"Pour un stratège, la pire erreur est de se mettre dans une position à
partir de laquelle il n'y a que des mauvaises solutions" (Napoléon)
La Conférence nationale du PCF réunie ce week-end à Montreuil a bien fait ce qu'on attendait d'elle. A 63% des votants (mais non des présents, j'y reviendrai) elle a voté une résolution recommandant aux adhérents, qui se prononceront par vote direct à la mi-juin, de faire de Jean-Luc Mélenchon le candidat du Front de Gauche.
Il est trop tôt pour faire une analyse sur le fonds des débats de la Conférence, entre autres choses parce que le contenu des débats nous sont inconnus. Alors que depuis plusieurs années les débats des congrès et des conférences nationales du PCF étaient transmis en quasi-direct par la toile, ce ne fut pas le cas cette fois-ci. Preuve, s'il en fallait une, que l'on allait discuter des choses sérieuses. Trop sérieuses en tout cas pour être discutées en public. Mais si le contenu de la discussion nous est inconnu, son résultat est maintenant public. Et cela vaut la peine qu'on s'y arrête.
Le vote d'abord. Alors que le site du PCF annonce que la Conférence regroupait "plus de 800 délégués", à l'heure du vote on ne compte que 654 exprimés. On peut donc raisonnablement supposer qu'il y eut quelque 150 abstentions. Il s'ensuit que si 63% des exprimés ont voté la motion, celle-ci n'a réuni que... 51% des délégués participant à la conférence, alors que 19% se sont abstenus et 30% ont voté contre. On comprend mieux au vu de ces chiffres pourquoi on calcule les pourcentages sur les seuls exprimés.
Les documents ensuite. Deux documents sont annexés à la résolution de la Conférence nationale: l'un est un texte intitulé "programme populaire partagé" et qui porte en sous-titre la mention suivante: "Ce texte et les propositions qu’il contient constituent la synthèse de ce qui fait accord entre les trois formations du Front de Gauche". L'autre est un étrange document, intitulé "accord sur les législatives" mais qui en fait est une sorte d'étrange compte rendu de l'état des négociations qui montre combien on est loin d'un accord.
Commençons donc par le "programme populaire partagé" ou PPP pour les intimes. Pas la peine de broder longuement sur son contenu: on se trouve devant la traditionnelle lettre au père noël, remplie de propositions visant chacune une "clientèle" différente, sans aucune hiérarchisation entre elles, sans chiffrage, sans explication sur les moyens de les mettre en oeuvre. Quelquefois, le clientélisme est tellement évident que cela donne des formules cocasses. Prenons un petit exemple:
Nous mettrons en place un "ministère des Droits des femmes et de l’égalité", placé auprès du Premier (ou de la Première) ministre, doté de moyens, et appuyé de délégué-e-s interministériel-le-s chargé-e-s de la mise en oeuvre de l’égalité sociale et économique.
Passons sur la contradiction contenue dans le titre du "ministère des Droits des femmes et de l’égalité" (1), qui déjà a de quoi faire sourire. Mais cela devient ridicule avec tous ces "-e-" et "-le-". D'autant plus ridicule que le paragraphe "féministe" est le seul où l'on utilise ces artifices. Ainsi, dans le paragraphe suivant on parle de la "haine des étrangers" mais pas des "étranger-e-s". Peut-être parce que d'un paragraphe à un autre, on a changé de "clientèle" ?
On ne peut aussi que constater la multiplication des problèmes pour lesquels l'organisation d'un "grand débat" est la seule solution proposée. En fait, il s'agit d'une solution commode pour faire face à des problèmes lorsqu'on n'a aucune idée, ou bien lorsqu'il y a conflit avec les autres organisations du Front de Gauche. La caricature de cette situation est la politique énergétique:
Nous proposerons un débat public national immédiat sur la politique énergétique en France. Ce grand débat devra permettre la remise à plat des choix énergétiques et du nucléaire et penser l’alternative aux énergies fossiles et carbonée. Il devra être conduit de l’information jusqu’à la prise de décision par les citoyens avec une ratification référendaire. Dans le domaine du nucléaire civil, l’ensemble des possibilités - dont la sortie du nucléaire ou le maintien d’un nucléaire sécurisé et public - sera alors tranché.
Pourquoi pas. Mais quelle position prendra le Front de Gauche et son candidat présidentiel dans ce débat ? Ce n'est pas sérieux: un candidat doit avoir une position sur ce que doit être la politique énergétique dans son pays. Qu'il organise un "grand débat", pourquoi pas. Mais un débat s'organise autour de propositions, et c'est le boulot des organisations politiques de proposer ces positions. Ne pas le faire, c'est avouer qu'on est incapable d'arriver à des compromis. Or, la capacité d'une alliance à gouverner est indissociable de sa capacité à forger des compromis entre ses différentes composantes. On ne peut pas composer un gouvernement et ensuite demander à chaque fois aux électeurs quelle doit être la politique que la coalition mettra en oeuvre. Car un projet politique a une cohérence. On ne peut pas le découper en tranches et soumettre celles-ci au "débat" indépendamment les unes des autres. Que fait-on si les électeurs rejettent successivement par référendum le nucléaire, les éoliennes, le charbon, le pétrole, le gaz et le solaire ? On s'éclaire à la bougie ?
