Ces derniers jours, il est difficile d'échapper au stress du professeur débutant. Qu'on écoute la radio, qu'on regarde la télévision, qu'on lise les journaux, ils sont partout ces "pôvres" professeurs débutants qui perdent le sommeil et l'appétit à l'idée de se retrouver devant leurs élèves. Des articles entiers leurs sont consacrés. Des tribunes libres leur permettent de prendre la parole pour nous raconter leurs nuits sans sommeil. Et de doctes pédagogues - sans aucune arrière pensée politique, bien entendu - nous montrent à l'aide de profondes analyses que ceci ne peut plus durer. D'où vient le problème ? Les avis diffèrent: le métier de plus en plus dévalorisé, les enfants de plus en plus difficiles, la formation de plus en plus insuffisante... mais si la cause est discutable, ce qui semble indiscutable peut être résumé en un seul mot: stress.
Et cela ne concerne pas que les professeurs. Regardez les enfants, ces petits êtres fragiles qu'une fessée peut traumatiser, dont une mauvaise note peut irréparablement détruire la confiance en soi. Regardez ces employés que la perspective de devoir changer de service pousse à la crise de nerfs. Ces jeunes chômeurs traumatisés à l'idée de devoir changer de domaine professionnel voire accepter un travail purement alimentaire. Les chasseurs de souffrance psychologique sont partout pour nous expliquer combien le monde moderne est cruel et impitoyable avec les êtres fragiles que sont les jeunes.
J'avoue avoir beaucoup de mal à comprendre cette jeunesse pleurnicharde. Peut-être parce que je me suis laissé trop bercer par les histoires de mon grand-père, vétéran de 14-18 et père aimant d'une nombreuse famille qu'il a fallu nourrir pendant la Grande Dépression et protéger pendant les années de l'occupation. Peut-être parce que j'ai trop écouté les récits de mon père, lui même engagé très jeune dans la résistance, qui vécut les combats en Allemagne puis les guerres d'Indochine et d'Algérie. Lorsqu'on connaît cette histoire, il est difficile de prendre le stress des jeunes générations au sérieux. La génération qui a aujourd'hui trente ans est la première pour laquelle la guerre ne soit ni ne réalité, ni même une perspective réaliste. Pour toutes les générations précédentes, le fait d'aller porter les armes pour défendre le territoire - ou de voir sa maison détruite et son pays occupé - était une réalité présente: il y a un peu plus d'une génération entre 1870 et 1914, une génération entre 1914 et 1939, une autre entre 1939 et 1954. Aujourd'hui, les jeunes qui commencent leur vie sont pratiquement certains de pouvoir vivre en paix.
Après la guerre, venons a un autre chevalier de l'Apocalypse: la peste. Il faut se souvenir ce qu'était la maladie dans les temps passés. Avant 1945 et l'universalisation de la sécurité sociale, une maladie même relativement benigne pouvait manger les maigres économies d'une famille. Et on mourrait encore de tuberculose, de la variole, de la poliomyélite faute de moyens pour se soigner. Les maladies infectieuses comme la diphtérie emportaient souvent les enfants à un âge tendre et sans prévenir. En fait, on pouvait être jeune et en bonne santé le lundi et être mort le dimanche (1). La combinaison des progrès de la médecine, de la création de la sécurité sociale et d'une meilleure alimentation ont changé fondamentalement la donne. Nous arrivons chaque fois jusqu'à un âge plus avancé, et nous y arrivons en étant moins vieux.
Et on pourrait continuer pendant des heures. Si l'on pense à l'homme de 1930, où à celui de 1900, ou même à celui de 1950, il avait infiniment plus de raisons de nous pour être angoissé. Nous avons la paix, la santé, la société nous fout une paix royale quand il s'agit de choisir de se marier ou pas, d'avoir des enfants ou pas, de vivre en couple ou pas, nous avons une protection contre le chômage infiniment plus performante... et pourtant, nous dit-on, les jeunes se meurent d'angoisser. Si les conditions objectives ne justifient pas ce "stress"dont on parle tant, c'est donc vers les conditions subjectives qu'il faut se tourner. Et c'est là qu'on trouve une différence flagrante: les gens, et notamment les jeunes, sont beaucoup moins capables de gérer le stress que les générations précédentes.
Cela se voit dans la manière dont les individus réagissent aujourd'hui à des situations anxiogènes qui sont vieilles comme le monde. Pourquoi le jeune dont l'agent de la RATP contrôle le billet aujourd'hui est d'une violence sans commune mesure avec celui qui devait montrer son billet il y a quarante ans ? Pourquoi le jeune qui met ses pieds sur la banquette du métro fait si peur aux adultes présents qu'aucun n'ose - contrairement à ce qui ce serait passé il y a quelques décennies - lui faire la remarque ? Pourquoi des conflits qui hier encore restaient dans le domaine de la violence verbale se traduisent aujourd'hui par un passage à l'acte ? Ce n'est pas le stress qui augmente, c'est la capacité des individus à gérer correctement le stress qui diminue. Pourquoi ?
Sans prétendre qu'il y ait une réponse unique, je crois que la première cause est l'intronisation de l'individu-roi.
