Il est surprenant de constater à quel point le langage des politiques et des médias à changé ces derniers mois. Souvenez-vous: il n'y a pas si longtemps, la question même sur la sortie de l'Euro d'un de ses membres était balayée d'un revers de manche méprisant par tous les économistes médiatiques, par les politiques, par les hauts fonctionnaires et par les pseudo-experts qui encombrent les ondes. Quant à l'éclatement de l'Euro lui même, c'était impensable. L'union monétaire était "irréversible". "Irrévocable". Les traités qui l'avaient instituée n'avaient même pas prévu de porte de sortie (1). Le train de la construction européenne était sur les rails et lancé à pleine allure, et rien ni personne n'allait l'arrêter ou le dévier de la route qui conduisait vers un avenir radieux.
Cet optimisme martial semble s'être évanoui. Plus personne ne nous explique sérieusement que l'Euro amène la prospérité et la croissance. Tout au plus, ses défenseurs les plus acharnés nous expliquent que ce serait pire sans lui sans arriver à convaincre plus que ça. Et depuis quelques semaines, cela se dégrade notablement. On a pu voir dans les journaux télévisés des reportages sur "qu'est ce que la sortie de l'Euro changerait pour vous". Mario Draghi, le gardien du temple, a lui même admis qu'un effondrement de l'Euro était possible, tout en affirmant que bien entendu ce serait un choix désastreux. On a aussi entendu différents hommes politiques parler d'un Euro "au bord du gouffre". Et la presse écrite n'est pas en reste, culminant avec le titre du "Monde" d'hier tout en haut de la "une": "Ces entreprises qui se préparent à la disparition de l'Euro". Oui, vous avez bien lu: il ne s'agit pas de la sortie de l'Euro de tel ou tel pays, mais bien de sa "disparition".
L'article du Monde vaut son pesant d'or. Sous le titre "L'explosion de la zone euro est désormais plausible" (Oyez, oyez!) les auteurs (2) expliquent que les chefs d'entreprise commencent à explorer des scénarios plus ou moins catastrophiques. C'est le cas de certains opérateurs touristiques, qui ont mis en place des dispositifs de paiement alternatifs pour les hoteliers grecs "au cas où". C'est le cas des grands établissements financiers aussi. La Financial Services Authority, le régulateur du système financier britannique, a demandé aux banques de la City de se préparer à une telle situation.
Paradoxalement, l'article ne parle pas des études qui sont conduites par le Ministère des Finances. Or, il serait très surprenant - et très révélateur de la dégradation de la technostructure publique française - que les hauts fonctionnaires de Bercy n'aient pas ressenti le besoin, comme n'importe quel général, de faire préparer des scénarios alternatifs et autres "plans avancés" pour faire face à toutes les situations. Dans quelque bureau bien protégé tout en haut du mastodonte bâti par Paul Chemetov, des équipes doivent se creuser leurs têtes bien faites et bien pleines pour préparer les plans qui permettrait, si le ministre appuyait sur le bouton, de sortir de l'Euro. Ou plus prosaïquement, de faire face à la situation créée par la sortie d'un autre membre de la zone Euro. Mais peut-être "Le Monde" n'est il pas au courant de ces travaux ?
Le fait est que les dirigeants européens ont montré, au cours de ces derniers mois, leur capacité à faire le mauvais diagnostic, à appliquer des remèdes inapproprié, et pour couronner le tout à le faire dans un climat général de désordre. Commençons par le diagnostic: Tous nos dirigeants nous répètent que l'origine du problème se trouve dans la mauvaise gestion budgétaire. Quelques états-cigales auraient ainsi dépensé plus qu'ils ne gagnaient et financé la différence par l'emprunt, alors que les états-fourmis accumulaient au contraire en dépensant moins qu'ils ne gagnaient. Seulement, cela ne correspond nullement à la réalité: deux des états en difficulté, l'Espagne et l'Irlande, avaient jusqu'à 2008 des déficits publics et des taux d'endettements inférieurs à ceux de l'Allemagne. L'explosion de l'endettement et des déficits dans ces deux pays n'a rien à voir avec l'indiscipline budgétaire tant dénoncée par Berlin. Elle est le résultat de l'explosion de "bulles" immobilières et financières.
Le remède proposé à partir de ce diagnostic, c'est le resserrement de la discipline budgétaire. L'Allemagne a l'obsession de la ménagère, et dans le vide sidéral qu'est le débat européen, personne n'ose tenir tête à cette idée simpliste. Seulement, on voit mal en quoi l'inscription d'une "règle d'or" dans leurs constitutions aurait permis à l'Irlande ou l'Espagne, qui respectaient dejà strictement ses critères jusqu'au déclenchement de la crise, d'éviter leur triste sort. S'il y a une leçon à tirer de la crise actuelle, c'est qu'elle touche autant les "cigales" budgétaires que les "fourmis". Le problème doit donc se trouver ailleurs.
