Il y a quelques semaines, j'ai eu l'opportunité d'écouter une conférence d'Edwy Plenel, ancien journaliste du Monde et aujourd'hui rédacteur du site Médiapart. Le message de Plenel était schématiquement le suivant: il faut préserver la liberté de la presse, parce que la presse est dans une démocratie un contre-pouvoir absolument indispensable au fonctionnement des institutions démocratiques.
Plenel ne m'a pas convaincu. Parce que sa vision est très partielle. La presse n'est pas, et n'a jamais été un simple "contre-pouvoir". Elle est un pouvoir. Les journalistes ne sont pas des vertueux chevaliers sans peur et sans reproche qui se font un devoir de porter à la connaissance du peuple des informations. Ils - et Plenel n'a pas été le dernier à le faire - choisissent les "informations" qu'ils publient, et au besoin l'inventent. C'est vrai partout, mais c'est d'autant plus vrai en France, où les journalistes oublient une distinction qui reste fondamentale chez les journalistes anglosaxons: "le commentaire est libre mais les faits sont sacrés".
Le mélange entre fait et commentaire donne chez nous une espèce particulière de journalistes, qui se permettent de pontifier sur le sujet de leur choix alors qu'ils n'ont ni la connaissance, ni l'expérience qui justifie une telle attitude. Ces pontifes se trouvent un peu partout, mais c'est le journal Le Monde qui a le plus encouragé cette attitude. Et cette semaine, nous avons eu un exemple insigne avec la chronique d'Hervé Kempf intitulée "Ceux d'Areva, votez écolo".
Kempf commence en fait avec un petit commentaire ironique: "S'ils ont à coeur leur intérêt, logiquement, les salariés d'Areva devraient voter pour les écologistes aux prochaines élections. Europe Ecologie - Les Verts s'engage en effet à garantir leur emploi. Ce parti a insisté pour que (...) la conversion de la filière du retraitement et de fabrication du MOX se fasse à "emploi constant". Et les écologistes répètent que l'industrie française a un avenir dans le renforcement de ses compétences en matière de démantèlement des centrales (...)".
Ce paragraphe ne peut que surprendre un connaisseur de la filière. D'abord, à supposer même que EELV arrive à tenir sa promesse de "reconvertir la filière du retraitement et de fabrication du MOX à "emploi constant", cela ne concernerait qu'une fraction des activités d'Areva. Alors que l'application du programme d'EELV provoquerait des coupes sombres dans l'ensemble des activités du groupe. Or EELV n'a rien dit de ces activités. Kempf conclut donc un peu rapidement que "le personnel d'Areva" dans son ensemble aurait intérêt à voter pour EELV. Mais surtout, Kempf - comme EELV d'ailleurs - n'a toujours pas compris que les différents métiers de la filière nucléaire ne sont pas interchangeables. Les ingénieurs qui travaillent sur le retraitement et la fabrication de combustibles ne sont pas compétents sur les questions de démantèlement, et vice-versa. Ce ne sont pas les mêmes métiers. Ce que EELV propose - et Kempf applaudit - revient à dire aux chirurgiens d'un hôpital "on va fermer le service de chirurgie, mais ne vous en faites pas, on conservera vos emplois puisqu'on ouvrira un service de psychiatrie".
Enfin, Kempf réduit les "intérêts" des travailleurs de la filière nucléaire au fait de conserver un emploi. C'est une vision extraordinairement réductrice, particulièrement dans une industrie où les personnels croient intimement à ce qu'ils font. Tout le monde trouve normal que les enseignants rejettent des reformes qui pourtant garantissent leur emploi au nom d'une défense du métier. Cela est vrai certainement dans le nucléaire, et si Kempf pense que la motivation essentielle des travailleurs du nucléaire à l'heure de voter est la sauvegarde de l'emploi, il se trompe.
