« La civilisation, c'est la connaissance, la croyance, l'art, la loi, la coutume, et toutes les autres aptitudes ou habitudes acquises par l'homme en tant que membre de la société. » (E. Tyler, 1871)
Claude Guéant est un homme intelligent. Tout ceux qui le connaissent vous le diront. Après une longue carrière de préfet, il a été directeur général de la police nationale, directeur du cabinet du ministre de l’intérieur, secrétaire général de la présidence de la République et il est aujourd’hui ministre de l’intérieur. Autant dire qu’il a l’habitude de la chose publique et que ses prises de parole sont soigneusement pensées, pesées, contrôlées. Rien ou presque n’est laissé au hasard.
Claude Guéant est un homme intelligent, et son « dérapage contrôlé » de ce week-end devant le congrès de l’UNI (1) le montre. Il montre aussi une connaissance approfondie de la gauche, de ses tabous et de ses contradictions. Avec sa sortie sur l’inégalité des civilisations, il joue très habilement sur un point faible de la gauche, l’obligeant à s’engager sur un terrain glissant. Et les effets ont été immédiats : la gauche a enfourché les chevaux de l’indignation de commande et de la scandalisation, deux recours qui marchent de moins en moins bien. Reste que la question de fond n'est pas abordée: si la gauche bienpensante cloue au pilori celui qui dit que "toutes les civilisations ne se valent pas", faut il conclure que pour elle "toutes les civilisations se valent" ?
La question soulevée par Claude Guéant est pourtant loin d'être une question tranchée, et mériterait qu'on s'y penche d'un peu plus près. Il y a d'abord un problème de terminologie. Que recouvre exactement le terme "civilisation", terme dont tout le monde use et abuse sanc compter ? Au départ, "civilisation" est le nom que les Lumières donnent au processus qui conduit les individus d'une collectivité donnée de l'état de barbare à celui de citoyen. Aujourd'hui, le sens du terme a changé, et désigne plutôt un ensemble de "normes de comportement" liés à une collectivité et établies au cours de son histoire. On voit qu'on n'est pas très loin finalement de la notion de "culture". En fait, le ministre de l’intérieur semble utiliser le terme « civilisation » à la place de celui de « culture », mais ce n’est pas là l’essentiel.
La question qui apparaît en creux dans la remarque du ministre est le fait que la gauche à choisi de considérer les cultures comme incommensurables. En d'autres termes, il est interdit sous peine d'excommunication - et d'exil au pays de Le Pen - d'insinuer qu'il serait possible de comparer deux civilisations, deux cultures, et d'en établir une hiérarchie. Admettre qu’on puisse comparer les cultures, c’est admettre implicitement qu’on puisse les hiérarchiser. Et c’est bien là que se trouve le problème. L’un des articles de foi de la réligion post-moderne que la gauche française a embrassée passionnément depuis plrès de trente ans est l’interdiction de toute hiérarchisation, que ce soit entre les individus, les cultures ou les institutions. Le but étant que chacun soit « fier » de ce qu’il est, il faut tout valoriser au même niveau. C'est pour cela que cette gauche rejette l'idée d'évaluation ou de sélection dans le travail ou l'éducation.
On voit d’ailleurs les ravages de cette idéologie quotidiennement : le Rap est élevé au rang d’expression artistique au même niveau que Mozart. Ce qui revient à ignorer qu’entre Doc Gynéco et Wolfgang Amadeus il y a, au delà des goûts de chacun, une différence objective en termes de complexité de l’instrumentation, de l’harmonie, de l’ornementation. Les « médecines traditionnelles » de certains peuples sont placées à égalité (2) par rapport à la médecine scientifique, en dépit de l’évidence non seulement en termes de fondements scientifiques et techniques, mais surtout quant aux résultats objectifs obtenus par les unes et par les autres. Le fait est qu'aucune civilisation réposant sur la "médecine traditionnelle" n'a réussi à atteindre une espérance de vie supérieure à 70 ans.
Avec sa sortie, Guéant pointe du doigt cette gauche relativiste pour laquelle « tout se vaut ». Et la gauche a du mal à répondre d’une manière convaincante parce qu’elle se trouve dans une position ambiguë. D’un côté, la gauche sait pertinemment qu’il y a une hiérarchie entre NTM et Mozart, entre le droit occidental et le droit islamique. La preuve en est qu’à l’heure d’éduquer ses enfants, cette gauche bienpensante fait des pieds et des mains pour que ses enfants reçoivent la meilleure culture "civilisée" à l'occidentale, loin des barbares. Mais d’un autre côté, la gauche bienpensante a fait siens les dogmes victimistes-communautaristes dont le meilleur exemple est l’antiracisme bêlant façon SOS-racisme. Et ce dogme nécessite, pour garder sa cohérence, le relativisme culturel et le refus de toute hiérarchisation. C’est ce « fait ce que je dis, pas ce que je fais » qui rend la gauche vulnérable aux attaques de Guéant et consorts.
