs issus de 4 familles ». Et on peut imaginer que le président parle chaque jour à des dizaines et des dizaines de femmes. Mais voilà, il les rencontre en tant que collaboratrice, commerçante, représentante syndicale, médecin, policier, femme de ménage ou maîtresse. Jamais « en tant que femme », expression consacrée dont une bonne partie de notre personnel politique féminin préface chacune de ses remarques. Pour connaître « la femme » essentielle, celles qui se cache derrière les femmes réelles que le président – et chacun de nous – voit chaque jour, il faut une maïeutique, organisée par un ministère ad hoc, qui puisse offrir au président un dialogue avec une dizaine de femmes censées « représenter » par on ne sait quel mécanisme « 3 générations de femmes », rien que ça (2). On aimerait connaître la méthode utilisée pour sélectionner ces « femmes représentatives », je suis sûr que ça doit être très révélateur des idées de ce que « représenter » veut dire au royaume de Najat Vallaud-Belkacem.
Mais après la causette avec les familles, on passe aux choses sérieuses, c'est-à-dire, à un déjeuner avec « des femmes cheffes d’entreprise ». Ce n’est pas porter injure aux « chefs d’entreprise » - en d’autres temps la gauche les appelait « patrons » mais que voulez-vous, les jeunes cons sont devenus vieux - ou nier leur utilité sociale que de constater que le métier du chef d’entreprise consiste à faire fructifier un capital, le sien ou celui que ses actionnaires lui confient. Que l’on vende des vaccins ou des bombes, des hamburgers ou des livres, cela n’a pas la moindre importance dès lors que les dividendes sont au rendez-vous. Pas de quoi avoir honte, certainement, mais pas de quoi être très fier non plus. Une femme médecin hospitalier, professeur, pilote de chasse, policier ou préfet bosse infiniment plus, dans des conditions infiniment plus difficiles et pour une pitance infiniment plus maigre qu’une « cheffe d’entreprise ». Pourquoi alors célébrer la journée internationale des femmes – de toutes les femmes – en déjeunant avec une section aussi réduite – et aussi privilégiée – du monde féminin ? Du temps où Sarkozy était président et Hollande dans l’opposition, on rigolait à gauche du président bling-bling qui préférait les patrons aux artistes, les « chefs d’entreprise » aux intellectuels. Le bling-bling a disparu, mais sur le fond rien ne semble avoir changé : à l’heure de « déjeuner avec des femmes », on n’a pas songé à offrir au président la possibilité de rencontrer une chercheuse, une écrivaine, une procureure, une préfète – je me force, je me force… - qui aurait pu illustrer le président dans les difficultés de servir son pays lorsqu’on est une femme. On lui a offert plutôt une brochette qui lui expliquera combien il est difficile de gagner de l’argent lorsqu’on est une femme. C’est la nouvelle mode. Le temps où – à gauche comme à droite – on ne mettait pas sur le même plan les serviteurs du bien commun et les hommes d’argent est bel et bien révolu.
Mais les frasques de notre président et de sa ministre ne sont rien comparées au torrent médiatique qui pendant tout un week-end s’est abattu sur nous, pauvres pécheurs pourvus de pénis. Journaux, radios et télévision se sont donné le mot pour nous faire pendant trois jours la morale. Il serait fastidieux de lister des exemples, aussi je n’en ai choisi qu’un seul, celui qui illustre le mieux le néo-victorianisme qui se cache derrière ce « féminisme d’Etat ». La chose a été entendue sur le « sept-neuf » de France-Inter : l’auditeur se voyait confronté à une nouvelle invention, le « harcèlement de rue ». C'est-à-dire, les remarques, les sifflements, les propositions que peuvent faire les humains porteurs de phallus lorsqu’ils croisent dans la rue les individus du genre humain qui en sont dépourvus (3). Comme souvent, la chose était racontée avec un sens étonnant du comique involontaire, le journaliste commençant par affirmer que « si l’on interroge une femme au hasard, elle vous dira toujours qu’elle en a été victime, et si vous lui demandez quand, elle dira très récemment », pour ensuite nous informer que le phénomène touchait « une femme sur cinq », ce qui revient à traiter quatre femmes sur cinq de menteuses. Mais bon, au-delà de la formulation, il est intéressant de se pencher sur le phénomène lui-même, et sur le raisonnement qui se cache derrière sa diabolisation.
