Depuis quelques années, ou pour être plus précis, depuis qu'un président de la République connu pour ses sympathies pétainistes (1) s'y est fait huer, la cérémonie commémorant la grande rafle de juifs du 16-17 juillet 1942 est devenue une sorte d'examen de passage des présidents de la République. Lorsqu'il monte à la tribune, le président se sait surveillé: saura-t-il se frapper assez profondément la poitrine ? Trouvera-t-il assez de cendres pour se couvrir la tête ?
Il serait injuste de faire - comme le font certains nostalgiques antisémites - de ce voyage à Cannossa une question purement liée à l'histoire des rapports entre la République et les juifs. Le devoir de repentance, qu'on confond souvent et à tort avec le devoir de mémoire, est devenu une sorte de viatique obligatoire de la fonction présidentielle. La plus haute autorité de l'Etat est priée - fermement - d'assumer une position de repentance permanente devant les monuments ad hoc. Il ne saurait visiter la Guadeloupe ou la Martinique sans demander pardon pour l'esclavage. Il ne saurait se déplacer en Afrique sans faire acte de contrition pour la colonisation. Pour faire acte de repentance, il faut renoncer à célébrer Napoléon l'esclavagiste ou citer Jules Ferry, cet affreux colonialiste. On a le droit - pour combien de temps... - d'être fier d'être français. Mais cette fierté doit être celle du clocher du village, du saucisson et du foie-gras. Pas celle des grands hommes et des grandes choses. Même la Résistance se trouve dénoncée comme une supercherie dans une France qui fut celle des "quarante millions de pétainistes".
Comment en est on arrivé là ? En fait, ceci n'a rien de nouveau. Il y a toujours eu deux "France", ou plutôt deux conceptions de la France. D'un côté, il y a la France provinciale, celle du village, des "terroirs", des spécialités locales, des patois. Celle aussi des communautés paysannes avec leurs "notables": aristocrates, prêtres, bourgeois enrichis. Celle qui a été si bien décrite par les écrivains "localistes", de Maupassant à Giono et chantée, en d'autres temps, par Joachim du Bellay:
Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son aage !
Quand revoiray-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison,
Revoiray-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province, et beaucoup d’avantage ?
Plus me plaist le séjour qu’ont basty mes ayeux,
Que des palais Romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur me plaist l’ardoise fine,
Plus mon Loyre Gaulois, que le Tybre Latin,
Plus mon petit Lyré, que le mont Palatin,
Et plus que l’air marin la doulceur Angevine.
A côté de cette France-là, il y en a une autre. C'est celle des villes, de l'Encyclopédie et de Versailles. Celle du jacobinisme, du Code Civil et du Code Pénal et des lois égales pour tous. Celle qui se projette dans le vaste monde, à travers ses idées, de ses écrivains, de ses scientifiques, de ses militaires. Celle qui ne se contente pas de son petit "ça m'suffit", mais qui cherche - quelquefois irrationnellement - à faire le bonheur de l'humanité. C'est la France de l'universel qui nous a donné Hugo et que chantait dejà, oh paradoxe, par le même du Bellay...
France, mère des arts, des armes et des lois,
Tu m'as nourri longtemps du lait de ta mamelle :
Ores, comme un agneau qui sa nourrice appelle,
Je remplis de ton nom les antres et les bois.
Si tu m'as pour enfant avoué quelquefois,
Que ne me réponds-tu maintenant, ô cruelle ?
France, France, réponds à ma triste querelle.
Mais nul, sinon Écho, ne répond à ma voix.
Entre les loups cruels j'erre parmi la plaine,
Je sens venir l'hiver, de qui la froide haleine
D'une tremblante horreur fait hérisser ma peau.
Las, tes autres agneaux n'ont faute de pâture,
Ils ne craignent le loup, le vent ni la froidure :
Si ne suis-je pourtant le pire du troupeau.
Le paradoxe n'est qu'apparent: ces deux Frances sommeillent dans chaque français. Et elles s'expriment contradictoirement, selon les moments politiques. Vichy et le pétainisme fut un moment de repli sur la "petite France", la Libération et le gaullisme furent une ouverture sur la "grande". Ces "deux France" constituent une division - celle qu'on évoque souvent sous les termes "girondin/jacobin" - qui transcende le fossé droite/gauche et bien souvent divise même les partis politiques.
