Hier, notre président "normal" a sacrifié à l'un des rituels les plus surannés de notre vie politique: la visite du salon de l'agriculture. Vous noterez qu'il y a des salons et des expositions en permanence à Paris: le salon de la robinetterie, le salon nautique avec ses beaux voiliers, le salon de l'automobile avec ses voitures briquées, le salon de la robinetterie avec ses mélangeurs rutilants, euro-satory avec ses flingues... Tous ces salons vivent très bien leur vies avec une vague inauguration ministérielle, voire une visite présidentielle de quarante-cinq minutes chrono.
Mais seul le salon de l'agriculture bénéficie d'une journée complète de travail présidentiel. C'est d'ailleurs le lieu d'une stupide surenchère, ou chaque président se sent obligé de faire mieux que son successeur. On se demande si Hollande fera plus ou moins d'heures que Chirac, qui était lui un abonné du Salon. Avec l'exception - et c'est tout à son honneur - de Sarkozy, notre seul président urbain et fier de l'être, les politiciens de notre génération, présidents ou pas, se pressent pour se faire voir dans cette grande fête "identitaire" qui permet de ressortir l'ancêtre paysan que chaque français garde dans son inconscient. L'industrie n'intéresse personne, et on ne voit dans les allées des salons industriels que les hommes du métier, et de temps à autre un ministre surpris d'être là. Combien de parents amènent leur petite famille dimanche voir des tours, des fraiseuses, des presses à une exposition de machines-outils ? Mais sortez une vache, un cochon, une volaille, et on voit la famille défiler... (1)
Hollande a donc visité le salon, caressé le cul des vaches, discuté avec le paysant de la qualité du saucisson - qui ne vaut pas le saucisson de mon grand-père, mon bon monsieur - bu le vin de l'année et écouté toutes sortes de plaintes sur la fin de la paysannerie et la chute du revenu. Que du normal, quoi. Mais le président a jugé bon de monter sur un podium et parler. Et c'est là que les choses se sont gâtées. Je n'ai pas trouvé le texte exacte de son allocution, mais je reprend la formule à partir de la vidéo (2): "je veux qu'il y ait un étiquetage obligatoire sur les viandes qui sont insérées, introduites, dans les plats cuisinés. D'ici-là, je soutiendrai avec le ministre de l'agriculture et les ministres concernés toutes les initiatives qui seront prises pour des démarches volontaires d'étiquetage, de manière à ce que le consommateur puisse être informé de la provenance des produits qu'il consomme et notamment des viandes. Mais nous avons des labels qui existent en France, et je veux remercier la profession de s'y être pleinement engagée. Et c'est autour de ces labels que les consommateurs peuvent avoir confiance".
Au delà de la syntaxe hésitante (les viandes "insérées" dans les plats cuisinés ?), ce texte pose une question lancinante: est ce que cette déclaration est du niveau du président de la République ? Est-ce que l'homme qui est au sommet de la pyramide politique et administrative, le siège symbolique du pouvoir suprême, le chef suprême des armées, le détenteur du feu nucléaire, l'homme qui est censé réfléchir nuit et jour aux grands problèmes de la planète n'a rien de mieux à faire que de s'occuper de l'étiquetage des lasagnes ? Imaginez-vous De Gaulle parlant de l'information du consommateur et des étiquettes sur les plats cuisinés ?
La logique - désastreuse - de la troisième et quatrième républiques était de hiérarchiser les problèmes en fonction du pouvoir de nuisance du "notable" et du lobby qui les portait et notamment de leur capacité à faire tomber le gouvernement. La mobilisation générale de 1939 s'est jouée non pas sur la question de la guerre ou de la pais, mais sur l'intérêt du lobby des pinardiers à écouler leurs stocks via le "quart de vin du soldat". Les fondateurs de la cinquième République ont voulu rompre avec cette logique: en se donnant un gouvernement stable et un "parlement rationalisé", on pouvait accorder la hiérarchisation des problèmes et des instances destinées à les traiter. Le Président pour les grandes questions, le Premier ministre pour les questions générales, les ministres pour les problématiques sectorielles (3).
Sarkozy et Hollande se placent - pour des raisons très similaires - en rupture avec ce modèle. Tous deux ont compris que dans la politique moderne, l'importance d'une affaire ne tient pas à sa substance, mais à sa résonance médiatique. Un problème devient "présidentiel" non pas parce qu'il affecte le long terme ou l'existence de la nation, mais parce qu'il fait tant de points dans les sondages. On est revenu à une logique similaire à celle de la IIIème et IVème républiques, la différence étant que ce ne sont plus les lobbies ou les "notables" qui font l'importance d'un problème, mais "l'opinion publique", avec toutes les possibilités de manipulation que cela implique. C'est peut-être ça ça, la VIème République...
Descartes
(1) Et qu'on ne m'explique pas que les enfants veulent savoir d'où viennent les choses qui les entourent. Aujourd'hui, les enfants sont entourés d'objets industriels. Ils voient plus souvent des objets sortis d'une presse que des objets sortis d'une vache. Qu'on me permette un souvenir personnel: mon grand père était un homme passionné de technique, qui travaillait dans le domaine de la machine outil. J'ai passé mon enfance visitant de sa main des ateliers de locomotives, des expositions de machines-outil... je peux vous assurer que pour un enfant, cela vaut toutes les vaches et cochons du monde.
(2) De plus en plus, les sites officiels - ceux des partis politiques aussi, d'ailleurs - remplacent les textes par des vidéos. Ce changement n'est pas innocent: c'est sur les textes qu'on pense...
(3) De Gaulle utilisait d'ailleurs cette logique pour marquer des hiérarchies qui n'étaient pas évidentes: ainsi, le Président se rendait à l'ouverture des cours des Grandes Ecoles pour marquer que la formation des élites de la Nation avait à ses yeux une importance capitale. Régis Debray raconte ceci avec beaucoup de tendresse dans "A demain De Gaulle".
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