Le Front de Gauche rappelle furieusement un vieux slogan des galeries Lafayette: il s'y passe toujours quelque chose. Mais cela devient, il faut bien le dire, de plus en plus difficile de comprendre exactement quoi. On se souvient de l'affaire du Conseil régional d'Ile de France, où l'on a vu se constituer deux groupes "Front de Gauche" distincts, et tout ça parce que les conseillers PG n'ont pas vu leurs ambitions satisfaites. On se souvient de l'affaire Moglia, qui vit les conseillers régionaux PG du Nord-Pas de Calais quitter le groupe "Front de Gauche" pour aller se comettre avec un rénégat du PS. Et maintenant, voici que l'histoire se répète en Aquitaine. Témoin, cet étrange texte publié dans l'Humanité du 30 janvier 2013:
Le PCF de la région Aquitaine dénonce l’attitude du Parti de gauche
Les secrétaires du PCF des cinq départements de la région Aquitaine dénoncent le choix des deux conseillers régionaux du Parti de gauche « de mettre fin sans concertation » à leur participation « au groupe Front de gauche » du conseil régional, qui comptait quatre élus, et leur décision de « créer un nouveau groupe avec un élu exclu du groupe écologiste ». Les élus Alain Baché (PCF) et Isabelle Larrouy (Mouvement social) étant, de fait, « exclus » de ce nouveau groupe. Les responsables communistes s’interrogent sur les « stratégies obscures, pour d’autres échéances, (que) cachent ces manœuvres politiciennes du Parti de gauche » et l’appellent « à se ressaisir ».
Curieux, non ? Bien entendu, vous ne trouverez aucun commentaire sur cette affaire dans les sites des différentes organisations du Front de Gauche. Pas plus que sur les blogs de ses dirigeants (1). La règle du Front de Gauche semble être "quand il y a un problème, le mieux c'est de ne pas en parler". Du moins pas au niveau du "vulgum pecus", parce que je me suis laissé dire que dans les cercles d'initiés on en parle, et pas forcément avec des mots très châtiés. Mais on ne va pas étaler ces questions devant les électeurs, ou pire encore, devant les militants... ces gens-là pourraient arriver à des conclusions fâcheuses alors que la direction du PCF s'apprête à faire ratifier sa stratégie par un congrès.
Mais les bizarreries ne se limitent pas à des querelles de clocher et la recherche d'alliances "alternatives" par des élus du PG un peu trop pressés d'arriver.On les trouve aussi au plan de l'organisation et de la réflexion programmatique. On a vu ainsi paraître deux documents absolument remarquables. Le premier, intitulé "texte sur le fonctionnement du front de gauche" est censé avoir été approuvé par le Conseil National du FdG le 25 janvier 2013 et par la coordination nationale le 28 janvier. Le second, intitulé "imposer une alternative à l'austérité" a rang de "texte stratégique" et est censé avoir été adoptée... par la coordination nationale du 21 janvier et par le conseil national du 25 janvier. On remarquera que les deux textes auront été donc adoptés par les deux instances ("coordination nationale" et "conseil national") en ordre inverse, ce qui laisse penser que la hiérarchie entre les deux instances est pour le moins fumeuse. Mais bon, au point où nous en sommes... vu que personne ne sait ni quel est le fonctionnement de ces instances, ni quelle est leur composition, ni quels sont leurs pouvoirs, ni qui les convoque et fixe l'ordre du jour, qui ira se soucier de leurs rapports entre elles ?
Encore une bizarrerie: aucun de ces textes n'a fait l'objet de débats publics dans les organisations. Aucun des deux textes n'a été soumis au stade du projet à l'examen des militants, aucun n'a été approuvé par les instances nationales des différents partis. Là encore, comme ce fut le cas pour beaucoup de décisions du FdG, on a l'impression qu'elles sont prises dans les coulisses d'un processus dont le moins qu'on puisse dire est qu'il n'est ni transparent, ni démocratique. Des "coordinations" et des "comités" se réunissent sans ordre du jour public, sans compte rendu des débats, sans qu'on sache qui en sont les membres...et approuve des textes censés avoir valeur de "stratégie"...
