Il y a quelques jours, j’ai invité à dîner chez moi le fils d’un vieil ami. Un jeune homme charmant, intelligent, militant au PS – non, non, ce n’est pas incompatible – et qui officie aujourd’hui dans un cabinet ministériel d’un ministre plus ou moins confidentiel après avoir été attaché parlementaire d’un député qui ne l’était pas moins. En un mot, un digne représentant, à regret mais représentant tout de même, de la « République des attachés parlementaires ».
Pour ceux pour qui cette expression n’est pas familière, une explication s’impose. La formule a été inventée par un dignitaire socialiste : « si vous avez aimé la République des énarques, vous adorerez la République des attachés parlementaires ». On désigne ainsi cette nouvelle classe de politiciens professionnels qui commencent leur carrière à un jeune âge comme militants lycéens, puis étudiants, moins motivés par les études que par l’espoir d’être remarqués par un notable de leur parti qui leur proposera un poste dans leur cabinet municipal ou comme attaché parlementaire voire, si l’occasion se présente, dans un cabinet ministériel. Ce qui est l’occasion de se faire connaître des puissants et de se tailler des réseaux qui permettront de s’approprier un jour un siège d’élu. Delphine Batho, qui fut successivement militante lycéenne puis étudiante, militante à SOS-Racisme ou elle fut remarquée par Julien Drai qui la recommanda à Ségolène Royal qui la prit dans son cabinet puis lui céda sa circonscription législative de Melle est un excellent exemple de cette forme de carrière. Une carrière qui lui permet à 35 ans, avec de médiocres études et sans avoir jamais connu le monde du travail d’être ministre de la République. J’y reviendrai.
Après un délicieux dîner ou l’on parla de tout et de rien, nous nous retirâmes dans la bibliothèque (1) avec une bonne bouteille d’Armagnac (2) pour parler des choses sérieuses, c’est à dire, de politique. Ou pour être plus précis, des étonnements d’un jeune politicien en herbe qui vient de réaliser combien Goethe avait raison lorsqu’il disait que « lorsque les dieux veulent nous punir, ils réalisent nos rêves ». Pourtant, en apparence tout lui sourit : la victoire électorale de son candidat à la présidentielle, la majorité pour son parti à l’Assemblée, une majorité de gauche au Sénat, un poste en cabinet avec un bail long, et la perspective de se voir placé dans une position éligible sur une liste municipale l’année prochaine. Que peut demander un jeune professionnel de la politique de plus ?
Et pourtant – et c’est tout à son honneur – ce jeune homme découvre tout à coup que cela ne suffit pas. Dans toutes les carrières, on mange de la merde les premières années. Et on la mange en pensant aux délices qu’on mangera une fois qu’on aura accédé, après des années de sacrifices, aux responsabilités où l’on s’amuse vraiment (3). Et voici qu’à 27 ans tout rond, il est arrivé. Ou presque. S’il n’est pas encore en train de jouer le premier rôle dans la pièce, il est au moins en situation d’observer les acteurs de près, sur la scène comme dans les coulisses. Et le spectacle n’est pas des plus attirants. Le problème n’est donc pas qu’il ne s’amuse pas dans son travail, mais que lorsqu’il regarde ceux qu’il est appelé à succéder, et d’abord son ministre, il n’a pas l’impression que celui-ci s’amuse bien non plus. D’où la question : est-ce bien la peine de se crever au travail pour accéder à un poste de ministre ou de député où l’on se crève au travail… pour un salaire qui reste décent et pour l’indifférence hostile – quand ce n’est l’hostilité méprisante - de vos concitoyens et une parcelle de pouvoir réduite à presque rien ?
Bien sur, il y a une déception que nous imaginons tous, celle du citoyen qui voit le gouvernement en qui il a mis ses espoirs faible, sans projet, sans programme, qui n’agit pas mais réagit, et cela un peu comme un boxeur groggy qui ne sait plus de quel côté se trouve son coin. Mais dans le cas de mon jeune ami se superpose une souffrance différente, celle du professionnel qui commence à se demander s’il a fait le bon choix. On voit des chirurgiens débutants qui découvrent qu’ils n’aiment pas opérer, des avocats débutants qui se rendent compte qu’ils n’aiment pas plaider, des enseignants débutants qui réalisent qu’ils ne supportent pas les gamins. Pourquoi serait-il interdit aux politiciens professionnels d’avoir des interrogations sur leur vocation ?
