Le 31 janvier dernier, la Cour des Comptes a présenté aux journalistes, après l'avoir remis au Premier ministre, le rapport public intitulé "les coûts de la filière électronucléaire" (1). Le rapport est accompagné d'une synthèse fort pédagogique, un complément absolument nécessaire pour que journalistes et politiques, qui n'ont plus ni le temps, ni la curiosité, ni - souvent - les moyens intellectuels de lire un rapport complet, puissent faire leur travail.
Le rapport est fort intéressant, même s'il contient peu de surprises pour ceux qui connaissent bien la filière nucléaire. Tout d'abord, la cour s'est attachée à identifier les coûts. Ainsi, elle constate que "les dépenses passées sont relativement bien identifiées", que "les charges courantes d'exploitation sont bien cernées" et que "les charges futures sont incertaines par nature". Ce dernier élément pourrait inquiéter, mais la Cour apporte une nuance de taille: même si "les dépenses de démantèlement ne peuvent être connues avec certitude faute d'expériences nationales ou internationales complètement comparables" et que "l'estimation du coût de gestion de long terme des déchets n'est pas encore stabilisée", la simulation montre que mais que le prix final de l'électricité produite est très peu sensible à ces coûts. Ainsi, un doublement du devis du démantèlement se traduit par une hausse de 5% seulement du coût du MWh produit. Un doublement du coût de gestion des combustibles et déchets quant à lui se traduit par une augmentation de 1% (2). Les incertitudes n'ont pas donc des effets importants en termes de coûts. La première conclusion du rapport est donc qu'il n'y a pas de "coûts cachés" dans la filière: les coûts passés et présents sont bien connus et pris en compte, les coûts futurs sont provisionnés. Et même si l'on peut débattre de la suffisance de ces provisions étant données les incertitudes, la Cour ne trouve pas de sous-provision flagrante ou de coût oublié.
Ensuite, le rapport contient des calculs détaillés du coût global de production de l'électricité nucléaire. Le sujet est difficile, parce qu'il y a des choix méthodologiques à faire. Par exemple, doit-on retenir la rémunération réelle du capital (particulièrement faible en France du fait du choix de vendre l'électricité au "prix coûtant") ou faut-il prendre en considération la rentabilité qu'aurait exigé un opérateur privé ? Quel taux d'actualisation et de rémunération prendre ? (2). Pour résumer, cela donne un coût de 33 €/MWh (sans rémunération du capital) ou de 49 €/MWh (avec une rémunération du capital à 7,8% en € constants). La Cour confirme ainsi que le nucléaire "historique" est de tous les moyens de production de l'électricité le plus économique, et d'assez loin, si l'on excepte le charbon (44 €/MWh). A titre de comparaison, l'éolien est entre 70 et 100 €/MWh, le solaire entre 150 et 300.
Enfin, le rapport de la Cour aborde un sujet épineux, celui de la durée de vie des centrales. En particulier, elle pointe le fait qu'une décision d'arrêter les installations après 40 ans d'exploitation impliquerait soit un programme très rapide de remplacement par des réacteurs de nouvelle génération (11 EPR à construire d'ici 2025) soit une combinaison de réduction de la consommation et de recours à d'autres sources d'énergie (renouvelables, charbon, gaz). Dans les deux cas, les investissements à faire sont si énormes, non seulement en termes financiers mais aussi techniques, que faute d'être engagés très rapidement il ne resterait pour seule option qu'un prolongement de la durée de vie du parc historique.
Si vous avez lu les journaux, si vous avez écouté les politiques - surtout à gauche - vous vous demanderez certainement si l'on parle du même rapport. Prenons, si vous le voulez bien, quelques perles.
Pour "Le Monde", résolument décliniste comme à son habitude, la fin du monde (ou plutôt de la France) est proche: "Nucléaire: la France n'a plus les moyens de remplacer son parc vieillissant de centrales" et en sous-titre "Une nouvelle génération de centrales est hors d'atteinte. Pour la cour des comptes, la France n'a que deux choix: prolonger les centrales existantes ou les énergies renouvelables". Le rapport ne dit rien de tel. D'autre part, si la Cour constate est qu'il serait très difficile de remplacer l'intégralité de la production des réacteurs atteignant 40 ans en 2022 par des réacteurs de nouvelle génération avant cette date, cela n'implique nullement qu'une nouvelle génération de réacteurs soit "hors d'atteinte". On pourrait par exemple remplacer par des EPR une partie les réacteurs arrivant à 40 ans en 2022 et prolonger les autres le temps que les EPR de remplacement soient construits. D'autre part, "Le Monde" introduit les "renouvelables" comme seule alternative au nucléaire, ce que la Cour ne fait pas. Il faut arrêter de croire que le choix est "nucléaire vs. renouvelables": en Allemagne, sans aller plus loin, la "sortie du nucléaire" se traduit par une explosion dans la construction de centrales au gaz et au charbon, en parallèle avec un coup d'arrêt au développement de l'éolien et du solaire qui met les entreprises de ce secteur en grande difficulté.