Nous les humains nous sommes, n’en déplaise aux victoriens et aux « féministes de genre » - deux espèces qui ont de nombreux points communs, comme nous allons le voir – des animaux sexués. Et comme pour tout animal sexué, notre reproduction sociale mais aussi individuelle a été pendant des siècles liée étroitement à notre capacité de séduire un partenaire. Ce besoin de séduire est naturel, il est inscrit dans les gênes de notre espèce comme de l’immense majorité des animaux évolués. Il est sélectionné à chaque génération, puisque les individus les plus « séducteurs » sont ceux qui ont le plus de chance de transmettre leur potentiel génétique. Il y a quelques semaines, Jean-Claude Amezen avait raconté dans son émission « sur les épaules de Darwin » - émission que je recommande, et qui montre que notre radio nationale a su préserver quelques émissions qui ne cèdent pas à l’anti-rationnalisme ambient – l’étrange cas de l’oiseau jardinier, espèce dont le mâle construit pour séduire la femelle un petit « jardin » assez complexe en installant des végétaux, des pierres colorées, des coquillages, et toutes sortes de matériels. La femelle visite plusieurs fois les jardins de ses prétendant et n’accepte de s’accoupler qu’avec celui dont le jardin l’a séduite. Quel meilleur exemple, quel exemple plus poétique de l’importance que joue la séduction dans la nature ?
Pourquoi croyez-vous que la jeune fille qui voyageait en face de moi dans le métro ce matin a mis des bottes parfaitement cirées, un jean soigneusement délavé et rapé qui lui serre magnifiquement les formes, un chemisier en soie brodée, un manteau en cuir soigneusement choisi ? Pourquoi pensez-vous qu’elle a pris vingt bonnes minutes sur son sommeil pour être impeccablement maquillée ? Pour être vue, pour plaire, pour susciter admiration chez ses possibles partenaires et envie chez ses concurrentes. Si elle vivait seule dans une île déserte, il y a fort à parier qu’elle se serait dispensé de ce travail, comme Robinson Crusoë qui n’avait cure d’arpenter son île hirsute et en haillons, et qui ne devait qu’à la morsure du soleil tropical le fait de ne pas se promener nu. Si chaque matin nous nous habillons, nous maquillons et nous peignons, c’est parce qu’il y a un Autre qui nous regarde. Et nous choisissons nos vêtements, notre maquillage, notre coiffure et même quelquefois de modifier notre corps – piercings, tatouages – en fonction du message que nous voulons faire passer à l’Autre : le séduire ou le repousser, lui promettre ou le menacer. Ou tout simplement nous faire reconnaître par lui. Mais dans l’immense majorité des cas, nous cherchons tout simplement à plaire.
Mais à quoi bon faire tout ce travail si l’Autre reste muet ? Comment savoir si notre message est passé, s’il a été compris ou même perçu ? Un mode de communication n’a de sens que si l’autre a les moyens de comprendre le message et d’y répondre. Maintenant, comment je fais, ce matin, alors que cette belle jeune fille est assise devant moi dans le métro pour lui dire que je la trouve magnifique ? Si je siffle sur son passage, quelle sera sa réaction ? Comprendra-t-elle que c’est une marque d’appréciation de ses efforts pour apparaître belle ? En sera-t-elle contente ou se sentira-t-elle au contraire « harcelée » ? Si je lui dis « vous êtes très belle, mademoiselle », éprouvera-t-elle du plaisir de se savoir reconnue, ou se sentira-t-elle au contraire agressée ? Si l’on croit nos propagandistes, il faut opter à chaque fois pour la seconde hypothèse. Et c’est très triste, pour elle comme pour moi. Car, comme disait Brassens, « c’est une des pires perversions qui soit/que de garder une rose par devers soi » :
« La première à qui je l’offris
Tourna la tête avec mépris
La deuxième s’enfuit et court,
Court encore criant au secours
Si a troisième m’a donné
Un coup d’ombrelle sur le nez
La quatrième, c’est plus méchant,
Se mit en quête d’un agent
Car aujourd’hui, c’est saugrenu,
Sans être louche on ne peut pas
Fleurir les belles inconnues,
On est tombé bien bas bien bas
Et le pauvre petit bouton
de rose a fleuri le veston
D’un vague chien de commissaire,
Quelle misère »
C’est l’ambiguïté de notre société : on nous invite à nous extérioriser, à nous « exprimer » en montrant notre personnalité devant les autres à travers nos vêtements et nos attitudes. Mais les autres sont tenus à l’indifférence et il leur est interdit de réagir à cette extériorisation sous peine d’être accusés de violer nos droits constitutionnels ou de nous harceler. Le jeune homme qui vient à un entretien d’embauche avec une toile d’araignée tatouée sur le visage et dix piercings – j’ai compté – sur son visage est scandalisé par la réaction de peur de son interlocuteur qui estime en avoir assez vu et se considère injustement discriminé. La jeune fille qui s’habille, se maquille et se peigne pour apparaître belle se sent agressée et harcelée par les réactions de la gens masculine qu’elle cherche pourtant à séduire. L’idéal de cette société, c’est une femme allumeuse et un homme eunuque, la première montrant tout, le second restant indifférent.
