Il n'est pas donné aux hommes politiques de lire dans l'avenir. Et il est souvent difficile de savoir à l'avance quels sont les petits évènnements qui déclencheront les grandes choses. Daladier savait-il, en prenant l'avion pour Munich un matin de 1938 qu'il allait quelques heures plus tard signer le document qui allait ternir sa longue carrière politique d'une tâche impardonnable ? Probablement pas. Tout le monde n'a pas la lucidité de ce général argentin très bien noté qui quelques mois avant le coup d'Etat de 1976 porta sa demande de mise à la retraite à son ami Videla - alors commandant en chef des armées de terre - et qui, amicalement interrogé par celui-ci sur les raisons de ce geste lui répondit "parce que je ne veux pas être complice des monstruosités que vous allez bientôt commettre".
Et pourtant, Florange était prévisible. Cela fait trente ans que notre industrie se fait la malle dans l'indifférence générale de nos classes bavardantes. Certains ajoutent - même s'ils le font sotto voce pour ne pas effrayer le populo - "bon débarras". J'en tiens pour exemple le magnifique lapsus du journaliste de France Inter qui, parlant de l'installation du Louvre à Lens a remarqué que la région "se défaisait enfin de son image de région industrielle". Comme si cette "défaisance" était un motif de réjouissances, et non de deuil. C'est qu'en France, au fond, on n'aime pas l'industrie. Ou alors on s'en désintéresse. Nos élites politico-médiatiques sont prêtes à se pâmer au salon de l'agriculture devant une belle Limousine, mais on ne les voit guère enfiler le casque pour arpenter les allées d'une exposition industrielle. Il y eut une "ferme célébrités", personne n'aurait songé à "l'atelier célébrités". Tout le monde se précipite pour sauver le paysan traditionnel, l'ouvrier traditionnel on le laisse crever la gueule ouverte.
Et pourtant la politique industrielle est l'un des rares domaines où la gauche et la droite ne se valent pas. La droite conserve encore, même si c'est souvent au niveau du refoulé, quelques réflexes de son époque gaullienne. Du côté de la gauche, par contre, c'est l'électroencéphalogramme plat. L'industrie n'intéresse que pour une raison: l'emploi. Ou plutôt, on ne se préoccupe de la fermeture d'une usine que parce que cela crée des chômeurs. La politique industrielle - si on peut appeler "politique" le fait de courir en rond comme un poulet sans tête - de la gauche se réduit dans les faits à une politique de l'emploi.
La confusion de la politique industrielle et de la politique de l'emploi est lourde de conséquences. Le problème, c'est que la politique industrielle et la politique de l'emploi ne visent pas les mêmes objectifs et n'ont pas les mêmes outils. La politique industrielle vise à produire de la valeur en optimisant l'utilisation des facteurs de production. Prise au niveau microéconomique, la politique industrielle détruit l'emploi, puisqu'elle introduit dans les usines des moyens de production plus modernes qui permettent de faire plus avec moins. Ce n'est qu'au plan macroéconomique, parce que des moyens de production plus modernes permettent de produire plus de valeur et donc de redistribuer plus, que la politique industrielle crée l'emploi. A l'inverse, la politique de l'emploi vise, caricaturalement, à utiliser le plus possible de main d'oeuvre possible. Une entreprise qui payerait la moitié de ses nombreux ouvriers à creuser des trous et l'autre moitié à les remplir serait une absurdité du point de vue de la politique industrielle, mais une totale réussite du point de vue de la politique de l'emploi.
On le voit donc: là où la politique industrielle est "révolutionnaire", puisqu'elle tend à "révolutionner" les manières de produire et donc les rapports sociaux qui sous-tendent la production, la politique de l'emploi est plutôt conservatrice et tend à essayer de garder les choses comme elles sont. La réponse "industrielle" à l'invention de l'ampoule électrique est de bâtir des usines d'ampoules et des centrales électriques pour les alimenter, la réponse "emploi" est de subventionner les usines de lampes à huile pour empêcher leurs travailleurs d'être mis au chômage.