Mais revenons à la repentance. Les partisans de ce cirque des excuses expliquent qu'il est sain de confronter la "vraie" histoire, trop souvent cachée par des considérations politiques. Qu'il s'agit de rétablir la "vérité historique" cachée par des méchants qui auraient voulu priver telle ou telle communauté de sa "reconnaissance". Bien entendu, ils se foutent de nous. Le discours de la repentance est un discours politique, qui vise non pas à rétablir la vérité contre une vérité officielle, mais de substituer une vérité officielle à une autre. Le discours du repentir n'est pas, et ne peut être un discours historique. C'est même tout le contraire: un rejet de l'Histoire remplacée par une vision moralisante des faits. Il est important ici de comprendre la différence: la politique est une question de buts, l'histoire est une question de faits. Il est légitime pour le politique de créer une fiction si cette fiction l'aide à réaliser un projet. Pour reprendre la formule de Richelieu, "l'art de la politique consiste à rendre possible ce qui est nécessaire". L'Histoire, elle, se soucie des faits et de leur interprétation. Elle ne peut inventer ou occulter ceux-ci au nom d'un quelconque "objectif supérieur" sans trahir sa fonction. Et c'est pourquoi l'Histoire se prête si mal à faire de la politique: là où le politique a besoin de mettre en scène des héros et des ordures, l'histoire fournit une image nuancée d'où les catégories morales sont absentes, où les héros l'ont été suite à un long et tortueux cheminement, et souvent par hasard, et où les ordures l'ont été souvent par aveuglement ou par le jeu des circonstances.
Permettez-moi de vous poser un dilemme. Imaginez-vous que vous êtes un haut fonctionnaire français en 1940. Les allemands attaquent et occupent votre pays, et vous mettent le marché suivant en main: soit vous restez à votre poste et les aidez à administrer le pays - avec une marge de manoeuvre réelle mais réduite - soit vous partez et le pays sera administré directement par les allemands comme le fut la Pologne et avec les mêmes méthodes. Que choisiriez vous ?
Deuxième dilemme: supposons que vous ayez choisi la première option dans le premier dilemme. Maintenant, les allemands viennent vous voir et vous disent: "nous avons décidé de déporter tous les juifs de France. Vous pouvez partir si vous le voulez, et ce sera comme en Pologne. Si vous restez et nous aidez à organiser l'opération, seuls les juifs étrangers seront déportés". Quel serait votre choix ?
Vous me direz qu'on peut toujours poser des dilemmes moraux impossibles. Qu'on peut toujours refuser de choisir. Peut-être, mais ces dilemmes ont été réels. Ils ont été réellement posés à des personnes réelles. Et des gens en chair et en os ont du choisir entre deux options. L'histoire de la période qui part de la fin des années 1930 et qui couvre la période de Vichy est une histoire en même temps passionnante et frustrante. Passionnante parce que c'est l'histoire d'êtres humains confrontés quasi-quotidiennement à des choix limite. Frustrante, parce dans le royaume du "politiquement correct" il est impossible de lire ces choix autrement qu'à travers le prisme moralisant des "héros" et des "ordures". Pourquoi l'idée que des hommes - faillibles comme le sont tous les hommes - aillent permis des actes horribles en croyant choisir en toute bonne foi le moindre mal nous est aussi insupportable ?
J'ignore quel aurait été mon choix si j'avais été présenté dans la vie réelle avec ce dilemme, et je remercie le ciel de ne pas m'avoir soumis à une telle épreuve. On ne sait pas quel aurait été le résultat si les fonctionnaires français qui ont été réellement soumis à ces dilemmes avaient fait le choix contraire à celui qu'ils ont fait. Que se serait-il passé si le gouvernement de Vichy, Legay et Bousquet avaient refusé leur coopération aux allemands en 1942 ? Peut-être que cela aurait sauvé la vie de milliers de juifs étrangers. Et peut-être que Paris aurait été mis à feu et à sang comme le fut Varsovie et que l'ensemble des juifs parisiens aurait fini à Auschwitz. Nous ne le savons pas, et nous ne le saurons jamais.
