J'aurais voulu ici commenter les idées échangées lors du "rémue-meninges" du Parti de Gauche. J'aurais voulu commenter les débats de l'université d'été du PCF. Malheureusement, cela m'est difficile. Pourquoi ? Tout simplement, paqu'en matière d'échange d'idées et de débats, ce fut court . Avec un peu d'imagination - très peu, croyez moi - n'importe qui qui ait une connaissance sommaire de la sociologie des deux organisations pourrait lui-même écrire les interventions des uns et des autres. L'intelligence a pris des vacances, et l'électroencephalogramme est plat.
Ok, d'accord, je n'y suis passé qu'une demie journée à Grenoble (1). Mais tout de même. Ce que j'ai vu, c'est l'habituel "débat" tel que la gauche - car il n'y a pas que le PG et le PCF, au PS ce n'est guère mieux - sait si bien l'organiser: une longue suite d'interventions ou personne n'est en désaccord avec personne si ce n'est sur des points mineurs. Ou chacun déclare s'échauffe avec son propre discours jusqu'à l'hystérie en criant "c'est un scandaaaaale !", avec l'assurance de se faire applaudir par le public. Et chacun sort content de se sentir en communion avec les autres, ses opinions et ses préjugés confirmés par le fait qu'ils sont partagés. Ce "rémue-meninges" était au sens le plus strict du terme un rituel. Et si vous trouvez que je suis dur, je vous recommande de regarder la "table ronde finale" (disponible ici). Regardez-là en écoutant tout particulièrement les interventions de la modératrice (2). Voici quelques exemples:
"[après une intervention de Clémentine Autain] Donc, ne pas attendre 2012, agir maintenant, d'accord. Cela dit, le gouvernement a quand même fait des annonces. L'austérité d'accord, bon. Mais il prétend taxer les plus riches. Ah, ça paraît étrange venant de lui, d'accord. Mais bon, il le prétend. Pierre Laurent, qu'est ce que vous en pensez ?"
ou bien
"[après une intervention de Christian Piquet] Bon, alors, si je comprends bien, si je comprends bien, l'austérité... on est pris à la gorge... c'est la corde au cou... c'est un danger mortel. Bon. Alors... il faut résister. Alors, comment on peut combattre un tel dispositif... en France. Alors, Clémentine, comment on peut combattre ça ?"
Et tout ça dit avec des gestes, avec les modulations dans la voix d'une actrice comique de music-hall faisant son show. Et les réponses à l'avenant: rien de surprenant, rien d'imprévisible, pas un seul désaccord. Clairement, ceci n'est pas une table ronde, un débat rationnel où chacun demande la parole quand il a quelque chose à dire, et où le participant qui n'est pas d'accord avec ce qui vient d'être dit peut ouvrir un débat, avec un modérateur dont le rôle est de tenir l'horloge et permettre à tous de s'exprimer. Ce qu'on a vu à Grenoble, c'est une sorte de spectacle théâtral où chacun à son rôle et le joue à son tour. Le modérateur pose des fausses questions dont il connaît parfaitement la réponse. Comme d'ailleurs le public: le discours est si prévisible, si conformiste que n'importe quelle personne dans l'audience sait ce que chaque acteur va dire avant qu'il prenne le micro. On n'est pas dans un débat, on est dans un rituel. Car ce qui caractérise le rituel, c'est l'absence de surprises. Comme à la messe, chacun sait à quel moment il faut se lever, à quel moment il faut s'asseoir, ce que le curé va dire et ce qu'il faut lui répondre.
Que l'on organise des rites pour galvaniser les militants, je n'ai rien contre. Lorsque l'Église catholique mobilise ses ouailles avec des processions et des messes, elle sait ce qu'elle fait. Ce qui est intolérable, c'est que le rituel prenne toute la place qui devrait être consacrée à la réflexion et à l'éducation des militants. Pire: qu'on fasse croire aux militants qu'ils sont en train de participer à un "remue méninges" ou à une "université d'été" alors qu'en fait ils participent à une cérémonie.
Et cela m'amène au rituel parmi les rituels, à savoir le "discours de clôture" - qui n'a rien d'une clôture, puisqu'il ne fait nullement référence aux travaux qu'il est censé de clore - prononcé par le Petit Timonier et candidat présidentiel du Front de Gauche. Tout d'abord, je voudrais dire que j'admire Mélenchon le rhéteur. Il est certainement le plus grand orateur de sa génération - qui, il faut le dire, est particulièrement plate - et probablement notre meilleur orateur politique depuis que Philippe Séguin a quitté la scène. La qualité de sa diction, la plasticité de sa voix qu'il sait moduler du piano au fortissimo, son utilisation des silences, le lyrisme dont il sait faire preuve, tout est admirable. Même s'il a une certaine tendance à rabâcher les mêmes expressions, les mêmes formules, les mêmes jeux de mots au delà du raisonnable. Est-il utile de répéter pour la n-ième fois la formule "les combats qu'on est sur de perdre sont ceux qu'on ne livre pas" ?
