On a eu tendance, ces dernières décennies, à peindre notre monde politique comme un concentré de cynisme. Nous avons la preuve maintenant que ce n’est pas le cas. C’est en fait tout le contraire qui est vrai. Et pour s’en convaincre, il suffit de faire une petite revue des réactions de nos politiques de tout bord après qu’on ait découvert que nos « amis américains » espionnaient systématiquement les conversations et les échanges des dirigeants et des fonctionnaires de leurs alliés européens et des institutions communautaires. Il paraît que même le conseil européen était truffé de micros. Si c’est le cas, on ne peut que compatir au sort des pauvres agents de la CIA obligés d’écouter pendant des heures et sans interruption les bavardages jargonneux et sans le moindre intérêt des membres du Conseil… ils auraient mieux fait de « sonoriser » la cafétéria, il s’y disent des choses bien plus intéressantes.
Quelles ont été les réactions de nos dirigeants à cette annonce ? Celle de Viviane Reding, vice-présidente de la Commission Européenne et commissaire à la Justice, excusez du peu, est emblématique de toutes les autres : « entre amis, on ne s’espionne pas ». Laurent Fabius, ancien Premier ministre et ministre des Affaires Etrangères déclare, quant à lui, que « ces faits, s’ils se confirmaient, seraient tout à fait inacceptables ». Quant aux journalistes, ils ne sont pas en reste : « L’Oncle Sam se comporte très, très mal » était le titre de l’éditorial du Monde, le « journal de référence » de nos élites.
Tout ça a de quoi surprendre un observateur moyennement informé de la vie politique. Après tout, cette découverte ne surprend que ceux qui ont envie d’être surpris. Les Etats-Unis et la plupart des états européens sont parties à une alliance militaire de défense mutuelle. Mais que ce soit dans le domaine politique ou économique, personne ne fait des cadeaux à personne. Serait-on surpris d’apprendre que les américains ont utilisé leur puissance politique pour évincer les entreprises françaises, anglaises ou allemandes d’un marché donné, par exemple ? Croyez-vous vraiment que les pays qui préfèrent le F16 à notre « Rafale » le font simplement pour des questions techniques ? Imaginez-vous vraiment que les hommes qui négocient ces contrats aux montants à neuf chiffres minimum partent la fleur au fusil pour des négociations « entre gentlemen » sans chercher à connaître à l’avance les informations et les positions de leurs adversaires ? Allons, soyons sérieux…
Dans ce monde où tous les coups sont permis, il faut être d’une grande naïveté pour croire que les américains – mais aussi les français, les anglais, les allemands et les autres – auraient le moindre scrupule à photocopier les papiers qui traînent, à lire les courriers ou, si l’occasion se présente, à écouter les conversations. L’erreur n’est pas de croire que « entre amis on ne s’espionne pas ». L’erreur, c’est de croire que les rapports entre Etats peuvent être formulés en termes « d’amitié ». Les nations n’ont pas de sentiments, elles n’ont que des intérêts. Et l’intérêt commande qu’avant d’aller à une négociation ou d’entreprendre une action politique, on ait le plus possible d’information sur notre adversaire, quelque soit le moyen par lequel l’information a été obtenue. Les espions américains qui ont « sonorisé » les délégations européennes n’ont fait que leur boulot et n’ont commis qu’une seule faute : celle de se faire prendre. Et on peut espérer que nos services à nous font correctement le boulot et alimentent nos ministres et nos négociateurs en informations au moins aussi fines que celles collectés par nos adversaires.
Ce qui pose la question cruciale : lorsque Viviane Reding, Laurent Fabius ou Natalie Nougayrède font part de leurs réactions indignées, sont ils sincères ou jouent-ils au contraire un rôle de composition ? En d’autres termes, sont-ils des ingénus ou des cyniques ? J’aimerais croire que la deuxième explication est la bonne, tant je préfère voir aux commandes de l’Etat un cynique qu’un imbécile. Malheureusement, je pense que l’ingénuité de nos dirigeants et de nos prescripteurs d’opinion n’est pas feinte, qu’elle reflète un véritable croyance dans le fait que le monde « occidental » et l’Europe en particulier sont un véritable royaume enchanté où tout le monde respecte les règles et aide ses « amis ».