Cela explique pourquoi la politique de l'emploi, comme toutes les politiques de "ligne maginot", est en fin de comptes toujours défaite. Parce qu'on ne peut sauver le passé en le rafistolant et encore moins en le subventionnant. Mais surtout, parce que le véritable objectif de l'activité économique est la production de valeur, et non d'emploi. Pour comprendre ce point, à mon avis crucial, rien ne vaut un petit exemple:
Imaginons un paysan qui dispose de deux champs: l'un à fort rendement (parce qu'il est fertile, parce qu'il est bien orienté, parce qu'il a de l'eau en abondance) que l'on va désigner A, et un autre que l'on va désigner par B. Et que sa force de travail ne lui permet que de travailler un seul champ. Il choisira bien évidement de consacrer son travail à A, et le champ B restera en friche. En d'autres termes, lorsqu'un des facteurs de production (le capital, dans ce cas) est en excès par rapport à l'autre (le travail, ici) une partie du facteur de production reste inutilisé. Le même raisonnement peut être fait dans le cas inverse: si j'avais deux travailleurs et un seul champ, l'un des travailleurs (le moins productif) resterait inemployé.
Mais on voit ici qu'il y a une différence entre les facteurs: le champ est une "chose". S'il reste dix ans en friche, il ne se dégrade pas pour autant, il ne souffre pas, il ne meurt pas. Par contre, le travailleur qui reste inemployé - et donc sans ressources - meurt de faim. Dans une société civilisée on ne conçoit pas, pour des raisons éthiques, une telle situation et on prévoit donc des mécanismes de solidarité pour éviter d'arriver à cette extrémité. Cela veut dire que, contrairement au capital inemployé qui ne pèse pas sur l'économie, le travail inemployé, lui, constitue un boulet économique puisqu'il consomme toujours de la valeur alors même qu'il n'est pas engagé dans le processus de production. Et plus le décalage entre le capital et le travail disponible est grand, plus le boulet est lourd. Or, la taille du boulet tend à dissuader le capital de s'investir, puisqu'il pèse sur sa rentabilité du capital investi... et tend donc à rendre le déficit de capital encore plus important. C'est un cercle vicieux...
C'est bien là le problème: il faut être fou aujourd'hui pour investir du capital en France dans une activité industrielle. Le coût du travail est certainement un facteur important - que ce soit le coût primaire lié aux salaires eux-mêmes ou les coûts secondaires liés au payement des chômeurs et des retraités - mais ce n'est pas le seul. Il y a aussi l'instabilité de la réglementation et des politiques, et notamment de la réglementation environnementale. Comme il n'y a pas de véritable politique industrielle, les industries savent qu'ils n'ont pas d'avocat puissant dans les ministères - le ministère de l'industrie étant devenu un ministère croupion depuis de longues années - et que les règles qui les régissent sont donc à la merci de groupes de pression. On le voit d'ailleurs: l'industrie n'arrive à se faire entendre que grâce au chantage à l'emploi, la seule chose qui réveille les politiques endormis aux réalités de l'industrie. Prenons un exemple: pour beaucoup d'industries le prix de l'électricité est une variable essentielle dans leur calcul de rentabilité. Est-ce que dans le débat sur le nucléaire lors de la présidentielle vous avez entendu une seule fois un candidat aborder la question de l'effet de ses propositions sur l'industrie ? Pourtant, 2025, à l'échelle industrielle, c'est demain...
Et c'est là que se trouve un deuxième problème qui explique pourquoi la politique de l'emploi a pris les fauteuils et relégué la politique industrielle aux strapontins. La politique, aujourd'hui, c'est le court terme. Le peuple est pressé, il faut lui donner des résultats rapides. L'affaire Florange illustre cette dualité jusqu'à la caricature. Le Premier ministre nous explique aujourd'hui que sa négociation avec Mittal est un succès puisqu'il n'y aura pas de plan social, que les emplois seront sauvegardés. C'est tout ce qui lui importe. Qu'on ferme les deux derniers hauts-fourneaux de Lorraine, cela ne le préoccupe pas, et cela ne le préoccupe pas parce que les résultats industriels - c'est à dire, l'affaiblissement de la filière en France, la disparition des centres techniques et de recherche et autres joyeusetés - ne seront visibles que dans dix ou vingt ans, de la même manière que nous sommes en train de "voir" les conséquences des erreurs des années 1990. Mais ce qui rend la situation plus pathétique encore, c'est qu'Ayrault et les siens ne semble pas comprendre pourquoi les travailleurs de Florange ne partagent pas son enthousiasme. Après tout, ils seront payés à la fin du mois. Qu'est ce qu'ils veulent encore ?