Mais le plus étrange dans ce texte, c'est qu'on ne connaît pas son statut. Il ne figure pas sur le site du PG ni sur le site de la GU. Il n'a pas, à ma connaissance, été soumis à la ratification d'aucune de ces deux organisations. Nous ne savons ni par qui ni comment il a été élaboré. Comment savoir alors si ce texte est effectivement "partagé" ? Jusqu'à quel point engage-t-il le future candidat Jean-Luc Mélenchon ?
Venons donc maintenant au deuxième texte, celui intitulé "accord sur les législatives", titre qui aurait mérité un "?" à la fin. Car ce que le texte nous dit en fait, c'est qu'il n'y a pas d'accord. Après quelques paragraphes de circonstance, on apprend qu'il y a accord pour 539 circonscriptions au total, il y a accord sur 479 (382 PCF, 72 PG, 17 GU, 8 divers). Ce qui fait, sur les circonscriptions accordées 80% PCF, 15% PG, 3,5% GU, 1,5% divers. Le texte donne un mandat précis pour adopter le même type de clé de répartition pour les circonscriptions restantes: "20 à 22% pour les partenaires" du PCF. Quand on sait que le PG demande 30%, on voit qu'on n'est pas près de tomber d'accord...(3)
Et c'est là que la question, fondamentale, se pose: Le Comité National du PCF du 8 et 9 avril 2011 avait posé sans ambiguïté deux conditions indispensables à ses yeux pour que la candidature Mélenchon soit prise en considération par la conférence nationale: l'accord sur un programme partagé qui serait porté par le candidat, l'accord sur les candidatures aux législatives. Aucune de ces conditions n'est véritablement remplie: nous avons un "programme populaire partagé" qui n'a pas été officiellement endossé par aucune des partenaires du PCF et encore moins par le candidat, nous avons un accord sur les législatives qui n'a toujours pas été conclu. Et pourtant, la conférence nationale s'est réunie et a fait son choix. En deux mois, les "conditions" du Comité national, censées marquer la ligne rouge que le PCF estimait ne pas pouvoir franchir, sont devenues facultatives.
En fait, le PCF sera en dernière instance obligé de tout céder. Pourquoi ? Parce qu'on ne peut négocier en position de force que si l'on peut "casser" la négociation à un coût raisonnable. Ce qui suppose d'avoir une stratégie alternative. Or, la direction du PCF n'en a pas, et tout le monde le sait. Lorsque Pierre Laurent, en réponse à une question d'André Gérin sur ce qui se passerait si Mélenchon n'était pas investi répond "c'est impossible", les jeux sont faits. Si demain Mélenchon, une fois investi candidat, s'assied sur le "programme populaire partagé" et joue solo, que fera la direction du PCF ? Si demain ses partenaires ne respectent pas l'accord sur les législatives, que fera-t-elle ? Rien, bien entendu. Menacer de rupture, ce n'est pas crédible puisque le PCF n'a pas de stratégie alternative. Non, le PCF fera ce qu'il a fait ce week-end: prétendre que tout va très bien dans le meilleur des mondes, et capituler discrètement ensuite. De ce point de vue, l'affaire de la 14ème circonscription du Rhône, reclamée publiquement par le PG alors que le député sortant est... André Gérin, est révélatrice. Que le PG se permette une telle provocation sans que le PCF quitte immédiatement la table des négociations montre à quel point le PCF se trouve en situation de faiblesse. Une faiblesse qui tient essentiellement à la faiblesse - et à l'incompétence - de ses dirigeants.
Le problème de la direction communiste n'est pas qu'elle cherche à protéger son beefsteack. C'est qu'elle le fait d'une façon particulièrement bête. Elle se met elle-même dans une situation à partir de laquelle il ne lui reste que de mauvaises solutions. Avant de s'engager dans un processus, il faut toujours avoir en poche un "plan B". Et si on n'arrive pas à en trouver un, on n'y va pas. En 1972 le PCF s'est engagé dans le programme commun, et il l'a payé. En 2005 le PCF s'est engagé dans les CUAL sans prendre cette précaution, et cela lui a couté cher. Avec le Front de Gauche, elle fait la même erreur en pire: elle est tellement terrorisée de ce qui pourrait se passer en cas de rupture qu'elle n'ose plus rien faire. Et elle ne se rend même pas compte qu'une fois Mélenchon investi, le rapport de force sera encore plus difficile pour elle, puisqu'elle ne pourra plus rien lui refuser sans prendre la responsabilité de l'éventuel échec.
Et il faut se poser une dernière question: pourquoi Jean-Luc Mélenchon lui même n'était-il pas à Montreuil ? Est-il normal que les militants communistes investissent un homme qui ne s'est jamais adressé à eux, qui n'a jamais pris aucun engagement envers eux ? Mais peut-être étais-ce cette dernière situation que Mélenchon entendait éviter. Comme disait son maître en politique, "on ne sort de l'ambiguïté qu'a son détriment"....
Descartes
(1) Pour les durs de compréhension: l'égalité implique nécessairement que tout être humain, homme ou femme, a les mêmes droits. Un ministère "des droits de la femme" implique que les femmes ont certains droits qui leur sont particuliers...
(2) Certains électeurs mal embouchés pourraient se dire que ce n'est pas la peine d'élire un gouvernement pour que celui les consulte à chaque fois sur ce qu'il faudrait faire. D'autant plus que ces "débats" peuvent produire des décisions contradictoires: que fait-on si le référendum sur le nucléaire vote la sortie rapide et le référendum sur les gaz a effet de serre fixe un objectif de réduction de 50% ?
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