Je n'ai jamais trop aimé la période des fêtes. Peut-être parce que son retour périodique marque, comme le tic-tac d'une pendule, le temps qui passe, lentement mais irréversiblement. Peut-être aussi parce que c'est le moment où l'on remarque avec le plus d'acuité les voix qui se sont tues et les regards qui ne sont plus là. C'est un moment où l'on tend à regarder en arrière, et à constater combien le monde à changé, et pas nécessairement en bien.
J'ai la chance d'appartenir à la dernière génération à avoir profité d'une enfance sans écrans et sans plastique. Bien sur, il y avait le cinéma et la télévision - je ne vous parle pas du moyen âge - mais elle n'avait rien à voir avec la télévision d'aujourd'hui. D'une part, parce qu'il était impossible de l'enregistrer à la maison: les images étaient par essence éphémères, et seule subsistait dans notre cerveau leur mémoire. Mais surtout, parce que l'existence d'un solide code autant esthétique que social sur ce qui pouvait ou ne pouvait pas être dit ou montré obligeait les réalisateurs à trouver des manières de suggérer ce qui ne pouvait être montré. L'acte d'amour suggéré par la crispation d'une main de femme sur un drap de soie peut être infiniment plus érotique que les scènes explicites dont nous gratifie la télévision et le cinéma d'aujourd'hui. A condition que le spectateur ait de l'imagination.
Et c'est bien là le problème. Nous appartenons aujourd'hui à une culture sans imagination. C'est pour moi le changement culturel le plus fondamental depuis des générations. Nos parents et grands parents vivaient dans un monde où le suggéré, l'implicite, le métaphorique jouaient dans la communication un rôle fondamental. L'interdiction sociale d'utiliser des mots crus ou grossiers, d'appeler certaines parties du corps ou se référer à certains actes par leur nom obligeait nos ancêtres à une créativité permanente dans le langage. Chez les gens bien élevés, l'interdiction d'écrire ou de dire "merde" ou "connard" obligeait à avoir de l'invention pour insulter efficacement ses adversaires. Sans ces barrières, beaucoup de brillantes polémiques n'auraient été que des vulgaires échanges d'insultes.
Les générations qui nous ont été précédées étaient invitées, préparées et même contraintes d'exercer leur imagination. Tout simplement parce que leur rapport au monde passait par le récit, oral ou littéraire. A la maison, la soirée était ponctuée de conversations, de récits ou de lectures, et plus tard par l'écoute de la radio. A l'église, à l'école dans le meeting politique l'essentiel passait par le discours. On exerçait en permanence ce mécanisme mental qui permet de former une image mentale à travers d'une description. Au sens étymologique du terme, c'est là l'essentiel de "l'imagination". Ne pouvant voir - que ce soit du fait de l'éloignement ou de l'imperfection des instruments d'observation - qu'une infime partie du monde qui l'entourait, l'homme était obligé "d'imaginer" le reste, à travers de l'écrit ou de la voix humaine.
Le grand changement ne vient pas du cinéma ou de la télévision. Tant qu'il était impossible de les enregistrer chez soi, les images étaient éphémères. Elles étaient donc revues et corrigées par notre mémoire sans vérification possible. Ainsi, par exemple, je suis toujours surpris lorsque je revois la premiere séquence de "Ivan le Terrible" d'Einseistein - celle ou l'on fait pleuvoir des pièces d'or sur le nouveau souverain couronné - de constater qu'elle est tournée en noir et blanc. Dans ma mémoire, elle est en couleurs. C'est parce que la qualité du film est telle que je "l'imagine" en couleurs. Et lorsque nous communiquions avec d'autres sur ces images, c'est notre imagination qui parlait: nous n'avions pas la possibilité de le leur montrer, seulement de le leur décrire, et c'était à nos interlocuteurs "d'imaginer" ce dont nous parlions. Ce qui change fondamentalement la donne, c'est le magnétoscope puis l'enregistrement numérique. Du coup, il est possible non seulement de conserver l'image, mais de la produire à l'infini et à bon marché donc échappant au contrôle social. Elle devient du coup le vecteur privilégié de l'échange.