Vous me direz qu'il n'y a rien de nouveau là-dedans: depuis la Révolution, la France est un pays individualiste et fier de l'être. Mais il y a individualisme et individualisme. Il y a l'individualisme républicain, qui conçoit l'individu comme un membre de la société, sujet de droits et tenu par des devoirs sociaux. Et il y a un individualisme post-moderne, pour qui l'individu doit au contraire se libérer de toute contrainte sociale pour ne suivre que ses désirs. Comme disaient certains des partisans de cette vision, un individu ayant le droit de "jouir sans entraves". Mais comment réagit cet "individu" lorsque quelqu'un cherche à "entraver" sa jouissance, par exemple en lui signalant que mettre les pieds sur une banquette de métro détruit un bien collectif, ou qu'en omettant de payer son billet il vole la communauté ? Comment cet "individu" appelé à suivre ses désirs peut-il réagir devant le professeur qui ose insinuer que son "opinion" (c'est à dire, ses préjugés et son ignorance) ne valent pas grande chose, et que c'est Pascal ou Newton qui ont raison, et pas lui ?
Lorsqu'on écoute les angoisses de ces professeurs débutants qui craignent de se retrouver devant leur première classe, on reste coi devant leur vision du monde: Leur vision du métier, c'est de se trouver - près plusieurs années de formation les préparant à une telle épreuve - devant une classe de 15 élèves, sages comme des images et pleins d'envie d'apprendre. Seulement, si les élèves étaient ainsi, on n'aurait pas besoin de professionnels pour leur faire la classe. Le métier de professeur - comme tout autre métier, d'ailleurs - trouve sa noblesse dans le fait qu'il y a des difficultés à vaincre, des problèmes à résoudre, des murs à faire tomber. Le jeune policier réalise assez vite que les bandits ne viennent pas se livrer eux mêmes au commissariat: il faut aller les chercher, et c'est difficile et parfois dangereux. Le jeune maçon réalise assez vite que travailler dans un chantier ce n'est pas comme dans le lycée technique: le métier est difficile et dangereux. Et ne parlons pas du jeune médecin qui voit, malgré tous ses efforts, mourir son premier patient(2).
Nous avons élevé une jeunesse habituée à "jouir sans entraves" dans un monde où les adultes - pétris de la nostalgie de mai 1968 - ne se sentent pas la légitimité pour mettre des limites et baignent dans un discours où toute répression du désir est par définition mauvaise. Cette jeunesse élevée dans le coton par des adultes terrorisés à l'idée de la "traumatiser" finit - et ce n'est pas sa faute - par croire que tout lui est du et que sa volonté est toute-puissante. Comment en irait-il autrement après une enfance et une adolescence entouré d'adultes qui prennent systématiquement votre défense ? Seulement voilà: il arrive fatalement un jour où le désir butte sur la réalité. Pour certains, c'est lors d'un rejet amoureux ou d'un conflit avec d'autres jeunes. Pour les plus chanceux, lorsqu'ils affrontent un processus sélectif - comme les concours administratifs ou d'entrée aux grandes écoles - où lors de l'entrée dans le monde du travail. Car contrairement aux parents et à beaucoup de professeurs, la hiérarchie du monde du travail n'hésite pas à traumatiser la chère tête blonde en lui disant certaines vérités. Et là, comment gérer un stress auquel on ne peut se dérober ?
Vous souvenez-vous du débat qui avait opposé Jacques Chirac, alors président de la République, à un panel de jeunes français lors de la campagne pour le réferendum de ratification du TCE ? Lors de ce débat, il y eut une séquence magnifique ou notre Jacquot national avait avoué avec la franchise qui faisait son charme ne pas comprendre comment étais-ce possible que des jeunes éduqués, formés, ayant leur vie devant eux, soient aussi si frileux, si craintifs devant l'avenir. Peut-être parce qu'il avait, lui, conservé son optimisme et son envie de se battre malgré l'expérience - traumatisante - de la guerre d'Algérie.
Si l'on veut aider les jeunes, il faut leur dire la vérité. Et la vérité est que le monde dans lequel ils vivent est magnifique, mais qu'il n'est pas facile. Qu'on ne peut pas avoir tout ce qu'on veut, mais qu'on peut avoir beaucoup de choses à condition d'être prêts à travailler sérieusement pour elles. Que les règles sociales - et parmi elles celles de correction, de politesse, de protectiond des plus faibles et de respect des autres - existent non pas pour nous emmerder, mais pour maintenir une cohésion qui en fin de compte est profitable à tout le monde. Oui, je sais, ce n'est pas à la mode...
Descartes
(1) souvenez-vous de la magnifique scène de la mort du jeune frère dans "Jeux interdits"...
(2) Dans une conférence donnée il y quelques années, Jean Boissonnat avait raconté son expérience de membre du jury d'admission à l'ENA. Il avait commenté les candidats qu'il avait vu en ces termes: "j'avais devant moi des jeunes très travailleurs, très cultivés, très gentils, mais qui n'avaient pas l'air d'avoir réalisé que lorsqu'on devient haut fonctionnaire on reçoit souvent des coups, et parfois on en donne". Même a ce niveau, les jeunes avaient encore une vision "bisounours" de leur futur métier...
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