Pour l'Humanité - ménagement de la chèvre et du chou obligent - on ne prend pas parti explicitement. On se contente de citer les chiffres hors de contexte avec une tonalité négative: "Nucléaire: une facture de 228 milliards et des incertitudes pour l'avenir". En se gardant bien de ramener les coûts à un prix du kWh qui mettent en perspective la dépense, ou bien de parler précisément du poids de ces "incertitudes". Pour conclure, là encore sans se mouiller, par un paragraphe d'anthologie: "Ce document ne met en tout cas pas tout le monde d’accord sur ses enseignements. Si Eva Joly a jugé que ce "document vérité" allait "bouleverser l'idée que l'énergie nucléaire est une énergie pas chère", la ministre de l'Ecologie Nathalie Kosciusko-Morizet a affirmé que malgré les incertitudes relevées par la Cour, le nucléaire restait une énergie "peu chère". Curieusement, la position du PCF, du Front de Gauche ou de son candidat n'ont pas été jugés par le quotidien du même niveau que celles d'Eva Joly et de Nathalie Kosciusko-Morizet. Je laisse mes lecteurs se demander pourquoi...
Venons-en aux politiques. Palme d'or, bien entendu, aux écologistes. Eva Joly déclare - après une lecture sans doute approfondie du rapport - que celui-ci "bouleverse l'idée que l'énergie nucléaire est une énergie pas chère". Dommage que le rapport dise exactement le contraire. Michèle Rivasi, porte-parole de la candidate, a été marginalement plus rationnelle: "le nucléaire est bien la seule technologie dont le coût augmente dans le temps (...) c'est une ineptie de plus à mettre sur le compte de cette industrie aussi douteuse que coûteuse". Michèle Rivasi oublie un peu trop vite que toute technologie devient "plus coûteuse" lorsque les contraintes qu'on lui impose s'accroissent. Et elle oublie surtout que c'est sous la pression des écologistes que des obligations de plus en plus lourdes - certaines utiles, d'autres, il faut bien le dire, totalement irrationnelles - ont été imposées à l'industrie nucléaire. Dénoncer le coût des mesures qu'on a imposé soi-même, c'est le degré zéro de la politique (3).
Il y a aussi ceux qui affirment, sans l'avoir lu, que le rapport confirme leurs préjugés. Ainsi par exemple François Brottes, chargé des questions énergétiques dans l'équipe du candidat socialiste, déclare que le rapport de la Cour "conforte le scénario de transition énergétique" et la réduction de 75% à 50% de la part de l'électricité nucléaire à l'horizon 2025. Peu importe au fond que la Cour privilégie au contraire un scénario de prolongation de la durée de vie des centrales qui maintiendrait grosso modo la part du nucléaire. Le Parti de Gauche a aussi quelques problèmes de lecture. Sur son site, un communiqué déclare "Cour des comptes: un nouveau coup dur pour la filière nucléaire", alors que le rapport tend au contraire à confirmer l'argumentation toujours brandie par les partisans du nucléaire.
En résumé: ceux qui sont antinucléaires de religion ne devraient pas lire le rapport. Celui-ci risque en effet de leur faire beaucoup de peine. Ceux par contre qui souhaitent par contre faire des choix de raison ont au contraire intérêt à le lire où du moins à le feuilleter. C'est une mine de renseignements.
Descartes
(1) Le rapport complet et la synthèse fournie à la presse sont disponibles sur le site de la Cour (ici).
(2) Cette discussion fait l'objet de l'annexe 16 du rapport.
(3) Il faut dire que les militants écologistes semblent avoir de sérieux problèmes de lecture. Ceux de "l'observatoire du nucléaire" écrivent que ce rapport "c'est la fin de cinquante ans de mensonges de la part des promoteurs de l'atome, qui n'ont cessé de prétendre que l'électricité d'origine nucléaire était de loin la moins chère". Alors que le rapport de la Cour valide au contraire les chiffres défendus depuis cinquante ans par les "promoteurs de l'atome", et confirme que l'énergie nucléaire est d'assez loin la moins chère.
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