Il a suffi d’une petite phrase pour que tout à coup notre poulailler médiatique se mette à bruisser. François Hollande a tout à coup dit « l’offre crée sa propre demande », et cela a été suffisant pour plonger nos médias dans les affres de la découverte. Comment ? Alors ce François Hollande qu’on croyait marxiste, celui-là même qui affiche la photo de Jaures au dessus de son lit et agitait le drapeau rouge dans les meetings ne serait finalement qu’on vulgaire « social-libéral » partisan de la politique de l’offre ? Mon dieu, il nous a bien caché son jeu, ce petit…
Pareille fausse ingénuité de la part de nos médiacrates frise l’indécence. On a du mal à croire que des gens qui suivent la vie politique de notre pays puissent être à ce point mal informés. Ou qu’ils se soient laissés bercer par les promesses d’un candidat aux élections au point d’y croire. Ceux qui font jouer leur sens commun plutôt que de se laisser bercer par les discours savent bien et depuis longtemps que non seulement François Hollande, mais l’ensemble des socialistes sont depuis bien longtemps convertis aux dogmes du « marché libre et non faussé » et d’un Etat dont la politique sociale se réduit à être la voiture balai qui ramasse les éclopés de la « mondialisation heureuse ». Qu’ils soient des convertis heureux ou des convertis honteux, qu’ils récitent avec application le credo libéral ou qu’ils continuent à s’indigner régulièrement avec des accents jaurésiens des ravages du capitalisme libéral, chaque fois qu’ils ont été aux affaires les socialistes ont voté avec une belle unanimité – sauf rares et louables exceptions – les politiques les plus conformes aux canons néo-libéraux, du « franc-fort » à l’euro-austérité en passant par le traité de Maastricht, l’ouverture des marchés et les privatisations voulues par Bruxelles. Découvrir que le Parti Socialiste en général et ses dirigeants en particulier ont fait allégeance au « social-libéralisme » c’est découvrir qu’il fait jour à midi.
Mais le plus amusant est qu’on tire cette conclusion a partir d’une citation de François Hollande, lui-même citant – mal – l’économiste Jean-Baptiste Say, censé avoir dit que « l’offre crée sa propre demande ». Cette citation est devenue au fil des années et grâce à une incompréhension fondamentale de ce que Say voulait dire une sorte de dogme fondamentale de la pensée néo-libérale dans sa bataille contre les keynésiens. Je vais essayer d’expliquer pourquoi.
Un débat qui agite couramment les économistes est celui des freins à la croissance. L’objectif de la politique économique étant de favoriser la croissance économique, la question s’est posé depuis la naissance des sciences économiques : qu’est ce la puissance publique doit faire pour maximiser la croissance économique ? Et pourquoi certaines économies, alors qu’elles bénéficient d’une main d’œuvre formée et abondante, de capital bon marché, de matières premières abondantes, ne croissent pas voire régressent ?
Ce débat se polarise depuis la fin du XIXème siècle sur le rapport entre l’offre et la demande. Car la croissance de l’économie dépend autant de la capacité de produire plus, que du fait que les biens produits trouvent preneur. Même si la capacité existe, personne ne produira des biens pour lesquels il n’y a pas de débouché. On déduit donc intuitivement que pour que l’économie puisse croître, il faut d’un côté pouvoir produire plus dans des bonnes conditions de coût : c’est le côté « offre ». Mais il faut aussi de l’autre côté qu’il y ait des consommateurs solvables pour acheter les biens produits : c’est le côté « demande ». Et depuis le XIXème siècle, les économistes s’écharpent pour savoir si dans une situation donnée le frein de la croissance est plutôt le défaut dans l’offre (c'est-à-dire, des biens trop chers ou en quantité insuffisante) ou dans la demande (des consommateurs trop pauvres ou trop craintifs pour acheter).
Jean-Baptiste Say a répondu à cette question par ce qu’on appelle la « loi des débouchés ». Voici ce qu’il écrivit dans sont « Traité d’économie politique » : « Il est bon de remarquer qu’un produit terminé offre, dès cet instant, un débouché à d’autres produits pour tout le montant de sa valeur. En effet, lorsque le dernier producteur a terminé un produit, son plus grand désir est de le vendre, pour que la valeur de ce produit ne chôme pas entre ses mains. Mais il n’est pas moins empressé de se défaire de l’argent que lui procure sa vente, pour que la valeur de l’argent ne chôme pas non plus. Or, on ne peut se défaire de son argent qu’en demandant à acheter un produit quelconque. On voit donc que le fait seul de la formation d’un produit ouvre, dès l’instant même, un débouché à d’autres produits. ».