Et j’avoue qu’en l’entendant me raconter ses doutes, je me suis senti coupable. Non pas pour moi, qui ne lui ai au fond rien fait, mais une culpabilité collective pour ma génération, qui a été trop égoïste pour transmettre et préparer la génération qui viendra après elle, et trop lâche pour résister aux sirènes du jeunisme. Car le problème, à mon sens, est là. Sous prétexte de « donner sa place aux jeunes » on permet – et on stimule – l’arrivée de jeunes aux plus hautes responsabilités. Or, précisément parce qu’elles sont « les plus hautes », celui qui les exerce a besoin de recul, de hauteur de vues, bref – et je suis conscient en disant cela de l’énormité du crime de lèse-politiquement-correct que je commets - d’expérience. Et il en a besoin non seulement pour les exercer correctement, mais pour avoir du plaisir à les exercer. Car on éprouve rarement du plaisir à exercer des responsabilités qui nous dépassent, dans lesquelles on a toujours l’impression d’être au delà de notre niveau d’incompétence.
L’idée même d’expérience a été singulièrement dévalorisée depuis la fin des années 1960. Le discours dominant – qui n’était pas celui du gaullisme en recul, mais celui des « enragés », contrairement à ce que certains veulent nous faire croire aujourd’hui - voulait nous convaincre que le passé était « out ». Le mot préféré par les propagateurs de cette vulgate était « inédit ». Qu’il s’agisse de la situation internationale, de la construction européenne, de la politique nationale, des questions sociales ou sociétales, tout était « inédit ». Un « inédit » qui enlevait tout intérêt à l’expérience, au regard informé par la connaissance du passé et préparait l’avènement d’un monde de « djeunes » d’où l’adulte est banni. Dans cette logique, on a laissé croire que l’enthousiasme et l’ambition de la jeunesse pouvaient remplacer l’expérience et la connaissance de l’âge adulte, et appelé à cor et à cri à ce que la génération adulte s’efface pour laisser les places aux « djeunes ». Nous récoltons aujourd’hui les fruits amers de cette imbécillité. Nous avons aujourd’hui le gouvernement le plus « jeune » dont on ait mémoire, avec des ministères « lourds » occupés par des personnages n’ayant pas atteint la quarantaine.
Qu’on me permette ici un commentaire personnel. J’ai eu la chance, l’immense chance de commencer ma carrière avec des chefs qui étaient non seulement des personnalités exceptionnelles, mais qui étaient surtout des pédagogues, conscients du besoin de former les jeunes recrues. Ce que j’ai appris d’eux – et que j’ai appliqué soigneusement ensuite, quand ce fut mon tour de former les autres – c’est que dans toute pédagogie le plus dur est de doser la progression. Donnez à l’apprenti des affaires trop dures pour lui, et il se découragera. Donnez lui des affaires trop simples, et il aura l’impression de faire du sur-place. N’importe quel chirurgien se souvient de la première opération qu’on lui a laissé faire en solo. Mais pour certains, ceux qu’on a mis dans cette situation alors qu’ils n’étaient pas prêts, ce souvenir est un cauchemar. Surtout si cela s’est mal passé. Tout cela est vrai pour les hommes politiques. Confier un ministère de premier plan à un ministre de 35 ans, c’est le mettre en situation d’échec. C’est le mettre dans une position de stress où il ne prendra pas plaisir à faire son travail, et dans une profession intellectuelle le travail qu’on ne prend pas plaisir à faire est généralement mal fait.
Doser la progression, c’est la seule manière de permettre aux individus de prendre plaisir dans leur métier. Et sur un point plus pragmatique, c’est optimiser le rendement de l’investissement social dans la formation. Mettre un « djeune » à faire un travail qu’il ne sait pas faire et déplacer pour ce faire un « vieux » dans la plénitude de son art est une absurdité dans n’importe quel métier. Et encore plus en politique. Toute profession établit donc un « cursus honorum » pour, dans la mesure du possible, assurer à chacun une progression qui ne s’arrête qu’avec la retraite. La politique, depuis quelques années, viole cette sage règle, et peuple notre vie politique de « jeunes » incompétents qui rament pour assumer – ou du moins pour faire semblant - des fonctions trop grandes pour eux, et de « vieux » aigris remisés trop tôt à des postes subalternes. Laurent Fabius a occupé ses plus hautes fonctions à 35 ans, quand il était arrogant et superficiel. A 50 ans, après l’expérience du sang contaminé et du référendum de 2005, il aurait eu, dans la fonction de Premier ministre, une toute autre profondeur. D’ailleurs, les jeunes eux-mêmes ne sont guère dupes du « djeunisme » régnant, même si les politicards en herbe s’en servent cyniquement pour faire avancer leur carrière. Lorsqu’ils ont besoin de références, de figures à vénérer ou des exemples à suivre, c’est bien chez un Stéphane Hessel, chez l’abbé Pierre ou chez Jean-Luc Mélenchon – à qui l’on peut reprocher beaucoup de choses, mais pas d’être un perdreau de l’année - qu’ils vont les rechercher.