Mais venons-en aux textes eux mêmes. Le premier, celui sur le "fonctionnement", est proprement comique. En fait, c'est une longue liste de pétitions de principe et des "faut que y'a qu'a". Prenons par exemple celui sur le fonctionnement du Conseil National lui même:
Le Conseil National
L’objectif est de le rendre encore plus légitime, représentatif et utile qu’il ne l’est aujourd’hui. La priorité est qu’il soit le carrefour d’expériences sociales diversifiées, de
représentants de combats collectifs, de militants syndicalistes, associatifs, de personnalités intellectuelles, culturelles…
Le CN a un rôle d’initiative, consultatif et propositionnel. Ce rôle accru nécessite d’élargir et diversifier le CN. Toutes les forces du FDG doivent y être représentées.
Il faut l’élargir de manière évolutive, sans brusquer artificiellement les rythmes de structuration aux animateurs du FDG, animateurs des FT et notamment du Front des luttes, voir des AC et
personnalités du mouvement social.
Les associations qui souhaitent adhérer au FDG, dans le respect de leurs statuts, pourront être représentées au CN. Il faut des réunions régulières : deux fois par trimestre.
La coordination du Front de Gauche travaillera à une proposition d’élargissement du CN sur le principe de la double parité.
Il n'y a pas de doute: ce texte fondamental éclaire d'un jour nouveau le fonctionnement de l'instance supposée avoir, excusez du peu, "le rôle d'initiative, consultatif et propositionnel". Avec ça, on est bien avancés.
Le texte "stratégique" est lui beaucoup plus bizarre. Il commence par le traditionnel message triomphaliste (en résumé, "le Front de Gauche a battu Sarkozy" et "le Front de Gauche pèse de plus en plus"), il fait ensuite le procès de François Hollande - sans oublier le paragraphe "féministe" incongru mais qui fait partie des figures imposées dans ce genre de textes. Une fois ces classiques évacués, on passe aux choses sérieuses. On retrouve dans ce document le "virage" que j'avais signalé sur le texte préparatoire au congrès du PG, avec une référence aux convergences avec la gauche du PS et EELV on ne peut plus explicite: "Nous savons déjà que des convergences sont possibles avec des secteurs, des militants et des responsables socialistes et EELV (...) Nous nous tournons également vers les courants issus de l’écologie radicale et de l’extrême gauche qui partagent cette démarche.". Gauchisme assumé serait a moitié pardonné ?
Ensuite, après un paragraphe convenu et pas vraiment novateur sur les moyens de "développer le Front de Gauche", on passe aux choses sérieuses: les élections. Mais de toute évidence il y a de l'eau dans le gaz, puisque le sujet, annoncé dans le titre, est évacué dès le premier paragraphe: "Ces élections municipales et européennes feront l’objet d’un débat spécifique entre nos organisations mais nous en traçons quelques traits". On est devenu prudent...
Autre bizarrerie: ces textes font l'objet d'une diffusion très inégale. Le premier figure sur le site de la FASE, mais n'est repris dans aucun des sites nationaux des partis membres du Front de Gauche. Le second ne figure que sur les sites du PG (site officiel, blog des dirigeants) mais on ne trouvera pas trace dans les autres sites... et notamment sur le site du PCF, qui semble-t-il laisse ses militants dans la plus parfaite ignorance concernant ces deux textes. Et pourtant, ce n'est pas rien: le premier est censé clarifier le fonctionnement du FdG, le second est qualifié de "texte stratégique"... mais peut-être que derrière "l'unanimite" avec laquelle ces textes sont censés avoir été approuvés, il y a quelques arrières pensées...
Et finalement, dernière question: le PCF prépare son congrès qui aura lieu dans une semaine. Celui du PG aura lieu dans un peu plus d'un mois, en mars. Et pourtant, les directions de ces deux partis, qui sont censées être totalement renouvelées lors de ces congrès ont donné leur accord à un "texte stratégique". Drôle de conception de la démocratie, que de lier les mains des directions qui seront issues de ces deux congrès avant même que les congressistes aient pu confirmer la stratégie. Mais il est vrai que ce sont des congrès sans surprise, à tel point verrouillés que les directions sortantes ne s'en cachent même pas et agissent comme si leur reconduction et celle de leur stratégie allait de soi...
Descartes
(1) Ou par ailleurs les commentaires concernant cette affaire ont été rapidement censurés. Peut-être étaient elles "hors sujet", l'éternel argument invoqué par le webmestre du blog de Jean-Luc Mélenchon...
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