Savez-vous qui est Jef Duval ? Son cas a fait pourtant couler beaucoup d'encre ces derniers mois. Il s'agit de ce jeune technicien d'ERDF menacé de sanction par son employeur pour avoir omis de procéder à des coupures - ou pour être plus précis à des réglages des limites de puissance permettant une consommation minimale - de gaz et d'électricité chez des clients en situation de précarité (1).
Cette affaire a donné lieu à la traditionnelle vague d'interventions larmoyantes dans divers médias. Une bonne partie de la gauche bienpensante a fait circuler articles et pétitions demandant que toute sanction contre Jef Duval soit abandonnée. Les argument sont archiconnus: qui peut être insensible au dénouement, à la misère quelquefois des familles qui ne sont pas en mesure d'honorer leurs factures d'énergie ? On peut parfaitement comprendre le geste de Jef Duval. Mais faut-il pour autant l'excuser, voir pour certains le glorifier, en faisant de lui une sorte de "bon samaritain" du XXIème siècle, qu'il faudrait plutôt imiter que blâmer ?
Dans notre culture judéo-chrétienne, il ne manque pas de références symboliques à ce genre de situation. Prenons la parabole du bon samaritain:
"Jésus reprit : "Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho, et il tomba au milieu de brigands qui, après l'avoir dépouillé et roué de coups, s'en allèrent, le laissant à demi mort. Un prêtre vint à descendre par ce chemin-là ; il le vit et passa outre. Pareillement un lévite, survenant en ce lieu, le vit et passa outre. Mais un samaritain, qui était en voyage, arriva près de lui, le vit et fut pris de pitié. Il s'approcha, banda ses plaies, y versant de l'huile et du vin, puis le chargea sur sa propre monture, le mena à l'hôtellerie et prit soin de lui. Le lendemain, il tira deux deniers et les donna à l'hôtelier, en disant : "Prends soin de lui, et ce que tu auras dépensé en plus, je te le rembourserai, moi, à mon retour." Lequel de ces trois, à ton avis, s'est montré le prochain de l'homme tombé aux mains des brigands ?" Il dit : "Celui-là qui a exercé la miséricorde envers lui." Et Jésus lui dit : "Va, et toi aussi, fais de même"" (Luc 10, 29-37)
On peut aussi citer l'exemple de Saint Martin, officier romain qui, après avoir distribué généreusement sa solde entre les pauvres, aurait découpé en deux son propre manteau pour le partager avec un déshérité transi de froid. Mais il y a entre le cas de Fred Duval et ceux de Saint Martin ou du bon samaritain une différence fondamentale qui n'aura pas, je suis sur, échappé au lecteur. Laquelle ? Et bien, quand le bon samaritain prend soin de l'homme tombé aux mains des brigands, il le fait sur ses propres deniers. Lorsque Saint Martin partage le manteau, c'est de son manteau qu'il s'agit. Mais qu'en est-il de Jef Duval ? A-t-il proposé de régler les factures impayées de ses propres deniers ? Non. Et c'est là où réside le problème.
Il y a une grande différence entre faire la charité avec ses propres deniers, et la faire avec les biens d'autrui. Contrairement à Saint Martin, qui partagea son manteau, Jef Duval a partagé le manteau de son voisin - ou pour être précis, celui de la collectivité toute entière. Et sans lui demander son avis. Peut-on admettre que les agents publics, auxquels la collectivité confie une parcelle - fut elle petite - de ses biens en disposent à leur guise, sans demander l'avis de personne ? C'est là la question fondamentale que pose l'affaire Duval.
Il y a dans la "gauche radicale" une certaine indifférence à la question de la propriété publique. Si l'on me permet une anecdote personnelle, je me souviens d'avoir vu dans une ville de province il y a quelques années une affichette invitant à une manifestation dans la ville voisine, et indiquant un rendez-vous à la gare SNCF avec la mention "transport SNCF gratuit". J'avais alors demandé au responsable comment ils avaient réussi à organiser un tel transport, et il m'a répondu "c'est simple: on monte tous ensemble dans le train, et quand le contrôleur se présente on refuse de payer". Ce responsable - si l'on me permet cet abus de langage - avait le plus grand mal du monde à comprendre que le transport "gratuit" qu'il promettait à ses troupes était en fait payé par un prélèvement sur l'ensemble des usagers du train. Un prélèvement forcé, puisque personne n'avait pris la peine de demander aux usagers leur avis. L'idée qu'on impose par la force du nombre un tel prélèvement ne semblait inquiéter personne. Et quand je vois refleurir le même genre de réflexions dans un certain nombre de blogs concernant le déplacement à la manifestation du Front de Gauche organisée le 18 mars, je me dis qu'on n'a guère progressé dans cette réflexion.
En maintenant les abonnements au gaz et à l'électricité de gens qui ne pouvaient pas payer, Jef Duval a distribué une partie du bien de tous. La question n'est pas de savoir s'il fallait ou pas le faire, mais si Jef Duval avait, seul dans son coin, le droit de disposer souverainement du bien commun. La réponse est pour moi évidente: c'est non. C'est aux représentants du peuple de faire les règles, et aux citoyens de se battre pour que les règles soient bonnes. Le législateur a bien prévu un système de tarifs sociaux et autres aides pour garantir un accès universel à l'énergie. On a le droit de penser que ce système est incomplet ou insuffisant et de se battre pour l'améliorer. Mais on n'a pas le droit - surtout lorsqu'on est un agent public - de faire justice soi-même aux frais du contribuable.