Il y a plusieurs choses qui m’amènent à cette conclusion. La première, c’est que dans cette affaire toute cette indignation médiatique n’a eu aucun effet. Dans la bouche de politiciens cyniques – encore une fois, sous ma plume ce terme n’est nullement méprisant – tous ces cris d’orfraie auraient eu un sens s’il y avait eu un objectif politique, par exemple, celui de faire capoter les négociations avec les américains. Or, ce n’est pas du tout le cas, au contraire : ceux qui ont crié le plus fort ont été ceux-là même qui, au sein de la Commission, ont poussé le plus fort pour que la négociation ait lieu et ont refusé l’idée d’un report.
Mais ce qui renforce le plus ma conviction qu’il s’agit d’une véritable naïveté et non de cynisme, c’est qu’on retrouve régulièrement le même type de raisonnement sur beaucoup de sujets. Ainsi, par exemple, on entend continûment dans la bouche des fonctionnaires européens, des politiciens nationaux et des éditorialistes des formules du genre « l’Allemagne tient, à juste titre, à ce que la France/l’Italie/l’Espagne mettent en œuvre les réformes structurelles nécessaires à la compétitivité de leurs économies ». Relisez cette phrase – qui est une citation. Rien ne vous choque ? Ne trouvez-vous pas étonnant que l’Allemagne « tienne » à ce que l’économie de ses principaux concurrent soit plus « compétitive » ? Quelle générosité, n’est ce pas, de tout faire pour que vos concurrents soient plus compétitifs et puissent donc vous ravir plus facilement vos marchés. C’est émouvant, ces politiciens allemands prêts à sacrifier la prospérité de leurs concitoyens pour aider ces pauvres français, italiens ou espagnols…
J’ai plusieurs fois évoqué sur ce blog la mort de l’idée de tragique en politique. En voici ici un nouvel exemple. Que ce soit sur l’espionnage ou sur l’économie, une partie de nos élites semble vivre au royaume des Bisounours. Et lorsque quelqu’un n’obéit pas aux règles de bienséance, ils en concluent qu’il « se comporte très, très mal », mais sans être capable de lui donner la fessée qu’il mérite. Ils ont du mal à concevoir qu’un leader politique est bien plus qu’un gestionnaire, que son rôle est une question de vie ou de mort, et non celui d’un vendeur de chaussures.
Je me souviens d’une conférence organisée par l’ENA pour fêter ses 55 ans. Jean Boissonnat, directeur à l’époque de l’Expansion et ancien membre du jury du concours d’entrée avait été invité à s’exprimer sur son expérience. Il avait expliqué que ce qui l’avait le plus marqué c’est d’avoir interrogé des candidats d’une grande qualité intellectuelle, d’une grande culture, ayant de très bonnes connaissances, très polis et gentils… mais qui – et je cite de mémoire ses mots – « n’avaient pas pris conscience qu’un haut fonctionnaire ça prend des coups, et parfois ça en donne ». Nous avons une génération de politiques et de hauts fonctionnaires qui n’a pas eu de contact intime avec la cruauté d’une guerre, d’un répression violente, d’une situation où il faut prendre des décisions de vie ou de mort (1). Comment donc leur reprocher de confondre la politique avec un jeu de société et de s’indigner lorsqu’ils découvrent que certains jouent avec des cartes marquées ?
Quelque chose est à réviser dans la formation de nos élites. Exiger la plus haute qualité intellectuelle, c’est bien. Mais il est important aussi d’endurcir leur volonté et leur esprit. Bruxelles n’est pas un club de gentlemen, c’est un champ de bataille. Il est de notre intérêt d’y envoyer de véritables soldats entraînés et bien commandés pour les combats qui ne sont pas moins cruels parce qu’ils se jouent à coups de stylo. Nous avons besoin de politiciens et de hauts fonctionnaires qui, à côté de leur culture et de leurs connaissances, ont la force de caractère pour ne pas se laisser conter, et le cynisme d’utiliser tous les moyens à leur portée – tout est licite dans l’amour et dans la guerre - pour servir leur pays.
Descartes
(1) On peut noter la différence avec les Etats-Unis, pays toujours sur le pied de guerre, et où une partie non négligeable de la classe politique a servi sous les drapeaux.
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