« Corruptio optimi pessima » (1)
Il existe une gauche particulièrement attendrissante, c’est ce qu’on appelle la gauche morale. Cette gauche qui a des principes, et qui du haut de la tour d’ivoire de son honnêteté donne des leçons au reste de l’univers. Dans cette gauche, Christiane Taubira occupe une place particulière. Dans un article publié il y a quelques mois à « Politis », et qui comptait de toute évidence avec l’imprimatur de la ministre, la carrière de Christiane – je peux vous appeler Christiane ? – était présentée sans vergogne comme une suite de combats justes conduits avec des moyens irréprochables. Une sorte de nouvelle Jeanne d’Arc, en quelque sorte. Quitte à oublier d’évoquer son élection dans une liste conduite par Bernard Tapie, dont le moins qu’on puisse dire est que son rapport à l’éthique est inexistant.
Hélas, trois fois hélas ! Comme disait le président Lincoln, on peut tromper quelques gens longtemps, et tous les gens quelque temps, mais on ne peut pas tromper tous les gens tout le temps. Christiane Taubira a peut-être réussi à faire oublier ses frasques de jeunesse, ou le clientélisme qu’elle pratique dans sa Guyane d’origine. Mais cela devient un peu plus difficile lorsqu’à quelques jours d’intervalle son directeur de cabinet fait exactement ce que la ministre s’est engagé à ne jamais faire, et cela sans être sanctionné.
L’histoire vaut d’être raconté. François Falletti en est le principal acteur. Ce haut magistrat occupe le siège de procureur général de Paris, et à ce titre dirige le plus important parquet de France. Il a été nommé sous la présidence de Nicolas Sarkozy, certes… mais depuis sa nomination, il s’est acquitté consciencieusement de sa mission, avec une parfaite loyauté que d’ailleurs personne ne conteste. Mais voilà, François Falletti « ne partage pas la sensibilité » de la ministre de la justice. Et c’est ce qui lui vaut d’avoir été convoqué par le directeur et le directeur-adjoint du cabinet de Christiane Taubira. C’est dire l’importance que la ministre accordait à l’affaire : il est rare qu’un procureur soit convoqué chez le directeur de cabinet, et encore plus rare que l’adjoint soit présent. Et qu’on dit ces deux hauts fonctionnaires à ce pauvre Falletti ? Et bien, qu’il était prié de démissionner de son poste pour laisser la place à un magistrat plus proche de la « sensibilité » de la ministre. Bien entendu, à ce niveau là on fait les choses proprement, et Falletti se voit offrir une magnifique promotion-placard, sous forme d’un poste d’avocat général à la Cour de Cass’.
Quel est le problème, me direz vous ? Après tout, rien d’illégal là dedans. Dans l’état actuel de notre législation, les magistrats du parquet sont hiérarchiquement soumis à l’autorité du ministre de la Justice, qui peut les déplacer selon son bon plaisir. Christiane Taubira aurait donc parfaitement pu déplacer Falletti sans rien lui demander. Et j’ajoute que personnellement je partage cette vision. L’inamovibilité et l’indépendance des juges est la garantie de nos libertés. Mais le procureur ne juge pas, il poursuit au nom de la société. Or, ce qu’il est opportun ou non de poursuivre est un choix politique, et il me semble normal que ce choix soit fait par une autorité disposant de la légitimité démocratique, et non par des fonctionnaires que personne n’a élu. Ce n’est donc pas moi qui irait reprocher à Taubira de déplacer un procureur ou de lui donner des instructions.
Le problème, c’est que Taubira elle-même s’était engagée à ne pas intervenir dans les affaires des parquets, en attendant de réformer les lois elles mêmes pour faire naître un parquet indépendant. Et qu’a chaque occasion Taubira a toujours affirmé que l’indépendance des parquets était nécessaire à la garantie des libertés. A partir de là, l’affaire Falletti prend un autre tour. Ou bien Taubira est cohérente avec elle-même, et il faut admettre qu’en convoquant Falletti son cabinet à menacé les libertés publiques, ou bien Taubira a changé d’avis et il lui faut expliquer pourquoi depuis une semaine l’indépendance du parquet n’est plus aussi importante, ou bien elle n’a jamais vraiment cru à ses propres discours sur l’indépendance des procureurs, qui n’étaient là que pour faire plaisir à cette « gauche morale » dont je parlais plus haut.
Un élément me fait pencher pour la troisième hypothèse. Interrogée par l’opposition au Parlement lors des questions au gouvernement sur cette affaire, la ministre a fini sa réponse – passablement confuse - avec la formule « et si vous voulez vérifier, on peut toujours demander les fadettes ». Cette référence de la ministre à l’affaire dans laquelle le procureur Philippe Courroye avait cherché à percer les sources du « Monde » est très révélatrice. Si la ministre pense n’avoir rien fait de mal, pourquoi faire référence aux turpitudes des autres ? Sa réponse, au contraire, montre que la ministre a conscience d’avoir mal agi, puisqu’elle répond en substance « vous savez, si vous sortez mes turpitudes, je pourrais sortir les vôtres ».
La « gauche morale » se trompe régulièrement dans le choix de ses porte-étendart, ce qui l’oblige ensuite à regarder ailleurs lorsque les signes de corruption apparaissent. L'affaire Roland Dumas avait déjà permis de voir ce mécanisme à l’œuvre. Taubira avait déjà montré de quoi elle était capable lorsqu’elle avait nommé son compagnon au poste de « conseiller spécial » dans son cabinet, avec un salaire payé par la République. Le scandale provoqué par les remarques racistes à son encontre avaient permis d’occulter l’affaire. Aujourd’hui, nous voyons la ministre faire en secret ce qu’elle condamne en public (2). Comment fera cette fois-ci la « gauche morale » pour préserver son icône ?
Descartes
(1) « La corruption des meilleurs est la pire »
(2) On m’objectera que ce n’est pas la ministre, mais son directeur de cabinet qui a cherché a déplacer Falletti. C’est un mauvais argument : soit le directeur de cabinet a violé les instructions de son ministre, et il a failli aux devoirs de sa charge, soit il les a suivies, et le ministre en est responsable. Puisque Taubira n’a pas sanctionné son directeur de cabinet, il faut exclure la première possibilité.
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