Ce qui caractérisait l’époque victorienne, c’était une morale publique faisant surenchère de puritanisme mais cachant – fort mal d’ailleurs – les mœurs les plus perverses. Il faut relire Oscar Wilde pour voir à quel point la rigidité victorienne cachait tout pour mieux le dévoiler au bon moment, combien chaperons et dragons de vertu étaient impuissantes pour empêcher à la nature de suive son cours, mais contribuaient à exacerber le désir et de stimuler l’imagination en parant l’objet aimé de tous les charmes du fruit défendu.
Et comme cette époque, la nôtre a aussi ses dragons de vertu. Les « féministes de genre », c’est Lady Bracknell (4) sans l’humour d’Oscar Wilde. La devise des dragons est toujours la même : « cachez cette séduction que je ne saurais voir ». Car plus que le sexe, plus que la violence, c’est la séduction et le désir que les néo-puritains haïssent. Le sexe, c’est devenu un rapport purement mécanique, et la violence un délit pénal. Des sites Internet spécialisés permettent aux hommes et aux femmes de satisfaire leur besoin physique d’un soir – y compris un besoin sado-masochiste - sans que cela porte la moindre conséquence. Le rapport sexuel est tellement banalisé qu’il ne représente socialement le moindre danger. La séduction, par contre, sent toujours le souffre. Elle crée entre les êtres des rapports complexes qui se moquent des analyses simplistes des idéologues. Comment interdire la séduction, ce processus insidieux par lequel hommes et femmes arrivent à se donner complètement l’un à l’autre en dépit des avertissements et des règles instituées par des pisse-froid qui nous invitent à ouvrir des comptes séparés, à créer des plannings obsessionnels de tâches ménagères pour vérifier que chacun fait sa part, ou de penser au divorce avant le mariage, car on n’est jamais trop prudent.
Pour le « féminisme de genre », la séduction a toujours été le pire ennemi, la seule force capable de faire rentrer la femme la plus conscientisée à la cuisine pour faire des petits-plats à l’homme qu’elle aime. Il faut donc vacciner les troupes en permanence contre cette idée, et c’est cela qui donne au « féminisme de genre » ce côte froid et inhumain. Leur imaginaire – qui, regrettablement, est devenu l’imaginaire de la gauche – a chassé toute tendresse du monde. Il est celui de l’omnipotence d’un individu-e autosuffisant-e en tout, y compris dans sa propre reproduction. La « féministe de genre » veut pouvoir être mère sans être séduite, et pour en arriver là il lui faut un moyen de reproduction hermaphrodite : la PMA – et bientôt la GPA – pour tous. Mais cet individu-e omnipotent-e est forcément isolé et paranoïaque, entouré qu’il est d’autres individus tout aussi omnipotents que lui. Tout contact dans l’espace public devient ainsi une menace en puissance, un « harcèlement ». Dans un monde qui rejette la séduction, « vous êtes très belle, mademoiselle » ne peut sonner que comme une déclaration de guerre.
Je veux, comme Brassens, pouvoir fleurir les belles inconnues du métro – vous me direz que c’est injuste pour les moches, mais c’est la vie -, leur réciter des compliments et des poèmes sans me faire traiter de « harceleur » ou de violeur en puissance par des dragons de vertu obsédées à l’idée que les autres puissent être heureux. En ce 8 mars, est-ce trop demander ?
« Viva la liberta »
Descartes
(1) le compte rendu de cette journée, d’où sont extraites les expressions en italique, figure sur le site du ministère des droits des femmes (http://www.najat-vallaud-belkacem.com/2014/03/08/le-president-hollande-rencontre-3-generations-de-femmes-au-ministere/). Sa lecture est conseillée. Après tout, on n’a pas l’opportunité de rigoler tous les jours.
(2) L’utilisation de l’expression « générations de femmes » vaut elle aussi tous les lapsus du monde. Le terme « génération » appliqué à un être vivant s’entend généralement pour les espèces et implique un processus de reproduction dans lequel chaque génération est « générée » par celle qui la précède. Parler de « générations de femmes » laisse entrevoir une reproduction exclusivement féminine. Et je ne pense pas que ce soit un lapsus accidentel.
(3) Dans le système bigbrotheresque qui est le notre, cette dernière phrase pourrait me valoir les travaux forcés à perpétuité. En effet, elle définit la femme non pas par ce qu’elle a, mais par ce qui lui manque. Pourtant, elle correspond à une réalité biologique et symbolique : c’est la première chose que l’enfant remarque lorsqu’il se compare à d’autres enfants : les organes que la femme « a » et que l’homme « n’a pas » sont internes, alors que le phallus est externe et donc visible. Encore un sale coup de ce vieux sexiste qu’est Yahvé.
(4) Lady Bracknell est le chaperon de Gwendoline, la jeune fille que Constant aime dans « L’importance d’être Constant » d’Oscar Wilde. C’est elle qui, apprenant que Constant a perdu ses deux parents, déclare « perdre l’un de ses parents est un malheur, mais perdre les deux, cela devient de la négligence ».
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