Une constante de la politique française dans les temps récents est l'importance prise par la "petite phrase". Foin de longues discussions sur les projets des uns et des autres, plus de batailles de chiffres ou de diagnostics. Non: ce qui fait la une de nos gazettes (surtout sur la toile et sur les médias parlés) est que M. X a traité M. Y de "salaud" ou "d'ordure", que Mme Z a comparé M. T à un officier SS et ainsi de suite. Et de très sérieux journalistes d'interroger le présumé coupable avec un air de vierge surprise: "ne trouvez-vous pas que cela fait baisser le niveau du débat politique" pendant que d'éminents commentateurs dénoncent la "dérive populiste".
Jean-Marie Le Pen a construit sa carrière politique - du moins la dernière partie de celle-ci - sur cette dérive vers le non-débat. Sachant avec un rare talent jusqu'où il pouvait aller trop loin, il nous a habitué à des dérapages contrôlés pour faire hurler la basse-cour médiatique bienpensante et l'ensemble de la gauche. En fait, cela arrangeait tout le monde: Le Pen faisait passer son message auprès de son électorat - et notamment son électorat populaire - fort peu sensible aux gesticulations made in Nouvelobs, et la gauche avait un épouvantail bien commode pour galvaniser ses troupes et se donner l'illusion d'avoir un but dans la vie.
Marine Le Pen vient d'essayer le même coup. Et pour un coup d'essai, c'est un coup de maître. Avec un commentaire somme toute assez anodin - et surtout très prévisible - elle a réussi à imposer son sujet à l'ensemble de la classe politico-médiatique. Pas un seul parti politique, pas une seule association qui ne se soit pas cru obligée de prendre position, de publier une déclaration ou de porter plainte. Comme si la sortie de Marine Le Pen nous apprenait quelque chose de foncièrement nouveau. Comme si elle marquait un changement de position de son auteur ou de son organisation. Franchement, est-ce qu'il est raisonnable de remuer ciel et terre chaque fois qu'un politicien repète pour la n-ième fois quelque chose qu'il a toujours dit et que tout le monde sait ?
D'autant plus que le commentaire Lepenien est somme toute assez banal: "Maintenant, il y a dix ou quinze endroits où de manière régulière un certain nombre de personnes viennent pour accaparer les territoires. C'est une occupation de pans du territoire, des quartiers dans lesquels la loi religieuse s'applique, c'est une occupation. Certes y'a pas de blindés, y'a pas de soldats, mais c'est une occupation tout de même". En lisant ce texte, il est difficile de comprendre la logique d'un certain nombre de réactions.
Il y a d'abord les plaintes. Ce texte a provoqué plusieurs annonces indignées d'actions en justice. Celle de la LDH pour "provocation à la discrimination, à la haine et à la violence". Celle du MRAP pour "incitation à la haine raciale". Celle du CCIF (1), dont le motif n'est pas explicité. Le problème est que pour obtenir une condamnation en justice il ne suffit pas qu'une déclaration suscite l'indignation des plaignants. Il faut aussi qu'elle soit contraire à la loi. Pour voir dans la déclaration de Marine Le Pen une "incitation à la discrimination, à la haine et à la violence" il faudrait interpréter la loi d'une manière si extensive qu'on pourrait à juste titre se demander ce qui resterait de la liberté d'expression. Après tout, on a entendu chez Besancenot ou Mélenchon des commentaires sur la, "les banquiers qui mettent le pays en coupe réglée" qui sont nettement plus violents et haineux. Lorsque ce dernier écrit par exemple dans son livre que "[des millions de gens] iront prendre aux cheveux les importants parce qu'ils sont excédés de les voir piller (...)", l'incitation à la violence semble bien plus explicite que dans le commentaire de Marine Le Pen. La LDH, le MRAP et autres organisations si rapides à dégainer la plainte devraient réfléchir plus sérieusement: un commentaire peut être répugnant sans être pour autant illégal. En déposant plainte à tort et à travers avec la noble intention de restreindre la liberté d'expression de nos adversaires nous établissons les précédents qui demain pourraient permettre de limiter la notre.
