La légende dit qu’en apprenant la mort du président Félix Faure des suites d’une crise cardiaque consécutive à des ébats avec sa maîtresse, Clémenceau eut cette phrase lapidaire : « il voulait être César, mais il mourut Pompée ». Au-delà du goût douteux du jeu de mots, celui-ci résume bien le problème : les petites affaires de la chambre à coucher se marient mal avec les grandes affaires de l’Etat. Et lorsqu’on mélange les genres, c’est l’Etat qui y perd.
En apprenant les frasques de notre président – qu’il est inutile de rappeler ici par le détail, tant elles sont devenues maintenant du domaine public – j’avoue que ma première réponse instinctive fut une réaction de recul. Je n’ai jamais aimé le mélange des genres entre ce qui relève chez nos dirigeants du politique et ce qui relève de l’intime, et j’ai toujours apprécié la retenue dont fait preuve notre presse lorsqu’il s’agit d’étaler dans les pages des gazettes ce qui relève de la vie privée de nos dirigeants. D’autres pensent qu’il y a là un manque de transparence. Je ne pense pas que ce soit le cas : si le citoyen a le droit de surveiller les actes de ces dirigeants, ce droit n’inclut pas la surveillance de leur morale. Si le président a choisi de tromper sa femme avec une maîtresse (ou plutôt de tromper sa maîtresse avec une autre maîtresse), c’est devant ses proches et devant sa conscience qu’il répond, pas devant nous.
Mais la question de la séparation du privé et du public est bien plus subtile qu’on ne le croit généralement. Un fait de nature à priori privée peut avoir des ramifications dans la sphère publique en fonction de son contexte, de l’intention ou de l’investiture de son auteur. Ainsi, par exemple, le voile islamique. Ce choix vestimentaire, à priori du domaine privé, n’a pas la même signification selon qu’il est porté par une vieille femme tout frais débarquée du Mali ou par une jeune écolière née en France, qu’il est porté par habitude ou comme geste de défi, qu’il soit porté sur le marché ou dans un tribunal, par un fonctionnaire ou par un simple citoyen. Lorsqu’il est utilisé pour marquer une revendication communautaire ou pour défier la République, il est résolument dans la sphère publique.
L’incartade de notre président doit donc être analysée en fonction non seulement de l’acte en lui même, mais aussi du contexte et de l’investiture éminente de son auteur. Il faut constater d’abord que cette affaire ne pose ni pour les médias ni pour les citoyens une question morale. On a beau souffrir d’une américanisation galopante, on n’est pas encore tombé bas au point de considérer que la communauté à le droit de juger la moralité des actes relevant de l’intimité. Que le président ait menti à sa compagne « officielle » fait peut-être de lui un salaud, mais cela ne nous concerne pas. Dans cette matière, le président ne répond que devant sa conscience, et personne d’autre. Par contre, cette affaire révèle – ou plutôt confirme – des éléments sur la conception que François Hollande a de sa fonction et sur sa manière de la remplir. Et lorsqu’on examine le côté immature du comportement présidentiel, son incapacité à choisir et à trancher, cela relève bien du domaine public.
Et plus on avance dans le quinquennat, plus on s’aperçoit que le trait le plus distinctif de la gestion de notre président et de son gouvernement est bien l’immaturité. Affectant le rejet de tout ce qui caractérisait le sarkozysme, Hollande a repris en fait l’élément le plus détestable dans la gestion de l’ancien président. Cette immaturité se manifeste d’abord dans l’incapacité de François Hollande à définir lui-même ce que doit être son rôle. Est-il un guide qui s’occupe des grandes affaires pendant que son premier ministre s’occupe du quotidien, comme le faisaient les présidents de la lignée « gaullienne » ? Est-il au contraire un « hyper président » qui monte lui-même sur le ring pour échanger des coups, comme son prédécesseur ? Lorsqu’il parle, ses annonces sont elles la décision définitive qui clôt le débat, ou au contraire ouvrent-elles un débat dont les conclusions seront tirées par d’autres ?