Cela montre que Kempf ne connaît pas le sujet qu'il aborde. Il ne connaît ni le fonctionnement de la filière, ni ses personnels. Mais il ne faut pas croire que cela l'empêche de pontifier. Et d'accuser. Ainsi, il parle des "mensonges du gouvernement" qui aurait affirmé - il n'indique pas où - qu'on "ne toucherait pas aux emplois". Il accuse Henri Proglio "d'ignorance" pour avoir affirmé que le nucléaire représente un million d'emplois, mais la seule base de cette accusation est que "le parti présidentiel, l'UMP, en compte dix fois moins", comme si l'UMP était dans ces matières une autorité fiable (1). Il parle de la "fatuité de tous ces dirigeants, qui se trompent depuis des années en négligeant d'analyser en détail ce que font nos voisins - Allemagne, Belgique, Suisse, Italie sortent du nucléaire". Certes, mais Kempf semble oublier que la Chine, l'Inde, les Etats-Unis, et plus près de nous la Grande Bretagne, le République Tchèque, la Pologne et bien d'autres ont réaffirmé le développement de la part du nucléaire dans leur mix energétique. Pourquoi faudrait-il imiter plutôt l'Allemagne que la Grande-Bretagne ? En quoi les italiens seraient plus raisonnables que les tchèques ?
En fait, Kempf parlant d'écologie c'est un peu BHL parlant de stratégie militaire. De la même manière que BHL, qui n'a jamais de sa vie commandé une troupe se permet toute sorte de conseils et reproches sur la tactique suivie par les professionnels sur le terrain, Kempf se met dans la position du censeur omniscient et se permet de distribuer des reproches et des bons points. Ainsi écrit-il: "Le problème du nucléaire en France, en fait, est qu'il a été géré de façon irrationnelle (la rationalité se définit comme la capacité d'agir en fonction d'une analyse lucide de la réalité) par des dirigeants persuadés d'être totalement rationnels". Ainsi, tous ces techniciens et ingénieurs qui pendant trente ans ont donné à la France un outil industriel extraordinaire, qui nous permet de bénéficier d'une électricité moitié moins chère que chez nos voisins et qui produit d'une manière extraordinairement fiable plus de 75 % de notre électricité seraient incapables de "gèrer rationnellement". Et c'est Hervé Kempf, dont l'oeuvre se limite à écrire des papiers, qui vous le dit. Et on se prend à rêver: si ces pontifes sont si infaillibles, si les Kempf savent ce qu'il faut faire, qu'est ce qu'ils attendent pour poser leur candidature à la présidence d'EDF ou d'Areva ?
Comme le disait Cocteau, les critiques c'est comme les eunuques: ils savent, ils ne peuvent pas. Raison de plus pour traiter leurs anathèmes avec la plus grande prudence. Il ne faut pas permettre à ces pontifes auto-érigés d'usurper la place des véritables experts. Les opinions moralisantes de Kempf sur le nucléaire et les gens qui y travaillent n'ont pas plus de valeur que celles de mon coiffeur. La seule différence entre eux est que mon coiffeur n'a pas accès aux pages des journaux et doit se contenter d'exprimer son avis dans sa boutique.
Le plus drôle, c'est qu'après avoir invectivé les différents dirigeants et partisans du nucléaire, Kempf renverse la proposition en dénonçant le fait que ces mêmes dirigeants "passent leur temps à dénigrer leurs contradicteurs plutôt que d'accepter une discussion loyale"...
PS: Toujours sur le nucléaire, le gouvernement japonais a annoncé aujourd'hui que les trois réacteurs accidentés de Fukushima ont atteint l'état d'arrêt à froid. Ce qui signifie que l'intérieur des réacteurs - et donc le combustible - sont à des températures inférieures à 100°C et qu'il est possible donc d'écarter des phénomènes d'ébullition locale et d'hydrolyse pouvant produire de l'hydrogène - à l'origine des explosions qui ont partiellement endommagé le confinement - et à fortiori une nouvelle fusion des éléments combustibles. Bien entendu, l'ensemble de la maffia antinucléaire proclamera dans tous les médias que "cela ne change rien". Mais cela change beaucoup de choses: d'abord, cela montre que le programme de mise en sécurité des réacteurs se déroule comme prévu, et que la théorie selon laquelle les réacteurs étaient "hors de contrôle" était absurde. Ensuite, cela ferme la porte à un nouveau Tchernobyl, et cela malgré les prières ferventes des antinucléaires...
Descartes
(1) Gageons que si l'UMP avait compte dix fois plus que Henri Proglio, Kempf lui aurait accordé bien moins d'autorité.
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