Dommage que ces magnifiques pièces de rhétorique tournent à vide. Car si la forme est magnifique, le fond est désespérément creux. Et ça commence à se voir. Un discours politique qui se limite à répéter que tout va mal n'apporte rien: les gens qui en souffrent le savent, les gens qui n'en souffrent pas s'en foutent. A rien ne sert non plus d'agonir d'injures Trichet, Sarkozy ou Fillon. A rien ne servent non plus les jérémiades sur "le peuple qui se lève" et balayera les riches et les puissants. Bien sur, ça fait plaisir aux militants, les sympathisants, ce qui sont déjà acquis à la cause. Ah, que c'est jouissif le jeu de massacre. Ah, que c'est délicieux d'entendre insulter les puissants. Mais politiquement, à quoi ça avance ? En quoi ça ferait "remuer les méninges" ? Où est l'analyse sérieuse, pédagogique, de la réalité ? Où sont les propositions articulées avec cette analyse ? Tout ça est terrible, horriblement absent. On reste toujours dans le discours magique des solutions "simples" qui ne résolvent rien, genre financement gratuit du déficit par la BCE.
Par contre, ce qui est nouveau dans le discours mélenchonien, c'est une sorte de mystique du peuple qui donne de plus en plus à son discours des tonalités d'évangeliste américain. Voici un premier exemple:
"Et voyez la force et la puissance rédemptrice de l’irruption du peuple sur la scène politique".
Puissance "rédemptrice" ? Cette identification du peuple à la figure du Christ rédempteur est curieuse. On a envie de demander quels sont les pêchés a qui cette "rédemption" pourrait s'appliquer. Un autre exemple:
C’est d’abord la confiance du peuple qu’il faut gagner car en lui réside toute possibilité de développement, en lui réside toute richesse, en lui réside toute intelligence, en lui réside tout le futur, tout le futur, le reste n’est rien.
Là, on est pratiquement dans le "je suis le chemin, la lumière et la vie". Le peuple n'est plus seulement le fils rédempteur, il est dieu le père...non, désolé, le peuple est le souverain, il n'est pas pour autant omniscient. Il se trompe quelquefois, et il ne concentre pas "toute intelligence". Arrêtons la mystique.
Quant au "programme populaire partagé" et à "la campagne des 1500 candidats"... aucun signe de vie. La négociation des circonscriptions législatives semble s'être perdue dans les limbes, et le programme parti aux oubliettes. Il est vrai qu'accord et programme faisaient partie des assurances que Mélenchon devait donner à ses militants du PCF pour obtenir l'investiture. Maintenant qu'il est investi...
Un autre élément remarquable - et d'autant plus remarquable que Piquet fait le même appel à la séance de clôture - est l'appel aux socialistes à "débattre". Un "débat" qui n'aurait pas grand sens s'il ne s'agissait pas de discuter d'un programme et d'une alliance pour gouverner ensemble. Piquet le dit d'ailleurs encore plus explicitement: "(...) en direction de celles et ceux qui peuvent partager nos idées et qui sont aujourd'hui à la Rochelle. C'est de leur dire: êtes vous prêts à discuter avec nous de ces mesures ? Etes vous prêts parce que ce sont les seules mesures qui permettent de sortir de la crise (...) Ce sont les seules mesures sur lesquelles il est possible de construire une majorité et un gouvernement qui redonnera de l'espoir (...)". Ceux qui voyaient dans le Front de Gauche une force qui réfuserait en toute circonstance de gouverner avec le PS risquent d'être très, très déçus...
Descartes
(1) Pour la soi-disante "université d'été du PCF", je me repose sur les témoignages d'amis qui y étaient.
(2) Le reste n'est pas mal non plus... mais bon, on ne peut pas tout commenter. Disons qu'il faut écouter les interventions de Piquet et d'Autain - oui, je sais, c'est pénible - pour comprendre que le Front de Gauche est dans des beaux draps... Le "truc" qui consiste à faire convaincant en faisant indigné semble toujours aussi efficace quand il s'agit de faire applaudir les gogos. Un doute me taraude: Piquet est-il capable d'argumenter sans gueuler ?
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