Le général De Gaulle, passionné lui même d'Histoire, avait très bien compris le problème. La France de 1945 n'avait pas besoin de culpabilité collective. Elle avait besoin de mythes fondateurs pour sortir de la débâcle politique, sociale et intellectuelle que fut la collaboration. Le mythe de la "France combattante" et du "tous résistants" était pour le pays une nécessité politique (2), pas une vérité historique. Ouvrir le débat sur la collaboration sans la distance nécessaire au travail historique ne pouvait aboutir qu'à une chasse aux sorcières - et l'épuration en a fourni de nombreux et tristes exemples. La priorité politique du jour n'était pas à la satisfaction du sens moral, mais à la pacification. Il fallait éviter une guerre civile même au prix d'une falsification de la mémoire. Et si le gaullisme a empêché la diffusion de films comme "le chagrin et la pitié" à la télévision, ce fut moins parce qu'il les jugeait mensongers que parce qu'il les jugeait dangereux. Comme l'avait dit si bien Robespierre, "vous n'avez pas une décision de justice à rendre, mais une mesure de salut public à prendre".
Si des personnalités aussi différentes que Giscard, De Gaulle, Pompidou et Mitterrand on maintenu la même ligne sur cette question, c'est avant tout une question de génération et de culture. Ces gens-là ont vécu la débâcle et la guerre, et savaient ce que cela avait été. Ils hésitaient a juger en termes manichéens parce qu'ils avaient conscience combien les choix faits pendant les années noires avaient été difficiles et quelquefois impossibles. Pour nous, qui connaissons la fin de l'histoire, le choix entre résistance et collaboration est un choix évident et seul un manque de courage ou un défaut moral a pu empêcher les français de choisir le "bon" côté. Mais pour les acteurs de ce temps-là, qui disposaient en plus d'une information parcellaire sur ce qui était en train de se passer, le choix n'avait rien d'évident. Cela vous rend prudent à l'heure de juger les engagements des uns et des autres. Beaucoup ont choisi De Gaulle irrationnellement, par esprit d'aventure. D'autres l'ont préféré pour de bien mauvaises raisons, voyant en lui un général maurrassien qui pouvait "rétablir l'ordre" ou plus banalement faire contre-poids aux communistes. Certains, à l'opposé, ont choisi Pétain pour de bonnes raisons, voyant en lui un "moindre mal". Tout cela était parfaitement connu des français qui ont vécu cette époque et qui communiaient pourtant dans la fiction de la "France résistante" au temps du pacte "gaullo-communiste".
L'arrivée des nouvelles générations a changé la donne dans les années 1960. Il fallait se "rebeller" contre papa - contre le papa réel, bien entendu, mais aussi contre le père symbolique qu'était De Gaulle. Or, la rébellion de la jeunesse contre la génération en place passe souvent par la contestation de ses valeurs ou tout au moins la dénonciation de son hypocrisie vis-à-vis d'eux. La génération qui, pour aller vite, est celle de 1968, allait faire les deux: dénoncer les valeurs de la Résistance en les ringardisant, et dénoncer "l'hypocrisie" gaulliste en démontant la fiction de la "France résistante" non pas pour rétablir l'histoire, mais pour lui substituer une autre fiction, celle de la "France collaboratrice" dans laquelle la résistance n'est plus qu'une question d'individualités exceptionnelles. Toute une école "révisionniste" annexera l'histoire de Vichy - Paxton est l'exemple le plus éclatant - au service non pas de la vérité historique, mais d'un projet politique. Ils fournirent les munitions pour la campagne de "repentance", tout comme les pseudo-historiens de l'esclavage.
Comme le signale si bien Regis Debray dans "A demain De Gaulle", le paradoxe de cette "rebellion de la jeunesse" est qu'elle est arrivée à un moment où les progressistes étaient au pouvoir. Elle ne pouvait donc jouer que dans les mains des libéraux, qui ont profité pour se refaire une santé après la longue éclipse qui avait suivi la Libération.
De Gaulle, Pompidou, Giscard, Mitterrand ont chacun été à leur manière des représentants de la "Grande France". Urbains, passionnés de littérature, pénétrés de la singularité de leur pays, familiers avec son histoire, ils avaient une vision tragique de l'histoire politique. Même Sarkozy, dans son style si particulier, était un urbain ouvert sur le monde. Hollande et Chirac, c'est tout le contraire. C'est l'accent mis sur la "normalité", sur le "terroir", sur le "bon sens" opposé à l'intellectualisme, du "compromis" plutôt que des principes. La "Grande France" est trop grande pour eux. Le rappel d'une épopée résistante les ferait apparaître dans toute leur petitesse. C'est pourquoi ils penchent naturellement pour la "Petite France", glissant inconsciemment vers les valeurs qui ont fait le pétainisme. Et parmi eux figure en bonne place l'appel à la repentance permanente. N'étais-ce pas le Maréchal qui appelait à une "purification" par la souffrance pour guérir le pays des "pêchés" de la IIIème République et du Front Populaire ? Aujourd'hui, on nous appelle à dix ans d'austérité pour payer les dettes que nos "pêchés" ont creusé... est-ce bien différent ?