Il y a aussi la figure imposée de la "reductio ad hitlerum". Si l'on relit le texte avec attention, on remarquera qu'il ne contient aucune référence explicite à l'occupation nazie (2). Si Marine Le Pen parle bien "d'occupation", elle en parle d'une manière générique ("c'est une occupation") et sans référence à une "occupation" précise. On pourrait au même titre associer son commentaire à l'occupation américaine de l'Irak ou l'occupation israélienne de la cisjordanie. Pourquoi alors toutes les réactions font le lien ? Sans compter les politiciens qui se lancent sur des affirmations du genre "Marine Le Pen est l'héritière du nazisme français", commentaire qui n'a en fait ni queue ni tête.
En fait, nous assistons à une pièce de théâtre bien réglée, dont la chorégraphie reste la même depuis presque trente ans. Et qui continuera aussi longtemps qu'elle arrange tout le monde. Le Front National y gagne pour sa propagande, puisque la résonance de ces dérapages contrôlés lui permet de parler et de faire parler de ses idées, et de les imposer dans l'agenda politique. Il n'y perd pas grande chose, puisque son électorat est insensible aux rodomontades des "bienpensants". La gauche, elle, y gagne parce que les excès verbaux du FN lui donnent un point de fixation idéologique qui lui permet de déguiser le vide sidéral de sa réflexion politique. On aura beau s'étriper à gauche sur le nucléaire, le système électoral, la participation ou non aux exécutifs, les questions d'égos... mais on sera toujours unis pour condamner la "bête immonde". Mitterrand l'avait bien compris, lorsqu'il fit de l'abomination de Le Pen - sous le couvert du "touche pas à mon pote" - le ciment idéologique de sa réélection en 1988, précisément au moment où la gauche avait abandonné toute prétention à "changer la vie". Et finalement, les classes moyennes y gagnent parce qu'elles se donnent bonne conscience à un prix fort abordable. Avoir des "nazis de papier" à disposition, c'est pouvoir être "résistant" sans le risque de se faire fusiller. Le rêve, quoi.
Avec autant de gens ayant intérêt à ce que le spectacle continue, on voit mal pourquoi il devrait s'arrêter. Et pourtant, ce spectacle recèle un danger qu'il ne faut pas négliger. Depuis des années la gauche a préféré d'aborder au fonds les questions délicates, c'est à dire, celles qui peuvent diviser ses militants et mettre en opposition frontale son électorat des classes moyennes et celui des couches populaires. Ainsi, sur des sujets tels que la sécurité, l'immigration, la politique industrielle, la défense, la Nation, la laïcité et bien d'autres on évite d'ouvrir le débat sur le fond pour se contenter de réaffirmer des principes généraux quand ce ne sont pas des vagues "valeurs". C'est le refus d'aborder ces sujets et la concentration sur les questions "sociétales" qui ont éloigné de la gauche les couches populaires, et donné à ces dernières un sentiment d'abandon. Comment les habitants des quartiers pourraient se reconnaître dans des organisations qui pensent avoir fait un grand pas en avant parce qu'ils ont ajouté des "-e-s" dans leurs statuts ?
Marine Le Pen - comme son père autrefois - joue habilement de ce sentiment. Elle parle des problèmes que les autres n'osent pas aborder, ceux-là même qui intéressent l'électorat populaire. Pour cet électorat, elle apparaît ainsi comme la candidate antisystème, puisque c'est celle qui parle de ce que les autres craignent d'évoquer, et qu'en plus cela lui vaut la réprobation des élites, ces mêmes élites qui les ont abandonné depuis un quart de siècle à leur triste sort .
La nature a horreur du vide, et cela est aussi vrai en politique. Aussi longtemps que la gauche ne se donnera pas les moyens d'occuper le terrain populaire en s'occupant des problèmes tels que les couches populaires les ressentent - et non pas comme les classes moyennes pensent qu'elles devraient les ressentir - Marine Le Pen continuera à cartonner.
PS: Je sais bien que ce commentaire va me valoir des volées de bois vert, tant il est interdit à gauche d'avoir aux propos du Front National une réaction autre que la condamnation. Je persiste à croire qu'on ne change pas ce qu'on ne comprend pas. Et pour comprendre, il faut regarder les choses comme elles sont, et non pas à travers les lunettes de couleur, quelqu'elle soit.
Descartes
(1) Collectif Contre l'Islamophobie en France
(2) Même si Marine Le Pen fait, dans la suite, une référence "à ceux qui aiment parler de la Seconde Guerre mondiale".
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