Bon, on s'est amusé quelques jours avec l'affaire DSK, maintenant revenons aux choses sérieuses, c'est à dire, l'économie. Et aujourd'hui, la dernière mode en économie c'est la "règle d'or". Pour poser la question autrement, faut-il une "règle supérieure" (constitutionnelle, par exemple) qui interdirait aux gouvernements de dépasser un certain niveau de déficit du budget ? Discutons donc de "la règle d'or", puisque c'est la mode.
Aujoud'hui, je me sens consensuel. Alors, je vais dire courageusement, que les partisans de la "règle d'or" ont raison. Et que les adversaires de la "règle d'or" ont aussi raison. Mais pas sur les mêmes choses.
Les partisans de la "règle d'or" ont raison sur un point fondamental: il n'est pas possible de dépenser durablement plus de qu'on gagne. Un état qui ferait cela ne pourrait que s'appauvrir, puisque pour couvrir le déficit il serait obligé soit de vendre ses actifs, soit s'endetter et donc se mettre dans les mains de ses créanciers (1). Mais ce que les partisans de la règle d'or oublient, c'est l'effet du temps. On peut équilibrer sur le long terme recettes et dépenses sans s'obliger nécessairement à les équilibrer chaque année.
Prenons un petit exemple: imaginons un jeune qui veut s'installer à son compte. Il voudrait installer pour 500.000 € un gîte rural qui rapporte chaque année 30.000 € une fois tous les frais et salaires déduits. En empruntant à 3% à échéance annuelle, il remboursera en 20 ans. Mais quelle est l'apparence comptable de cette affaire ? La première année, la dépense est de 500.000 € et la recette de 30.000 €. Un déficit de presque 200% ! La seconde année par contre on a un budget équilibré (puisque la recette tous frais déduits équilibre la dépense de service de la dette) et ainsi jusqu'à la vingtième année, à partir de laquelle le budget sera excédentaire... de 30.000 €.
Maintenant, imaginons que la règle d'or s'applique. Il est donc impossible de faire le déficit la première année, donc d'effectuer l'investissement... il y aura un gîte rural de moins et un chômeur de plus. Ce que cet exemple montre, est que le problème n'est pas d'un déséquilibre ponctuel du budget, mais d'un désequilibre sur le long terme. Une règle qui oblige à équilibrer le budget chaque année est donc une règle absurde.
Pire, c'est une règle dangereuse. Non seulement parce qu'elle empêche, comme le montre le petit exemple ci-dessus, de faire des investissements qui à terme sont rentables, mais aussi parce qu'elle rend pratiquement obligatoires les politiques pro-cycliques. Pour comprendre ce que cela veut dire,il faut comprendre comment marchent les cycles économiques.
On sait depuis un certain temps que l'économie a un comportement cyclique. En d'autres termes, la performance d'une économie oscille autour d'une "croissance d'équilibre", passant successivement par des étapes de croissance rapide puis de croissance faible ou même de récession. Ce "cycle" n'est qu'un exemple d'un phénomène très courant dans la nature, celui des systèmes soumis à une force de rappel. Pour montrer comment ça marche, prenons l'exemple d'une balançoire. Lorsqu'elle est verticale, la balançoire ne bouge pas, parce que l'ensemble des forces qui s'exercent sur elle est nul (la corde compense la gravité). Elle est à l'équilibre. Mais que se passe-t-il si on l'écarte legèrement de sa position d'équilibre et qu'on la lâche ? La gravité, qui attire la balançoire vers le centre de la terre, tend à la ramener à sa position d'équilibre. Cette "force de rappel" (ainsi appellée parce qu'elle "rappelle" la balançoire vers sa position d'équilibre) va accélérer la balançoire. Mais que se passe-t-il lorsque la balançoire arrive à sa position d'équilibre ? Et bien, à ce moment là la force de rappel s'annule, mais comme la balançoire a atteint une certaine vitesse, elle dépassera la position d'équilibre et partira de l'autre côté. Et dès qu'elle part, la force de rappel commence de nouveau à se faire sentir, et decelère le mouvement jusqu'à ce que la balançoire s'arrête. Mais lorsqu'elle s'arrête, elle n'est pas dans sa position d'équilibre, et la force de rappel commence à l'accélérer à nouveau... et ainsi de suite.
Maintenant, que se passe-t-il si nous poussons la balançoire pendant son mouvement ? Et bien, cela dépénd si nous poussons "avec" ou "contre" la force de rappel. Si nous donnons un coup de pousse à la balançoire au moment où elle accélère (qu'elle accelère dans un sens ou dans l'autre), l'amplitude du mouvement sera chaque fois plus grande. C'est ce qu'on appelle une poussée "pro-cyclique". Si par contre nous poussons au moment où la balançoire décelère, l'amplitude du mouvement diminue. C'est une poussée "contre-cyclique".
Et bien, l'économie fonctionne de la même manière. Elle croit à un rhytme moyen de long terme "structurel" (qui dans notre pays est de l'ordre de 1,5%) sous la pression de l'augmentation démographique et du progrès technique de long terme). Mais comme pour la balançoire, il y a des "forces de rappel" qui font osciller la croissance autour de cette valeur. Ces forces de rappel sont complexes: en temps d'expansion cela peut être la rareté de la main d'oeuvre qualifiée et des matières premières ou les limitations des infrastructures, en temps de contraction c'est la baisse des prix et des salaires réels. Et comme dans l'exemple de la balançoire, l'Etat peut choisir à quel moment "pousser" en augmentant ou réduisant les impôts et les dépenses. L'Etat étant le seul acteur économique qui a ce pouvoir, précisement parce que c'est celui qui peut faire pontctuellement du déficit à un coût minimum. Il peut choisir par exemple de réduire ses dépenses et augmenter les impôts dans une période de contraction (c'est ce qui nous est proposé aujourd'hui) et de faire le contraire pendant une période d'expansion, et pousser la balançoire économique vers des oscillations chaque fois plus importantes (c'est la politique pro-cyclique). Il peut aussi augmenter les impôts et réduire sa dépense dans les périodes d'abondance et faire le contraire dans les périodes de disette, et la balaçoire économique ne fera alors que des petits parcours... c'est le choix contre-cyclique.
