Pour ceux qui pensaient encore qu'une fois investi Jean-Luc Mélenchon prendrait son rôle au sérieux, ces dernières semaines sont un amère déception. Mélenchon continue à fonctionner comme d'habitude. C'est à dire, à croire que ses talents d'orateur et les slogans ("place au peuple", "révolution citoyenne", "sixième république") peuvent suppléer un travail sérieux - et collectif - sur les dossiers de fond. Et du coup, il continue à dire et écrire n'importe quoi.
Un exemple parmi des dizaines: lundi 2 janvier 2012, est publié sous la signature de Jean-Luc Mélenchon sur le site du Parti de Gauche un communiqué de presse dont voici le texte intégral:
Je déplore la décision du groupe Petroplus d'arrêter sa raffinerie de Petit-Couronne. Elle le justifie pour des motifs de trésorerie mais continue de faire fonctionner d'autres raffineries en Europe. Quelle que soit la valeur de ce prétexte, je constate que les capacités de raffinage de la France, déjà durement amputées, sont une nouvelle fois prises en otage par les exigences de rentabilité financière.
L'intersyndicale représentant les 550 salariés du site a décidé de bloquer les sorties de produits finis de l'usine. Je soutiens cette décision et appuie leurs demandes : saisie de l'entreprise et création d'un pôle public de l'énergie. J'appelle le gouvernement à agir pour relancer immédiatement l'activité à Petit Couronne.
L'activité de raffinage est un élément essentiel du potentiel économique de la Nation. Sa délocalisation met en cause l'indépendance économique du pays. Comme l'autorise l'article 410-1 du cote pénal, cette activité doit être préservée par la loi, y compris en ayant recours à des réquisitions.
Pour quiconque qui connaît vaguement le dossier, ce communiqué est risible.
D'abord, il est utile de préciser que Petroplus s'est vu refuser - le fait est public - une ligne de crédit de plus d'un milliard de dollars. Ce refus empêche Petroplus de s'approvisionner en pétrole brut en quantité suffisante, et l'oblige donc à arrêter une partie de son activité de raffinage: c'est le cas pour Petit-Couronne, mais aussi pour les raffineries que le groupe possède à Anvers (Belgique) et Cressier (Suisse). Restent en fonctionnement celles d'Ingolstadt (Allemagne) et Coryton (Grande-Bretagne). Accuser Petroplus de "continuer de faire fonctionner d'autres raffineries en Europe" comme si cela contredisait ses explications est preuve d'une rare mauvaise foi: que les problèmes de trésorerie de Petroplus l'empêchent de s'approvisionner en quantité suffisante pour faire fonctionner toutes ses unités n'implique pas que l'entreprise ne puisse s'approvisionner suffisamment pour maintenir quelques unes en fonctionnement.
Ensuite, qualifier ces éléments de "prétexte" sans autre forme de procès, c'est pour le moins imprudent. Mais ce qui est encore plus bizarre, c'est de tirer une conclusion sur "la prise en otage par les exigences de rentabilité financière" quelque soit la valeur de ce "pretexte". Car si la le "prétexte" s'avérait valable, la conclusion serait fausse. Ce genre de raisonnement ("si c'est vrai cela prouve que j'ai raison; si c'est faux cela prouve aussi que j'ai raison") ne fait rien pour la crédibilité d'un discours politique.
Prenons maintenant le paragraphe suivant. Mélenchon nous explique qu'il appuie les demandes de l'intersyndicale, à savoir, "saisie de l'entreprise et création d'un pôle public de l'énergie". L'intersyndicale a bien demandé "la saisie de l'entreprise" par l'Etat pour imposer sa reprise par "un vrai pétrolier". Mais on aimerait savoir d'où tire Mélenchon l'idée que l'intersyndicale aurait demandé "la création d'un pôle public de l'énergie", une revendication politique qu'on voit assez mal une intersyndicale endosser. En plaquant sur les travailleurs une revendication qui est en fait celle de son parti, le candidat du Front de Gauche prend ici ses désirs pour des réalités.
Et pour finir, dans le dernier paragraphe Mélenchon essaye de crédibiliser son discours en l'appuyant sur un texte juridique détourné de son objet (1). Ici, en plus, il se trompe de texte. Il prétend que "Comme l'autorise l'article 410-1 du cote pénal, cette activité doit être préservée par la loi, y compris en ayant recours à des réquisitions". Seulement, l'article en question ne dit rien de tel. Voici l'article en question in extenso:
Art 410-1: Les intérêts fondamentaux de la nation s'entendent au sens du présent titre de son indépendance, de l'intégrité de son territoire, de sa sécurité, de la forme républicaine de ses institutions, des moyens de sa défense et de sa diplomatie, de la sauvegarde de sa population en France et à l'étranger, de l'équilibre de son milieu naturel et de son environnement et des éléments essentiels de son potentiel scientifique et économique et de son patrimoine culturel.
Comme on peut le constater, l'article 410-1 du Code pénal n'autorise absolument rien du tout. Il ne dit nullement que "cette activité doive être préservée par la loi" (?) et encore moins les "réquisitions". D'ailleurs, on voit mal ce que la "réquisition" changerait. Dans le cas présent, en quoi consisterait la "réquisition" proposée par Mélenchon ? La raffinerie est arrêtée non pas parce que le propriétaire refuse de la faire tourner, mais parce qu'elle n'a plus de brut à raffiner. Mélenchon propose-t-il de réquisitionner l'argent des banques pour accorder la ligne de crédit qui a été refusée à Pétroplus ? De réquisitionner le brut pour qu'ils alimentent la raffinerie ? Réalise-t-il qu'en droit français - et nous sommes, jusqu'à nouvel ordre, dans un état de droit - l'Etat est tenu de payer pour le préjudice causé par une réquisition ?
