La proposition du député de droite Claude Goasguen d'exiger des nouvaux accédants à la nationalité française un renoncement à toute double nationalité a mis, comme c'était à prévoir, l'émoi dans le poulailler politiquement correct de la gauche compassionnelle. "mesure raciste", "proposition xénophobe", tous les grands mots sont sortis pour stigmatiser la proposition. Ce tango que dansent périodiquement la gauche compassionnelle et la droite décomplexée devient d'ailleurs une habitude. Il faut dire que ce manège sert les intérêts des deux partenaires: avec ses déclarations à l'emporte-pièce, la droite essaye de regagner des électeurs égarés au Front National, avec ses cris d'orfraie la gauche compatissante pense pouvoir récupérer les voix des classes moyennes sensibles au discours victimiste. C'est du bonus pour tout le monde.
Du coup, un certain nombre de questions n'est jamais sérieusement discutée. Devant l'injonction gauchiste "choisis ton camp, camarade", bien rares sont ceux qui prennent le risque de devenir des parias des médias en prenant une position réflechie et nuancée. Naguère, la gauche compassionnelle avait crucifié Jean-Pierre Chèvenement pour avoir défendu la Marseillaise à l'école ou d'avoir qualifié les jeunes en rupture sociale de "sauvageons". Aujourd'hui, elle lapide André Gérin pour avoir dit quelques vérités bien senties sur la question de l'immigration. A chaque fois le scénario reprend la logique d'Arturo Ui: celui qui n'est pas avec moi est contre moi. Un raisonnement qui aboutit à une conclusion déplaisante est forcément faux, pire, "raciste et xénophobe" et vaut à son auteur exclusion de l'espèce humaine. On se souvient encore du sort terrifiant de cet historien qui avait eu le malheur de rappeler dans un livre fort sérieux et profusément documenté que la traite négrière n'était pas, loin de là, une invention européenne...
Venons donc au fonds. Est-ce légitime qu'un individu qui demande à être admis dans la collectivité nationale puisse conserver son appartenance à une autre Nation ? La réponse dépend de l'idée qu'on se fait de ce qu'est une collectivité nationale, et des liens qui lient ses membres. On peut se référer à la conception des romantiques allemands, celle résumée par Fichte dans le "discours à la nation allemande" de 1808. Dans cette vision, la Nation est une collectivité d'héritage - celui "du sang et des morts" - qui implique une unité culturelle, linguistique, historique entre ses membres. Dans un tel modèle, il est même difficile de parler de "naturalisation", puisque chacun de nous "nait" dans une Nation et que personne n'a le pouvoir de changer son histoire. Opposée à cette vision romantique s'est développé la conception française, très influencée au contraire par les doctrines du "contrat social". Le lien qui unit le citoyen à la Nation est celui d'un "pacte chaque jour renouvelé" (selon le mot de Renan). L'étranger qui prend la citoyenneté française demande à souscrire à ce contrat: il demande a en jouir des droits, et se soumet aux obligations qui en sont la contrepartie. C'est cette vision contractualiste et ouverte qui a donné au "modèle français" sur deux siècles son pouvoir d'assimilation des différentes vagues d'immigration.
Ce modèle s'est progressivement dégradé au cours des ces trente dernières années, au fur et à mesure que les idées libérales avançaient, portées par l'individualisme soixante-huitard. De l'équilibre entre droits et devoirs inséparable d'une société de citoyens on est passé à une revendication permanente de droits sans contrepartie caractéristique d'une société de consommateurs. Dans cette société d'individus-îles ou chacun défend bec et ongles des droits toujours plus nombreux tout en exigeant l'abolition de toute obligation, l'idée même de Nation devient une relique. Concrètement: si le citoyen français a aujourd'hui des droits que l'étranger résidant n'a pas, quels sont les devoirs qui les légitiment ? Il ne reste quasiment aucun: l'abolition du service militaire marque la disparition de la plus ancienne et la plus discriminante des différences entre nationaux et étrangers, celle qui mettait sur chacun l'épée de Damocles de devoir un jour mourir pour son pays.
Il ne reste donc en contrepartie à la citoyenneté qu'une seule charge réelle (1): celle qui résulte de notre destin commun. L'étranger peut à tout moment se soustraire aux conséquences des décisions prises collectivement par les français. Il lui suffit pour cela de retourner dans son pays. Le citoyen français, lui, n'a pas cette possibilité puisqu'il y est déjà. S'il quitte la France pour se soustraire aux conséquences d'une politique, il devient étranger et perd les droits attachés à la citoyenneté. Il n'a ces droits qu'en France.
Maintenant, accepter que les naturalisés conservent une "double nationalité" vide cette charge de son sens. On crée ainsi deux catégories de citoyens: une catégorie qui peut à sa convenance se soustraire au destin commun, alors qu'une autre y est soumise. Ce n'est pas une bonne manière d'envisager l'assimilation.
Il faut faire un choix quant à notre conception de la nationalité. Si l'on considère l'acquisition de la nationalité française comme une pure question administrative, au même titre que la demande d'une carte bleue, alors il n'y a aucune raison d'interdire la double nationalité. Après tout, ce n'est pas gênant d'avoir dans son portefeuille en même temps une carte Visa, une Master Card, une American Express. Au contraire, cela permet de bénéficier des "droits" attachés à chacune de ces cartes. D'un point de vue purement individuel, il devient intéressant de collectionner les passeports...
Mais si l'on veut faire de l'acquisition de la nationalité française un acte d'adhésion à une collectivité de citoyens, alors il faut absolument exiger de celui qui la demande un acte qui marque sa volonté d'assumer une communauté de destin avec ses nouveaux concitoyens. Et cela suppose de renoncer à tout "ticket de retour". On ne peut pas devenir pleinement citoyen tout en exigeant de garder un droit dont les autres sont exclus. La naturalisation ne peut pas, ne doit pas être un acte banal, un simple formulaire à remplir. Elle marque un changement de statut fondamental, et comme tout changement fondamental, il ne peut pas et ne doit pas être indolore. L'étranger qui prend la citoyenneté française doit s'interroger sur ses appartenances, et exiger de lui un acte positif de renonciation est une bonne manière de le pousser à cette réflexion. Et le citoyen français qui accueille l'étranger naturalisé doit être rassuré sur le fait que celui qui arrive assume les mêmes droits et les mêmes charges que lui.
La gauche compassionnelle occulte la violence extrême des rapports dans notre société derrière un discours de bisounours. A l'entendre, il faut supprimer toute exigence qui risquerait de faire de la peine aux gens. Et surtout, il ne faut pas traumatiser les gens en leur demandant de faire des choix. Or, ce sont les choix qui nous structurent en tant que maîtres de notre destin, et non simplement victimes de forces qui nous dépassent. Se structurer implique savoir ce qu'on est et ce qu'on n'est pas (ou plus). La naturalisation doit être un véritable choix, et celui qui le fait doit être appelé à en assumer les conséquences.
Si l'on croit l'Ancien Testament, lorsque Yaveh permit à Lot et sa famille de quiter Sodome avant sa destruction, il lui fit savoir que dans sa fuite nul ne devait regarder en arrière. La femme de Lot ignora ce commandement, et fut transformée en statue de sel.
Descartes
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