Deux constatations donc : la première, c’est que la phrase par laquelle on résume ce paragraphe, à savoir, « l’offre crée sa propre demande » relève d’une interprétation hâtive : ce que Say voulait dire est que l’offre d’un produit augmente la demande globale dans la société – parce que l’argent gagné dans la fabrication de ce produit est réinjectée dans l’économie - mais pas forcément pour le produit en question. Vendre des Rafale augmente la demande de nourriture, puisque les ouvriers qui fabriquent ces avions iront dépenser leurs salaires dans le supermarché le plus proche, mais pas la demande d’avions de combat.
Mais la troisième constatation est la plus fondamentale : Jean-Baptiste Say écrit ces lignes en 1803, dans des conditions économiques bien particulières. Il énonce sa loi des débouchés comme étant universelle alors qu’en fait elle repose sur des hypothèses qui sont très liées à l’économie de la France à la fin du XVIIIème siècle. C'est-à-dire, pour l’immense majorité de la population française, une économie de pénurie. L’immense majorité des consommateurs se trouve dans une situation précaire, et par conséquent toute augmentation du revenu est immédiatement transformée en biens. C’est une économie donc où l’on dépense ou on investit la totalité de son revenu – et quelquefois bien plus, en ayant recours à l’endettement. En d’autres termes, il est évident pour Say que chacun sera « empressé de se défaire de l’argent que lui procure sa vente, pour que la valeur de l’argent ne chôme pas ». En d’autres termes, que la monnaie n’est qu’un moyen d’achat de biens, et qu’il n’y a donc pas de thésaurisation. C’est sur cette « évidence » que repose toute la « loi des débouchés ».
Mais cette « évidence » n’en est pas une. Si la thésaurisation est difficile dans une économie de pénurie où elle implique pour les individus de se priver de l’essentiel, elle est devenue de plus en plus accessible au fur et à mesure que grâce à la révolution industrielle on sort de l’économie de pénurie. Et des difficultés apparaissent qui remettent en cause la conclusion fondamentale de la « loi des débouchés ». En effet, si l’on suit le raisonnement de Say, une crise de demande est impossible. Les consommateurs auront toujours les moyens de suivre puisque celui qui fabrique un produit introduit dans l’économie les moyens de l’acheter. Les politiques publiques doivent viser uniquement à stimuler l’offre, et certainement pas la demande. Mais à la fin du XIXème siècle, on remarque que ce n’est pas le cas. Ford, parmi les premiers, constate par exemple que l’industrie automobile stagne parce que ses produits ne sont demandés que par une petite clientèle fortunée, les salaires de misère des ouvriers ne leur permettant pas de prétendre s’acheter un jour un tel véhicule. Ford arrive donc à une conclusion qui sera plus tard théorisée par Keynes : si le patron sacrifie ses marges pour payer de meilleurs salaires, les ouvriers pourront s’acheter des voitures et l’industrie verra sa croissance augmenter considérablement. En fin de compte, le patron y gagnera – ce qu’il perd sur la marge unitaire il le regagne sur la quantité – et l’ouvrier aussi. Ford aura donc réussi à faire croître son industrie en stimulant non pas l’offre (1), comme la loi de Say le commande mais bien la demande.
La crise de 1929 portera un coup qu’on aurait pu espérer définitif à la loi de Say. En effet, après l’effondrement de la bourse en septembre 1929, les Etats-Unis entrent dans une spirale déflationniste. En d’autres termes, les prix des biens diminuent chaque jour, des capacités de production énormes sont disponibles… et l’économie ne démarre pas – elle restera dans le marasme presque dix ans – alors que toutes les conditions de la « loi des débouchés » sont réunies. C’est Keynes qui théorise cette situation dans sa « Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie » publiée en 1936 : si l’économie ne redémarre, c’est tout simplement parce qu’il n’y a pas de demande pour répondre à l’offre. D’une part, la richesse était trop concentrée sur un groupe trop réduit de gens qui thésaurisaient une part importante, d’une autre les incertitudes sur l’avenir poussaient l’ensemble de la population à thésauriser elle aussi. La machine économique ne démarrera finalement aux Etats-Unis que lorsque le gouvernement américain abandonnera l’orthodoxie libérale pour stimuler la demande avec le « New Deal ». En France, l’orthodoxie – avec la déflation Laval, par exemple - durera jusqu’au triomphe du Front Populaire, trop tard pour rattraper l’Allemagne qui pratiquait une politique de stimulation de la demande depuis 1933… ces leçons ont été bien apprises, et dans le monde de l’après 1945, tout le monde est devenu keynésien. Ce qui ne veut pas dire nier l’importance de l’offre, mais admettre aussi que les crises de demande sont possibles.