En fait, cet usage abusif du Code pénal n'est qu'un exemple de la tendance gauchiste toujours présente chez Mélenchon - et chez ceux qui l'entourent - de croire que les faits n'ont aucune importance, et qu'on peut se permettre de les inventer si c'est pour la bonne cause. L'argument d'autorité juridique pour crédibiliser un argument est une vieille technique, qui marche le plus souvent parce qu'il est rare que le lecteur prenne la peine de vérifier l'affirmation. Mais il y au une règle bien connue de tous les escrocs: il ne faut jamais utiliser la même technique deux fois. Parce que la deuxième fois, on risque de tomber sur quelqu'un qui connaît le "truc". A force de citer à propos et hors de propos le 410-1 du Code pénal, il y aura bien quelqu'un - votre serviteur, par exemple - qui ira vérifier.
Mais à supposer même que le 410-1 eut dit ce que Mélenchon lui fait dire, l'affirmation selon laquelle l'arrêt de Petit-Couronne mettrait en cause l'indépendance économique resterait une absurdité. Si le raffinage français est en crise, c'est bien parce que la capacité existante dépasse la demande. Et elle dépasse la demande parce que la "transition énergétique", que Mélenchon appelle de ses voeux, est en marche. La demande de produits pétroliers en France diminue régulièrement, passant de 91millions de tonnes en 2000 à 81 millions tonnes en 2010, soit une réduction de 14% en dix ans. Il est d'ailleurs ironique de constater que le paladin de la "planification écologique", dont l'un des buts est de réduire radicalement la consommation de produits pétroliers, propose de maintenir les capacités de raffinage au niveau actuel "y compris en ayant recours aux réquisitions"....
Vous trouverez peut-être que je pinaille. Ou pire encore, que je cherche à descendre Mélenchon pour assouvir on ne sait quelle hostilité personnelle. C'est tout le contraire: si ce genre d'amateurisme me fait enrager, c'est au contraire parce que j'ai de l'estime pour Mélenchon, et que j'ai cru quelque temps que le Parti de Gauche pouvait être l'embryon d'une recomposition politique autour d'un projet véritablement transformateur. Ce projet se trouve dejà fort compromis par l'incapacité de Mélenchon à s'entourer de gens qui ne soient pas les habituels apparatchiks gauchistes, passés du militantisme lycéen au militantisme étudiant puis au rang de permanents politiques et/ou d'élus, rompus aux magouilles d'appareil et aux négociations de circonscriptions mais ignorant tout de ce qu'est la "vraie vie". Des gens qui croient encore qu'on peut faire fonctionner une raffinerie à coups de "réquisitions" ou remplacer le nucléaire par la géothermie. Et à force de répéter les discours de cette engeance ou de signer des textes écrits et préparés par elle, Jean-Luc Mélenchon finira fatalement par passer pour un charlot, un charlot sympathique, un charlot plein de bonnes intentions, mais un charlot tout de même.
La bataille de ceux qui veulent changer les choses est aujourd'hui avant tout une bataille de crédibilité. Le problème, ce n'est pas de montrer aux gens que le changement est nécessaire, de cela, ils sont convaincus. Le problème, c'est de leur montrer que quelque chose de mieux est possible. Pour ça, il faut des projets et des expressions crédibles. Et cela nécessite deux choses: d'un côté, des gens qui acceptent, dans l'anonymat des bureaux et sans espoir de postes, de travailler les dossiers, de se conformer aux faits, de veiller à la cohérence des raisonnements, en un mot, de donner au candidat les moyens de tenir un discours crédible. Et de l'autre côté, un candidat qui accepte de faire confiance à ces gens, et qui s'abstient de sortir ce qui lui passe par la tête sans en avoir discuté avec eux.
Ceux qui veulent du bien à Mélenchon feraient bien de lui tirer les oreilles maintenant. Parce que dans quelques semaines, lorsque la véritable campagne aura pris son envol, il sera trop tard.
Descartes
PS: Dans le style "n'importe quoi", voir le billet de Mélenchon sur son blog (ici) faisant l'éloge de la pensée de Michel Rocard. Je l'aurais bien commenté, mais je prefère ne pas écrire sur des choses qui dépassent mon entendement.
(1)Cela semble être une mauvaise habitude très courante au Front de Gauche. Jacques Généreux entre autres fait de même lorsqu'il invoque le Compromis de Luxembourg ou "l'opt-out" comme moyen de se soustraire à des textes européens déjà promulgués ou des dispositions des traités. Rappelons que le Compromis de Luxembourg permet un état membre d'exercer un droit de veto lors d'un vote au Conseil européen en invoquant une atteinte à ses intérêts vitaux, mais pas de contester rétroactivement une décision déjà approuvée. Quant à "l'opt-out", c'est une formule qui permet à un état de se soustraire à certaines dispositions d'un traité européen. Mais cette formule doit être prévue dans le traité au moment de sa ratification, et ne peut pas être invoquée a posteriori.
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