La repentance permanente n'est donc pas une question de vérité historique, de "devoir de mémoire" et que sais-je d'autre. Elle fait partie, avec les discours sur le "retour au local" et la "démocratie participative" d'un retour à la "Petite France", d'un processus de légitimation des communautés - car la repentance s'adresse toujours à une communauté - et de délégitimation de l'Etat, de la République, de la Nation, en un mot, toute institution qui évoque la "Grande France" et sa tentation universelle (3).C'est pourquoi d'ailleurs on constate que parmi les -rares - personnalités à avoir pris position sans ambiguïté contre le discours de Hollande sont Henri Guaïno et Jean-Pierre Chèvenement, deux personnalités connues pour défendre la "Grande France" envers et contre tous, y compris contre leur propre "camp". Et pour s'opposer sans concessions aux tentatives de dégrader l'Etat et de promouvoir contre lui communautarisme et régionalisme (4).
Pourquoi assiste-t-on à ce retour ? Parce que la "Petite France" qui était naguère le projet politique de la petite bourgeoisie de province est devenu celui des classes moyennes massivement dominantes en politique aujourd'hui. Leur vision idéale de la France, c'est celle d'une nouvelle sorte de Suisse: un pays riche qui se place en dehors des soubresauts de l'Histoire, et ou l'on peut consommer et vivre tranquille. Et qui, pour tranquilliser son âme, va chaque dimanche à l'église pour se repentir de ses pêchés. La grandeur ? La gloire ? L'universel ? Pfff! Ça coûte trop cher... et puis, est-ce qu'avec ça on peut s'acheter un portable ?
Descartes
(1) Pour ceux qui trouveraient que j'y vais un peu fort, je rappelle que le président en question faisait régulièrement fleurir la tombe du Maréchal à l'Ile d'Yeu, et qu'il conserva parmi ses amitiés un certain nombre d'anciens de Vichy, dont Réné Bousquet, l'un des organisateurs de la rafle. Bousquet fut assassiné par un déséquilibré le 8 juin 1993, quelques semaines avant sa comparution devant un juge d'instruction et alors que les échéances électorales rendaient sa "protection" - "protection" d'ailleurs reconnue par le président de la République, qui a avoué avoir ralenti l'instruction de l'affaire - plus aléatoire. Le gouvernement de l'époque n'avait pas cru nécessaire de lui fournir une protection policière. Mais tout ça, ce ne sont que des coïncidences, bien entendu.
(2) De Gaulle et ses amis ne se faisaient aucune illusion sur l'histoire récente. On se souvient du fameux mot du général qui, en passant en revue un groupement de FFI remarque chez l'un d'eux la Croix de Lorraine cousue sur la veste, la prend dans sa main et dit "comme elle est belle, comme elle est grande.... comme elle est neuve !"
(3) Il est drôle d'ailleurs de constater que si les "crimes d'Etat" sont mis en exergue, personne ne semble trop pressé de s'excuser des "crimes" commis par des autorités "régionales". Et pourtant, ce n'est pas cela qui manque: des guerres et des massacres entre noblaillons locaux, notre histoire en est remplie... qu'attend le maire de Toulouse pour déclarer que les crimes de Simon de Montfort "ont été commis par Toulouse" ?
Pas plus qu'on ne demande "repentance" aux activistes d'extrême gauche: ainsi par exemple les membres d'action directe sont régulièrement défendus par les leaders de la gauche dans leurs demandes de mise en liberté malgré leur rejet de toute "repentance"...
(4) Et lorsque Guaïno dit que "sa France" n'a pas pu commettre le crime du Vel d'Hiv puisqu'elle se trouvait à Londres, il a parfaitement raison. Mais par antiphrase, on pourrait se dire que si la France de Hollande a pu commettre le crime, c'est parce qu'elle se trouvait bien à Vichy...
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