Et en fait, on est toujours là. A chaque fois que la récession menace, le grand débat entre les économistes est toujours celui de savoir si c’est l’offre ou la demande qui font défaut. Il n’y a donc rien de particulièrement « néo-libéral » à conclure qu’à un moment donné l’offre peut être le problème. Un keynésien orthodoxe pourrait dans certaines conditions arriver à cette conclusion. Il est par contre étrange d’entendre un président de la République – et encore plus un qui se dit socialiste - de citer aujourd’hui la « loi des débouchés », dont on sait combien elle est fausse dans les conditions économiques qui sont les nôtres. Ce faisant, le président prend parti de la manière la plus dogmatique pour les néo-libéraux de la pire espèce, ceux qui ont oublié la crise de 1929 et croient toujours qu’une crise de la demande est totalement impossible.
Par ailleurs, on peut se demander ce que veut dire dans un contexte de libre circulation des capitaux et des marchandises une « politique de l’offre ». Les conditions de l’offre dans notre pays sont, pour la plupart des biens industriels, fixées non pas par la politique du gouvernement français, mais par les conditions du marché international. Sauf à réduire le niveau de vie des travailleurs français et les réglementations environnementales de nos usines au niveau chinois, « l’offre » en chemisettes françaises sera toujours moins bonne que « l’offre » chinoise. La politique de baisse des charges salariales et fiscales n’est donc pas à proprement parler une « politique de l’offre ». Dans le meilleur des cas – je ne préjuge pas de l’efficacité – elle améliorera les coûts de production et donc la marge de retour sur le capital investi. Cela permettra peut-être de sauver des emplois dans les domaines soumis à une forte concurrence internationale, en rendant la délocalisation moins intéressante. Mais elle n’aura aucun effet sur le prix des biens, qui sont eux fixés par un marché international. Ce n’est donc pas une politique de l’offre, mais plutôt une politique d’augmentation des marges. Ce qui revient à concentrer l’argent chez ceux qui dépensent le moins et thésaurisent le plus…
Aujourd’hui, nous sommes clairement dans une crise de la demande. Tous les symptômes sont là : la faible inflation, avec même un risque de déflation ; d’immenses capacités de production inemployées ; un chômage massif ; un coût du capital faible. Mais dans une économie ouverte, la relance de la demande par la redistribution de pouvoir d’achat se traduirait par un creusement de la balance commerciale, et fabriquerait surtout de la demande pour les usines chinoises, turques ou taiwanaises. Mais certainement pas en France.
On nous propose donc une politique qui est une fausse politique de l’offre, et qu’on pourrait appeler une « politique de compétitivité ». Elle est fondée sur le fait que la demande interne n’est pas suffisante mais que dans un contexte de libre circulation on ne peut rien y faire. La croissance ne peut se faire qu’en réponse à la demande étrangère. Et pour cela, il faut que nos produits soient compétitifs sur le marché international. Il s’agit donc bien d’améliorer notre « offre » tout en priant que les autres pays pratiquent des politiques favorables à la demande pour pouvoir placer nos produits.
Pourquoi pas, me direz-vous. Le problème est que pour améliorer l’offre à l’étranger il faut encore comprimer la consommation nationale, soit par la déflation salariale, soit par la déflation de la dépense publique. On aurait ainsi fait le choix d’appauvrir les travailleurs français pour sauver leurs emplois - et accessoirement les marges de leurs patrons. Ce qui finalement correspond assez bien à la vision « sociale-libérale » de l’école Delors/Rocard et des théories du « partage du travail »… qui a dit que François Hollande a changé de ligne ?
Descartes
(1) Pour être exact, il faut ajouter que Ford a par ailleurs cherché aussi à améliorer l’offre, en introduisant des mesures qui augmentaient considérablement la productivité. Mais ces mesures auraient été bien moins efficaces si elles n’avaient pas été associés a l’encouragement de la demande par le biais d’une politique salariale généreuse.
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