Car les jeunes ne sont pas idiots. Malgré le travail de décérebrage d’une société dont le message est que seul le présent existe, il faut voir avec quelle attention la jeunesse écoute lorsqu’on lui parle de l’histoire, d’un passé qu’ils n’ont pas connu et qu’on fait de ce passé un instrument pour comprendre le présent. Le problème, c’est qu’elle se trouve succéder à une génération, celle de 68, dont le pouvoir s’est construit sur le rejet de toute forme de continuité et de transmission. Avez vous entendu une seule fois Cohn-Bendit parler dans l’un de ses discours d’histoire ? Citer Napoléon, de Gaulle, Robespierre ou Rousseau ? Parler de la Résistance, de Vercingétorix ou de Jeanne-d’Arc, de César ou d’Alexandre le Grand ? Non, bien sur que non. Tous ces gens sont des affreux racistes, sexistes et homophobes qu’il vaut mieux oublier. Le jugement des figures du passé avec des critères tirés du présent « aplatit » l’histoire, et ne laisse subsister comme figures positives que des figures mineures et celles issues d’un passé proche. L’ideal de la génération de 68 était celui d’une génération auto-référente, c’est à dire, qui n’a accès à d’autres références que celles qu’elle produit elle-même (6). C’est ce rêve monstrueux que l’on essaye d’imposer aujourd’hui à la jeunesse. Heureusement, celle-ci garde une certaine capacité de résistance qu’il ne faudrait pas sous-estimer. Malheureusement, cette capacité de résistance la conduit vers ceux qui apparaissent aujourd’hui comme porteurs de la continuité et de l’histoire, c’est à dire, le Front National… faut-il s’étonner si celui-ci est devenu électoralement le parti en tête parmi les jeunes ?
La dévalorisation de l’expérience a un deuxième volet, celui qui conduit à l’idéologie du « tout, tout de suite ». En d’autres termes, l’idée que l’excellence dans un métier ne vient pas de longues études, de travail acharné, d’échecs et de succès qui se suivent au fil du temps, mais d’une sorte de « don » magique qu’on reçoit à son berceau et surtout de la chance de se faire remarquer par ceux qui ont le pouvoir de faire les carrières. Cette logique imprègne le « show-business », et qui fabrique des « stars » qui n’ont besoin que de quelques semaines de « star academy » pour tout viatique avant de connaître la consécration professionnelle. Elle imprègne de plus en plus la politique, où l’on voit surgir de plus en plus des « stars » au maigre bagage dont le seul titre de gloire est d’avoir été « remarquées » par tel ou tel dirigeant dans une réunion, à la tribune d’un congrès, dans un meeting. Ces personnalités arrivent rapidement à des responsabilités de premier plan sans nécessairement comprendre combien l’art de gouverner est complexe. Il y a encore des ministres qui pensent qu’il suffit d’étendre l’index et prononcer la formule « je veux » pour que les choses se fassent. Or, c’est un petit peu plus compliqué que cela : un ministre est un chef d’orchestre. Et comme un chef d’orchestre, il est censé tirer le meilleur des instrumentistes, alors qu’il est incapable de jouer lui même de leurs instruments. Les ministères sont remplis d’experts : juristes, ingénieurs, économistes, fiscalistes… encore faut-il leur indiquer une partition et les faire travailler ensemble. La cascade de textes mal ficelés annulés ces derniers mois par le conseil constitutionnel montre combien cette tâche est difficile.
Alors, quel conseil donner à mon jeune interlocuteur, travaillant dans un milieu où tout le monde est persuadé qu’il n’y a pas de destin plus enviable que celui d’être député à 25 ans et ministre à 30, que les bonnes idées ne sont pas celles qui améliorent la vie, mais celles qui vous font élire (5), et que les techniciens ne sont que des ronds-de-cuir sans imagination qui ne servent qu’à faire obstruction ? Que lui conseiller, alors qu’autour de lui règnent carriérisme et clientélisme ?