N'en déplaise à la gauche bienpensante, on peut toujours établir une hiérarchie entre les cultures, et on le fait quotidiennement. Une hiérarchie qui dépend bien évidement des critères de comparaison. Même si l'on peut discuter à l’infini les critères de jugement qu’on peut ou doit retenir, il y a tout de même quelques critères qui semblent globalement acceptés : la complexité dans l’organisation de la société, la puissance des instruments technologiques et intellectuels auxquels celle-ci a accès, la gamme de possibilités et des libertés qu’elle offre à ses membres… et de ce point de vue, il faut admettre que les peuples votent avec leurs pieds. Le fait est que de très nombreux africains rêvent de vivre en Europe et sont prêts à risquer leur vie pour s’y rendre – malgré le racisme réel ou supposé qui y règne - alors que l’inverse est très, très rare. On m’objectera que ce phénomène ne fait que traduire la richesse économique relative de nos pays, et non une « hiérarchie » culturelle. Mais le fait est que cette richesse n'est pas apparue par opération du saint esprit. Elle n’est pas le résultat du hasard ou d'un choix divin. Elle est liée à la capacité que la « civilisation occidentale » a eu de générer les progrès scientifiques, techniques, philosophiques et juridiques qui lui ont permis de s'imposer au reste du monde. Si les conquérants européens ont pu bâtir des empires, ce n'est pas parce qu'ils étaient plus impitoyables ou plus rapaces que conquérants asiatiques, noirs ou amérindiens. C'est parce qu'ils avaient derrière eux une civilisation dont la capacité technique, intellectuelle et économique n'avait pas d'égal.
Reconnaître ce qui somme toute n'est qu'un fait historique ne fait pas de vous un raciste, un xénophobe ou un colonialiste. Mais cela peut coûter cher, parce que cela revient à contester le récit idéaliste qui est celui de la gauche bienpensante, et qui est bâti sur le mirage de la supériorité morale, culturelle et intellectuelle du conquis sur le conquérant. Il n'y a qu'à voir ce qui est arrivé à l'universitaire qui a osé écrire - avec une lourde documentation pour le prouver - que la traite négrière, loin d'être une invention "européenne", avait été pratiquée bien plus longtemps et sur une plus grande échelle par la civilisation arabe.
La gauche va devoir choisir : on ne peut pas se réclamer de l’universalisme des Lumières, dont la conséquence logique est bien de placer notre culture en haut de la pyramide, puisqu’elle est en mesure de « constater » des droits de l’homme et du citoyens pour toute l’humanité, et en même temps adhérer à un relativisme qui refuse l’idée même d’universalité. Car si « toutes les cultures se valent », alors aucune n’a le droit d’imposer aux autres ses idées au nom de l’universel. De quel droit pourrions-nous déclarer que l’égalité devant la loi, la laïcité ou la sûreté sont des « universels » alors que d’autres cultures ne les admettent pas ? En quoi notre « déclaration des droits de l’homme» serait-elle plus universelle que la révélation coranique, que d’autres cultures tiennent pour telle ?
La conversion de la gauche aux théories post-modernes se traduit par un abandon de plus en plus évident des idées des Lumières, auxquelles la plupart de nos concitoyens, et tout particulièrement dans les couches populaires, sont très attachés. C’est pourquoi la droite joue sur du velours, comme ce fut le cas lors du vote des lois relatives aux signes religieux à l’école et plus tard sur le voile intégral. Pénélope moderne, la gauche joue le communautarisme la nuit et l’universalisme le jour. C’est ce grand écart que le « dérapage contrôlé » de Guéant met en évidence.
(1) Curieusement, les commentateurs tant journalistes que politiques se sont concentrés sur les paroles du ministre, mais personne ne semble s’être interrogé sur les raisons de sa présence au congrès de l’organisation. Qu’un ministre de l’enseignement supérieur soit invité à intervenir dans le congrès d’une organisation étudiante, quoi de plus normal. Mais que vient faire le ministre de l’Intérieur dans cette galère ?
Quand ce n’est pas en position de supériorité, car derrière ce refus de hiérarchiser se cache souvent une « haine de soi » anti-occidentale qui voudrait trouver des modèles dans les cultures « minoritaires ». Beaucoup de théories de la « diversité » sont construites sur ce modèle. Lorsqu’on lit les documents publiés par le CRAN, par exemple, on perçoit nettement que derrière une revendication d’égalité se cache en fait un « racisme inversé ».
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