C’est là que la vie privée et la vie publique de notre président se rejoignent : dans l’incapacité à choisir parmi plusieurs options et d’assumer le choix fait. Pourquoi choisir entre Gayet et Trierweiler, si on peut avoir les deux ? Lorsque cela se passe dans la chambre à coucher, ce n’est pas grave. Mais lorsqu’on n’arrive pas à trancher entre des options politiques, lorsqu’on lance en permanence des « grands débats » ou qu’on commande des rapports qu’on enterre ensuite, lorsqu’on veut en permanence ménager tout le monde et ne faire de la peine à personne, cela devient catastrophique.
J’ai plusieurs fois sur ce blog noté qu’en trente ans de carrière, Hollande n’avait jamais pris une position personnelle précise et tranchée sur quelque question de fond que ce soit. En dix-huit mois de présidence, il n’a pas une seule fois annoncé une mesure précise, élaborée, pensée en profondeur. Et cela ne s’est pas amélioré. Chaque fois qu’il annonce une politique, c’est dans le vague : « on réduira le nombre de régions » (combien il en restera ? quel découpage ? on verra bien plus tard). « un pacte de responsabilité avec le patronat » (en quoi consistera-t-il ? quelles sont les contreparties ? on verra bien plus tard). « un airbus de la transition énergétique » (en quoi il consiste ? qui y participera ? on verra bien plus tard). A chaque fois, le même schéma : une « annonce » qui n’en est pas une, puisqu’au moment ou le président parle le contenu concret de ce qu’il annonce n’existe pas, et « qu’on verra plus tard » ce qu’on y met. Cela se traduit bien entendu par une empoignade immédiate entre les différents lobbys et groupes d’influence pour emporte le morceau. Avec en fin de processus des textes mal conçus, mal ficelés, et souvent vidés de leur sens lors du débat parlementaire.
L’affaire Léonarda nous avait déjà donné un aperçu de cette incapacité à prendre une posture et l’assumer. Dans cette affaire, le président avait défendu la légalité de l’expulsion tout en critiquant son déroulement. Il se ménage la porte de sortie de « l’invitation » à la jeune fille à réintégrer le territoire français si elle le souhaitait, tout en assortissant son offre à la condition qu’elle revienne « seule ». Difficile de trouver un meilleur exemple de l’incapacité à choisir une ligne de notre président.
C’est pourquoi se demander si la dernière conférence de presse du président représente un « virage idéologique » est absurde. Pour qu’un « virage idéologique » s’esquisse, il faudrait qu’il y ait au départ une ligne idéologique à partir de la quelle on puisse changer. En 1983, on peut parler de « tournant de la rigueur » parce qu’en 1981 le gouvernement de Pierre Mauroy avait théorisé la relance. Mais en 2014, ce préalable manque cruellement : jamais Hollande n’a défini les contenus idéologiques qui le guident. Son discours est au contraire une permanente valse-hésitation entre des positions idéologiques diamétralement opposées : un jour il nous parle lyriquement de la « souveraineté nationale » (si, si), un autre il nous fait l’éloge de l’Europe fédérale qui abolit cette même souveraineté. Un jour il défend la politique de l’offre, le suivant il s’engage dans la politique de la demande. Un jour il expulse Léonarda, le jour suivant il lui propose de revenir.
La seule continuité, chez Hollande, c’est l’institutionnalisation de la politique du chien crevé au fil de l’eau médiatique. Ce n’est pas la volonté politique, mais le réseau des contraintes extérieures qui guident le gouvernement. Après les excès du volontarisme sarkozyen, on tombe dans l’excès inverse, celui de la résignation à des processus présentés comme inévitables et qu’on déguise derrière le discours « raisonnable » de la rédemption par la souffrance – qu’on appelle « réforme », il paraît que c’est plus moderne. La boussole de notre président, ce n’est pas une vision de la France de demain, c’est le souci de ne pas déplaire, de ne pas ouvrir un conflit, d’éviter un affrontement.
C’est pourquoi je ne serais pas étonné que nos paparazzi politiques déterrent, après les photos de l’idylle de notre président avec Trierweiller-Duflot et celles avec Gayet-Gattaz, d'autres photos de notre président casqué allant en scooter draguer bien d’autres. Le 2 mai 2012, lors de son débat avec Nicolas Sarkozy, François Hollande avait prononcé la phrase suivante : « Moi président de la République, je ferai en sorte que mon comportement soit en chaque instant exemplaire ». Exemplaire, oui. Mais exemple de quoi ?
Descartes
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