Martin Wolf, columniste au "financial times" (et dont certaines chroniques sont publiés par "Le Monde" dans son supplément économie) donne une excellente analyse - même s'il s'exprime en termes très techniques - avec une constance qui force l'admiration, surtout lorsqu'on le compare aux chroniqueurs économiques français, qui changent d'avis comme de chemise. L'analyse de Wolf est simple: dans une zone économique relativement fermée - c'est à dire, où chaque pays a pour principaux partenaires commerciaux les autres pays de la zone - comme l'est l'UE, les balances commerciales bénéficiaires de certains états membres doivent nécessairement être compensées par le déficit des balances des autres. En d'autres termes, si un pays X achète plus qu'il ne vend, il doit y avoir forcément un pays Y qui vend plus qu'il n'achète. Il est donc illusoire de vouloir une Europe dont tous les états adopteraient le modèle allemand: puisque celui-ci repose sur une économie fortement exportatrice et faiblement importatrice. La situation où tout le monde s'amuse à exporter et personne n'importe est une situation impossible.
Or, les déséquilibres des balances commerciales doivent être compensés par des déséquilibres inverses de la balance des paiements. En d'autres termes, si j'achète plus que je ne vends, et que je ne peux pas imprimer de la monnaie, je finirai par ne plus avoir d'argent. Pour continuer à acheter, il me faudra bien avoir des rentrées d'argent complémentaires quelque part. En d'autres termes, si j'achète plus de biens que je ne vends, il faut que je trouve quelque part la différence. Si l'on exclue - et l'Allemagne le refuse, et elle n'est pas la seule - les transferts, il ne reste plus que l'emprunt pour compenser le déséquilibre. Et peu importe qui emprunte: que ce soit le secteur privé - comme ce fut le cas dans les "bulles" espagnoles et irlandaise - ou le secteur public - comme en Italie - on aboutit au même résultat. Tôt ou tard les prêteurs réaliseront que l'emprunteur est insolvable, et il y aura une crise. Et si la crise concerne la dette privée, l'impossibilité politique de permettre la faillite du système bancaire obligera l'Etat à "nationaliser" la dette. On voit donc que pour qu'elle soit efficace, la "règle d'or" ne doit pas seulement viser l'équilibre des comptes publics, mais aussi l'équilibre des comptes privés. Ce qui implique une balance commerciale équilibrée.
Cet objectif pourrait être atteint de plusieurs manières. Lorsque les pays ont des monnaies différentes, les balances commerciales tendent à s'équilibrer. En effet, imaginons un monde à deux pays, A et B. A exporte beaucoup plus qu'il importe, ce qui implique que pour B ce soit l'inverse. Comme B importe plus qu'il n'exporte, ses exportations ne lui rapportent pas suffisamment de monnaie de A pour payer ses importations. Il est donc obligé de partir acheter de la monnaie A contre sa propre monnaie. Cette demande supplémentaire tend à faire monter la parité de la monnaie de A par rapport à B, et donc de rendre les produits de B plus compétitifs et de favoriser ses exportations, ce qui tend à équilibrer la situation. Réciproquement, A se retrouve avec un surplus de monnaie de B qu'il ne peut utiliser... sauf s'il achète plus de produits de B et favorise un rééquilibrage des échanges.
La deuxième méthode est celle qui fut proposée à la Chartede La Havane: les pays qui ont une balance commerciale excédentaire seraient tenus de verser l'excédent dans un compte, ceux qui ont une balance commerciale déficitaire recevraient de ce compte le montant de leur déficit. Et comme la somme des excédents égale la somme des déficits, le compte serait équilibré. Dans cette logique, les pays excédentaires comprendraient rapidement qu'il n'y a pour eux aucun intérêt à faire des excédents, et feraient le nécessaire pour équilibrer leur balance commerciale... ce qui entraînerait mécaniquement la disparition des déficits commerciaux.
Malheureusement, les dirigeants européens n'en sont pas là. Le fait que l'Europe n'est pas une communauté politique rend toute reforme fondée sur les transferts illusoire, et la vision néo-libérale congelée dans les traités empêche toute recherche de solutions originales. L'obsession du déficit public - car on ne parle jamais du déficit privé - entraîne l'UE vers des politiques pro-cycliques qui ne peuvent qu'approfondir la crise et nous pousser vers la récession. Et du coup, les observateurs de l'économie, et à plus fort ceux dont les fortunes sont liés à cette observation, ont perdu confiance dans la capacité de l'UE à faire le bon diagnostic et à agir en conséquence. C'est pourquoi ils se préparent au pire.
Descartes
(1) Ce qui ne doit pas conduire à penser, comme le font beaucoup de commentateurs, que la sortie fut impossible. Un état souverain peut peut toujours dénoncer un traité, même si la dénonciation n'est pas explicitement prévue dans son texte.
(2) Ils s'y sont mis à trois: Claire Gatinois, Anne Michel et Francine Aizicovici. "L'explosion de la zone euro est désormais possible", Le Monde, 21/12/2011 page 13.
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