Il y a à Paris un bâtiment que beaucoup de français connaissent mais bien peu visitent. Il s’agit du Panthéon, ce temple élevé par la République, et sur le fronton duquel on peut lire cette belle formule « Aux grands hommes, la Patrie reconnaissante ». Certains trouveront cette formule démodée et ringarde. Pas moi : l’idée que la Patrie, c'est-à-dire la communauté des citoyens, se donne pour mission de maintenir vivante la mémoire de ceux qui ont aidé à la construire, à la défendre, à l’agrandir matérielle et spirituellement, l’idée que la mémoire puisse être la plus haute reconnaissance nationale en ce temps ou toute récompense devient monétaire me paraissent aujourd’hui aussi nécessaires qu’hier. Et même davantage : dans une société qui devient amnésique, tout ce qui peut rattacher le présent au passé est bon à prendre
Le problème, c’est bien évidemment le choix des panthéonisés. Depuis 1958, c’est au président de la République qu’échoit l’honneur de choisir ceux qui feront leur entrée sous l’auguste coupole. Et en pratique, il faut dire que les présidents successifs ont somme toute fait des choix assez prudents. Ainsi, De Gaulle a choisi d’y faire entrer Jean Moulin ; Mitterrand fait rentrer Réné Cassin, Jean Monnet, l’Abbé Grégoire, Gaspard Monge et Condorcet ; Chirac choisira Pierre et Marie Curie, André Malraux et Alexandre Dumas. En dehors de Jean Monnet – ce marchand de Cognac agent des américains, pour reprendre la formule de mongénéral – il s’agit donc de personnalités fort honorables, et quelque soit l’opinion qu’on puisse avoir sur la qualité de leurs œuvres, il faut reconnaître qu’ils ont contribué chacun à sa manière la construction et au rayonnement de la France.
Cependant, il ne faut pas sous-estimer la tendance probable, dans la société du spectacle qui est la notre, à instrumentaliser l’entrée au Panthéon pour soigner politiquement les différentes clientèles. De ce point de vue, on peut avoir les plus grandes inquiétudes sur la procédure lancée par François Hollande pour déterminer le nom du prochain heureux élu. Fidèle à sa logique consensuelle, le président a lancé en effet une « démarche participative » dont on peut prendre connaissance sur un site internet dédié (consultable ici).
La démarche est un peu surprenante. Elle pourrait être résumé schématiquement de la manière suivante : « citoyens, je voudrais rendre hommage à quelqu’un mais je ne sais pas trop à qui, pourriez-vous m’aider à trouver un nom ? ». Les présidents successifs ont généralement choisi de rendre hommage à des personnalités choisies en fonction d’un message politique qu’ils avaient choisi de transmettre. Pas Hollande, qui nous fait encore une fois le coup de « mes idées ? Mais ce sont les vôtres… ». On devrait commencer à être habitués.
Mais ce qui est plus inquiétant, c’est la forme de l’enquête. Ainsi, avant de pouvoir proposer deux noms à la panthéonisation, l’internaute se voit poser cette question : « Selon vous, quelle devrait être la principale qualité de la prochaine personne honorée au Panthéon ? ». Question à laquelle, plusieurs réponses sont proposées, qui valent leur pesant en cacahuètes tant par leur contenu que par l’ordre dans lequel elles sont données :
1- L’engagement humanitaire
2- L’action politique
3- L’engagement pour la paix
4- L’exploit sportif
5- La défense de l’environnement
6- L’engagement pour la liberté
7- Les découvertes scientifiques
8- L’engagement pour l’égalité
9- Le talent artistique
10- L’engagement pour la fraternité
Heureusement, un item « Autre » est aussi proposé pour ceux qui ne se reconnaîtraient pas dans cette étrange liste. Mais tout de même… passons sur la syntaxe pataphysique de la question – depuis quand « l’action politique » ou « les découvertes scientifiques » sont des « qualités » ? – pour nous concentrer sur le fonds. Et le fonds est que cette liste semble transformer la panthéonisation en une sorte de « prix d’excellence » sectoriel, qui récompenserait le « talent artistique », « l’exploit sportif » ou toutes sortes « d’engagements ». Une sorte de coupe du Monde, de prix Nobel et de la Palme d’Or du festival de Cannes à la fois. Or le Panthéon, ce n’est pas fait pour ça. Il n’est pas là pour récompenser les talents, fussent-ils exceptionnels, ou les engagements, fussent-ils extraordinaires, mais pour reconnaître ceux qui ont rendu un service exceptionnel à leur Patrie, c'est-à-dire, qui ont mis leurs engagements, leurs ouvrages artistiques, scientifiques et pourquoi pas sportifs au service de la Nation. Celui qui sauve son prochain en plongeant dans un canal mérite la médaille du sauvetage, celui qui donne son manteau à un pauvre la promesse du paradis, mais il serait ridicule de faire entrer l’un et l’autre au Panthéon. Pour entrer au Panthéon, il ne suffit pas d’avoir été excellent dans son domaine, encore faut-il avoir mis ces qualités exceptionnelles au service de son pays. Marie Curie méritait d’entrer au Panthéon non pas parce qu’elle a découvert le Radium - réussite scientifique qui lui avait valu le Prix Nobel, qui est là pour ça - mais parce qu’elle a œuvré toute sa vie et de manière désintéressée pour mettre cette découverte au service de tous. Jean Moulin y est entré non pas « pour son action politique » ou pour « son engagement en faveur » de telle ou telle chose. Il y est entré parce qu’il a mis de manière désintéressée cet engagement et même sa vie au service de son pays. Et si j’insiste sur le mot « désintéressé », c’est parce que ceux qui réussissent en faisant quelque chose qui leur rapporte beaucoup d'argent sont suffisamment récompensés par cette réussite sans qu’il soit besoin de leur rendre un quelconque hommage. Bill Gates ne mérite pas de rentrer au Panthéon pour avoir mis ses inventions au service de tous moyennant finance. Le fait de payer mon Windows me dispense de tout hommage par la suite.
Le Panthéon est le monument qui nous rappelle que si l’on peut faire des choses pour soi même, pour sa famille, pour son club de foot, pour son association de protection des éclopés ou pour sa commune, on peut aussi faire des choses pour sa Patrie. Y faire rentrer des personnalités qui ont fait ce geste est une manière de maintenir vivante l’idée qu’il y a un dévouement suprême à consacrer sa vie et ses œuvres au service de gens que vous ne connaissez pas, que vous n’avez une chance minime de connaître, qui ne vous remercieront peut-être jamais – ou alors posthumément – et qui dans beaucoup de cas ne sauront même pas que vous existez.
En lisant cette liste de « qualités », on se dit que le prochain panthéonisé a des grandes chances de se ressembler à l’Abbé Pierre, à Dalida, à Zidane, à Olympe de Gouges ou au commandant Cousteau. Pauvre France…
Descartes
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