D’abord, de ne pas céder aux sirènes de la facilité. Aujourd’hui, faire de la politique – au sens le plus noble du terme - implique un choix. On peut choisir la pureté, celle des saints, et s’enfermer dans une posture de dénonciation. Et on peut choisir au contraire de vivre dans le monde réel et de chercher à faire du mieux avec ce qu’on a. Ce qui suppose de fréquenter la corruption sans devenir soi même corrompu, de faire des accords et des alliances avec des gens qu’on méprise sans pour autant devenir méprisable. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, le choix de la sainteté est le plus simple, le plus facile, et c’est pour cela qu’il attire. Le choix du pragmatisme, au contraire, est difficile et conduit nécessairement à gérer des dilemmes moraux à chaque pas. Croyez, moi, j’ai essayé les deux options dans ma vie… et je ne peux que recommander la seconde !
Ensuite, et c’est certainement l’essentiel, étudier, étudier, étudier. Il y a bien pire que le politicien corrompu ou carriériste, et c’est le politicien ignorant. Observer le réel et l’interpréter avec l’aide de ceux qui l’ont observé par le passé est un exercice indispensable à toute politique qui aspire à autre chose qu’un repli sur le quotidien. Tous les grands hommes d’Etat ont été d’abord des passionnés d’histoire, et la geste napoléonienne comme la geste gaullienne sont incompréhensibles si on oublie combien leurs auteurs regardaient le passé autant que l’avenir. Je dirais même que l’histoire est le meilleur vaccin contre la corruption des hommes politiques : ceux qui aspirent à figurer dans les annales de l’humanité s’abaissent rarement à piquer dans la caisse…
Est-ce que mon jeune ami suivra mes conseil ? Je l’ignore, mais je le souhaite. Un cabinet ministériel est un lieu dangereux, et à 25 ans on peut facilement perdre son temps et son âme si l’on ne fait pas attention. Le secret, c’est de toujours garder en tête le sens et les limites de ce qu’on fait. Celui qui fait le mal et en est conscient peut toujours être sauvé. C’est lorsqu’on fait le mal en croyant bien faire que la damnation n’est pas loin.
Descartes
(1) Ok, ok, dans le coin bibliothèque. Ce n’est pas parce qu’on a des petits moyens qu’on ne peut raconter une belle histoire…
(2) L’abus d’alcool – et de politique – sont dangereux pour la santé. A consommer avec modération.
(3) D’où la célèbre plaisanterie : « J’ai deux mauvaises nouvelles : la première, c’est que pendant dix ans on va manger de la merde, et la seconde, qu’en plus il n’y en aura pas pour tout le monde ! ».
(4) Trois exceptions dans ce sombre tableau : Sarkozy, d’abord, qui truffait ses discours de références historiques, non pas qu’il eut une culture historique lui-même, mais il avait au moins l’intelligence de comprendre combien ces références étaient importantes et de s’entourer de conseillers qui les avaient. L’autre exception est sans conteste Jean-Luc Mélenchon, et la richesse de ses références – même s’il a une certaine tendance à réécrire l’histoire en fonction des circonstances – n’est pas pour rien dans son attrait dans la jeunesse. La troisième exception est Marine Le Pen, dont l’éducation a été tout sauf soixante-huitarde, et dont le père avait une culture historique remarquable.
(5) Avec le raisonnement pervers qui veut que de toute manière, pour changer le monde il faut bien se faire élire. Et qu’il faut avoir donc deux costumes idéologiques, un qu’on met pour l’élection, l’autre qu’on met pour le gouvernement…
(6) Qu'on me permette ici un exemple. Voici un extrait d'un commentaire posté sur le blog de Jean-Luc Mélenchon: "La France a aujourd'hui besoin d'une nouvelle génération de punks, de rebelles et d'anticonformistes défiant la pensée unique comme ces jeunes gens qui ont rejoint De Gaulle à Londres en 40". Ainsi donc De Gaulle aurait il été rejoint en 1940 par "des punks, des rebelles et des anticonformistes" ? Bien sur que non: la plupart de ceux qui ont rejoint De Gaulle en 1940 étaient loin d'être des "punks", et encore moins des "anticonformistes". C'était surtout des militaires - les civils sont au départ minoritaires - et situés bien à droite du spectre politique. Des "anticonformistes" souvent ultra-catholiques, quelquefois anti-républicains, maurrassiens ou cagoulards, toujours anti-parlementaires, réunis par la détestation du Front Populaire qui aurait "affaibli la France". Des "rebelles" qui ont pour beaucoup fait le coup de feu contre le Front Populaire et la République... Mais ce qui est intéressant dans ce commentaire - qui n'est qu'un parmi des dizaines qui font le même type de parallèle - est de voir combien il est difficile pour la jeunesse aujourd'hui d'échapper aux références de son temps pour examiner le passé.
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