Mais la technologie n'a fait que supporter un changement qui est bien plus profond. La logique "libertaire" de l'individu roi qui a triomphé après mai 68 implique que celui-ci s'affranchisse de tout contrôle social sur son expression. Il fallait pouvoir tout dire, et on a tout dit. Tout à coup, on a pu dire "merde" et "connard" à la télévision et sur les radios, montrer sans censure des meurtres ou des actes sexuels de la manière la plus graphique et crue qui soit. Et dès lors que cela peut être dit et montré, à quoi bon chercher à suggérer ? Quelle place reste-t-il à la métaphore, à la litote, et autres vieilleries du même style lorsqu'on peut - pire, on s'enorgueillit - appeler un chat un chat ? Faut-il s'étonner de la pauvreté du vocabulaire et de la syntaxe non seulement dans les médias "nouveaux", mais aussi dans les journaux et dans la littérature même ?
Lorsque j'étais enfant, on "jouait à la guerre" - désolé, je n'ai jamais été un vrai pacifiste - avec les copains dans le terrain vague. Et on jouait avec des armes qui en fait étaient des morceaux de carton - ou de contre-plaqué pour ceux qui avaient des parents bricoleurs - découpés vaguement sur la silhouette d'un fusil. C'était notre imagination qui faisait le reste. Aujourd'hui, les enfants ont des fusils en plastique qui font "vrai" et jouent à la guerre sur des consoles dont les images sont d'un réalisme impressionnant. Mais sont-ils toujours capables de transformer une silhouette en carton en arme par le simple pouvoir de l'imagination ? Franchement, j'en doute.
Lorsque je fus un peu plus âgé, on passait nos soirées avec mon frère et ma soeur à faire du "théâtre lu". On prenait une pièce, on se distribuait les rôles et on la lisait. Souvent on prenait des pièces comiques ou satyriques. On aimait particulièrement Anouilh ("Le bal des voleurs", "Léocadia", "Le rendez-vous de Senlis", "Le voyageur sans bagage", "La répétition ou l'amour puni"), Jarry ("Ubu Roi", bien entendu), Ionesco ("La leçon"). Ce n'était certainement pas la comédie française, mais nous étions capables "d'imaginer" une ambiance et de nous représenter ce que cela donnait représenté sur scène. Cette faculté "d'imagination", combien de parents, combien de professeurs la forment aujourd'hui ? Combien ne sacrifient plutôt au "culte des images" ?
Le domaine politique n'est pas épargné. On a de plus en plus de mal à trouver sur le réseau l'expression des hommes politiques sous forme écrite, alors que les vidéos de leurs interventions sont, eux, omniprésents. On ne conçoit pas aujourd'hui un meetings politique sans projection d'une vidéo. Comme si le discours politique ne pouvait fonctionner s'il n'est pas appuyé par l'image, que le témoignage n'était audible que s'il est incarné dans l'image. Mais en même temps, on assiste à l'appauvrissement du langage. On peut se gausser d'expressions telles que "les lendemains qui chantent". Il n'empêche que la formule avait un énorme pouvoir d'évocation, une capacité à faire travailler l'imagination. Qu'est-ce qu'on a produit récemment comme formule qui lui soit comparable ? "l'Ordre Juste" ? "la Révolution Citoyenne" ? "Travailler plus pour gagner plus" ? "Transition énergétique" ? Franchement, est-ce que ces formules vous font rêver ?
Le paradoxe est que la génération même qui prétendait amener "l'imagination au pouvoir" a tué l'imagination. Non seulement parce qu'ils soient devenus notaires, comme les menaçait Jouhandeau, mais parce que l'imagination n'a rien de naturel: c'est un mécanisme qui a besoin d'exercice. Or, dans notre société dominée par les images et par le culte de l'explicite, ce mécanisme n'a guère de chances de s'exercer.
J'arrive à l'âge dangereux où, selon le dicton espagnol, on est plus proche de la harpe que de la guitare. Et je l'assume: comme disait Roland Barthes, "soudain il m'est devenu indifférent d'être moderne". Vous m'excuserez donc de vous avoir proposé aujourd'hui une note nostalgique... et fière de l'être.
Je profite pour souhaiter à tous mes lecteurs et à tous ceux qui m'ont accompagné dans l'aventure qu'est ce blog de bonnes fêtes et une heureuse année 2012.
Descartes
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