Il est toujours facile de faire la charité lorsque cela ne nous coûte rien. Paradoxalement, si la sanction n'existait pas le geste de Jef Duval n'aurait la moindre signification, le moindre héroïsme. Il n'y a rien de particulièrement noble à distribuer gracieusement l'argent des autres lorsqu'on ne risque rien. C'est le risque qui accompagne la désobéissance à la règle qui crée le dilemme. Et c'est pourquoi Jef Duval doit être sanctionné. Une sanction bien entendu proportionnée, qui tienne compte autant de la gravité des faits que de la noblesse des motivations. Mais il faut une sanction. C'est une question de pédagogie sociale.
Pourquoi parler de pédagogie ? Parce que derrière cette affaire on trouve une idéologie qu'il faut combattre avec les armes de la raison. Celle qui fait de la "désobéissance" non seulement une valeur en soi, mais un "devoir". Pour illustrer le propos, voici un extrait d'un article publié par le PG le 9 mars dernier sous le titre fort révélateur "ERDF: désobéir est un devoir" (2).
Alors désobéir ? Oui ! Parce qu'aujourd'hui, face à ceux et celles qui aveuglément appliquent les plans sociaux ordonnés par les actionnaires sacrifiant des milliers de familles, face à ceux qui ordonnent des coupures de gaz et d'électricité alors qu'ils savent qu'ils feront descendre ces même familles de la dernière marche de chez eux à la rue , face à cette politique du bouc émissaire qui veut rafler les enfant pour mieux expulser les parents, face cette injustice sociale érigée en dogme, face à tout cela : désobéir et résister sont devenus un devoir.
Est-il nécessaire de rappeler les dangers d'une telle idéologie ? La désobéissance implique nécessairement un choix. Sauf à tomber dans le nihilisme absolu - qui est une aliénation absolue - de désobéir par principe à toute règle, il faut bien choisir quelles sont les règles auxquelles il est légitime de désobéir, et quelles sont celles qu'il est impératif de respecter. Seulement voilà: qui fait ce choix ? Qui est légitime pour "filtrer" ainsi les lois qui chez nous sont votées par la représentation nationale ? Aucun corps constitué ne peut revendiquer une telle légitimité. C'est donc à l'individu que cette idéologie réserve ce choix. Chacun de nous a le devoir individuel de désobéir - comme ce fut le cas de Jef Duval - et donc le droit de décider à quelles règles désobéir. Les partisans de la théorie de la désobéissance aiment à citer le texte de l'article 35 la constitution montagnarde de 1793: "« Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs ». Seulement, ce principe fort louable en principe pose en pratique une question complexe: qui est en droit de juger que "le gouvernement viole les droits du peuple" ? Comment éviter qu'une "portion du peuple" n'utilise ce principe pour faire triompher ses intérêts particulier en qualifiant toute mesure qui porterait atteinte à ceux-ci comme une "atteinte aux droits du peuple" ?
L'ennui, voyez-vous, c'est qu'il n'existe pas de morale "naturelle", extérieure aux hommes. Différents individus feront inévitablement des choix différents en fonction de leurs idéologies et surtout de leurs intérêts. Certains trouveront que c'est leur "devoir" de désobéir lorsqu'on leur ordonne de couper le courant à une famille. D'autres estimeront que c'est leur "devoir" de désobéir lorsqu'on exige d'eux de payer le même salaire pour le même travail aux hommes et aux femmes ou d'accorder le même service aux blancs et aux noirs. Il est très dangereux d'imaginer qu'on puisse transformer des choix individuels en règle générale et universelle. L'idéologie de la "désobéissance", sous les dehors les plus nobles, conduit donc à la fragmentation du politique et à la logique de l'individu-roi. L'Etat de droit est fondé sur un pacte fondamental: chacun s'engage à obéir aux lois - et accepte d'être sanctionné en cas de manquement - dès lors que celles-ci sont élaborées en respectant un certain nombre de procédures en respectant un certain nombre de principes (3). Si l'on met en cause ce pacte fondamental, et c'est ce que fait la théorie de la "désobéissance", on ouvre la porte au chaos.
Descartes
(1) L'affaire est un peu plus compliqué. Selon ERDF, ce qui lui est reproché n'est pas tant d'avoir refusé les coupures, mais d'avoir menti et renseigné le système d'information de l'entreprise comme si les coupures avaient été réalisées. Cette situation crée un risque de sécurité évident, puisque l'entreprise peut, sur la base des informations dont elle dispose, autoriser en toute bonne foi des travaux alors que les réseaux ne sont pas coupés. Mais ce n'est pas cette question-là qui m'intéresse ici: c'est l'acte "charitable" en lui même.
(2) Je prends cet exemple mais je pourrais en prendre bien d'autres. Ainsi par exemple, dans un style très différent: "Nous ne pouvons que nous réjouir, partout où ils surgissent, de l’emportement et du désordre. (...) Qu’elles deviennent méthodiques, qu’elles se systématisent, et les incivilités confluent dans une guérilla diffuse, efficace, qui nous rend à notre ingouvernabilité, à notre indiscipline primordiales. Il est troublant qu’au nombre des vertus militaires reconnues au partisan figure justement l’indiscipline. En fait, on n’aurait jamais dû délier rage et politique" (extrait de "l'insurrection qui vient")
(3) Et c'est pourquoi la société admet qu'il est du devoir d'un agent public de désobéir aux ordres, même provenant d'une autorité légitime, dès lors qu'elles sont "manifestement illégales et contraires à l'ordre public", selon l'expression consacrée.
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