Il faut bien comprendre que du point de vue de l'Etat, ce qui importe est que le bilan sur le long terme soit équilibré. Et on peut y arriver de deux manières: la première est d'ajuster en permanence les rentrées et les dépenses de l'Etat. Cela conduit nécessairement à une politique pro-cyclique, puisque cela oblige, lorsque l'économie se contracte, soit à réduire les dépenses, soit à augmenter les impôts, et que ces deux mesures vont dans le même sens que le "mouvement" de la balançoire: celui qui pousse vers la contraction.
La deuxième manière d'équilibrer le bilan, c'est d'ajuster les rentrées et les dépenses sur le long terme. En temps de disette, on augmente les dépenses et on réduit les rentrées. En temps d'abondance, on fait l'inverse. Et on le fait de telle manière que les augmentations de dépenses pendant les disettes soient couvertes par les augmentations de recettes pendant les abondances. En faisant cela, on fait du "contre-cyclique": dans les périodes d'abondance, l'augmentation des impôts et la réduction de la dépense publique réduisent la demande, et tendent donc à ralentir l'économie. En période de disette, l'augmentation de la dépense et la réduction d'impôts tendent au contraire à l'accélérer. On "pousse" donc la balançoire contre le mouvement, et on réduit donc l'amplitude des cycles...
La "règle d'or", on le voit bien, nous condamne à une politique pro-cyclique. Or, il y a des très bons arguments pour réduire l'amplitude des cycles. Car les cycles ont des effets négatifs: dans les phases d'expansion on tend à surinvestir puisqu'on anticipe une demande qui finalement ne se réalisera pas, alors que dans les phases de dépression on tend à sous-investir par manque de visibilité. Dans le premier cas, on gâche des ressources, dans les second, on perd de la croissance. Il y a aussi les effets que ces cycles ont sur la vie des gens: que préférez vous, un revenu et des prix stables qui vous permettent de faire des projets, où des périodes d'extrème prospérité suivi de périodes de disette qui vous obligent à jongler pour joindre les deux bouts ? Moi je préfère manger tous les jours du poulet plutôt que de manger du caviar pendant cinq ans et jeûner les cinq années suivantes...
La "règle d'or" telle qu'elle est proposée est donc dangereuse. Elle serait un pas de plus, après le "franc fort", le "pacte de stabilité" et autres désastres du même acabit, dans la longue suite de politiques récessives et pro-cycliques qui ont été imposées pour faire marcher cette création absurde qu'est l'Euro.En même temps, les partisans de la "règle d'or" ont raison de dire qu'il faut un mécanisme qui permette d'équilibrer recettes et dépenses. Il nous faut donc une "règle de diamant" qui oblige l'Etat à économiser lorsque les choses vont bien pour pouvoir laisser filer le déficit quand les choses vont mal. Une règle qui garantisse l'équilibre non pas chaque année, mais sur l'ensemble du cycle économique.
La difficulté qu'il y a à concevoir une telle règle n'est pas économique, elle est politique. Le problème est que l'objectif d'équilibre à long terme oblige le gouvernement qui a la chance de toucher les dividendes de l'expansion à être vertueux pour permettre au gouvernement qui aura à faire face à la disette d'avoir des réserves. Or, le cycle économique a une durée de l'ordre de 6 ans, ce qui est bien au delà de l'horizon politique de n'importe quel gouvernement. C'est l'effet pervers combiné de l'alternance et du racourcissement des mandats. Comment forcer un gouvernement à conduire des politiques dont profitera le gouvernement suivant ? On l'a bien vu avec l'histoire de la "cagnotte" sous le gouvernement Jospin: dès qu'une rentrée fiscale exceptionnelle se profile, tout le monde se précipite dessus comme la vérole sur le bas-clergé breton pour s'approprier une partie et faire cadeau à ses électeurs. Dans une société du "tout, tout de suite", difficile d'imposer des règles de saine gestion sur le long terme.
Voilà donc la difficulté: il faut une "règle de platine" qui soit contre-cyclique, et qui prescrive donc un équilibre sur le long terme. Il faut donc une règle constitutionnelle (puisqu'elle doit s'imposer aux gouvernements successifs) qui prescrive de faire des réserves pendant les bonnes années pour pouvoir dépenser pendant les mauvaises. Il faut que la règle soit suffissamment automatique pour ne pas dépendre du bon vouloir du gouvernement du jour et en même temps suffisamment flexible pour ne pas conduire dans une situation imprévue à des politiques imbéciles. Vaste programme, n'est ce pas ?
Descartes
(1) Aujourd'hui, le PS fait beaucoup de battage sur le thème "nous, on avait réduit la dette (du temps de Jospin) alors que la droite l'a creusée". Ils oublient de préciser que cette "réduction de dette" s'était accompagnée de la plus grande campagne de privatisation d'entreprises publiques de l'histoire de notre pays. En d'autres termes, droite et gauche ont appauvri l'Etat: la première en vendant l'actif, la seconde en s'endettant...
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