Bien sur, il serait idéaliste de croire que les ouvriers de Florange se battent pour la Patrie. Bien sur qu'ils veulent avant tout protéger leurs emplois. Mais ils comprennent,eux, quelque chose que la gauche politique semble avoir oublié: la politique industrielle, parce qu'elle vise à produire de la richesse, produit en même temps des emplois sur le long terme. La politique de l'emploi, parce qu'elle est prête à sauver n'importe quel canard boîteux pourvu qu'il n'y ait pas de licenciement, ne fait que retarder l'inévitable. Pour sauver Florange, il ne suffit pas de nationaliser, pas plus qu'il ne suffit de chasser M. Mittal. Il faut créer les conditions économiques dans lesquelles il sera efficace de produire de l'acier en Lorraine. Et aujourd'hui, ces conditions n'existent pas. Ce n'est pas le méchant M. Mittal qui condamne Florange, c'est l'ouverture des frontières, c'est un euro survalué, c'est la perspective d'une longue austérité, c'est une réglementation dont le moins qu'on puisse dire est qu'elle est "inamicale". Qui ira investir dans ces conditions les centaines de millions qui sont nécessaires pour positionner Florange sur les créneaux des aciers fins, seul crénéau où il est rentable de produire de l'acier en Lorraine aujourd'hui ?
Montebourg est peut-être un merveilleux orateur. Mais pour lui, la politique industrielle est aujourd'hui comme la VIème République hier, un étendard de combat et rien de plus. Il n'y connait rien à l'industrie, et dans les longues années que compte sa carrière politique il ne s'y est jamais intéressé. La proposition de "nationaliser Florange", qu'il a fait miroiter depuis une semaine, est très habile politiquement mais, du point de vue industriel, c'est une aberration. Car les deux sites de Florange ne sont pas un ensemble indépendant, qui pourrait fonctionner en dehors du groupe Mittal. L'acier est une industrie fortement intégrée, avec des chaines de traitement longues. Un site n'a pas d'existence propre, il reçoit des matières premières et produits semi-finis des autres sites, et renvoie sa production. Il utlise des brevets qui appartiennent au groupe, des services techniques mutualisés. Nationaliser Florange, c'est comme nationaliser Aulnay: cela n'a pas de sens. C'est pourquoi il fallait réflechir à deux fois avant de vendre Usinor-Sacilor pour constituer Arcelor - encore une idée brillante de la "gauche plurielle" - et de noyer donc les unités de production françaises dans un groupe intégré. Car s'il faut dix ans pour "intégrer" une unité de production, il faut à peu près le même temps pour la "désintégrer". Montebourg - et ceux qui reprennent sa proposition - imaginent-ils un instant la difficulté que poserait l'exploitation des sites de Florange sans intégration dans un autre groupe sidérurgique qui assure la fourniture des matières premières, l'écoulement des produits finis, l'assistance technique et l'usage des brevets ?
Il faut se sortir de la tête l'idée qu'on peut "sauver" l'entreprise X ou l'usine Y par la simple opération de la volonté. Si nos entreprises industrielles tombent les unes après les autres, c'est parce qu'on a crée autour d'elles un réséau de contraintes qui ne leur permet plus de fonctionner. Elles doivent payer des salaires raisonnables et satisfaire à des reglementations contraignantes et en plus elles sont soumises à la contrainte d'être "compétitives" sur deux tableaux: du point de vue du prix des produits, puisque personne n'est prêt à dépenser plus pour acheter du "made in France", et du point de vue de la rémunération du capital puisqu'autrement le capital ira s'investir ailleurs. Et le tout dans le contexte d'une monnaie forte. Comment dans ces conditions notre industrie - en dehors de quelques créneaux ou justement l'industrie bénéficie traditionnellement de la bienveillance de l'Etat, comme le nucléaire - pourrait-elle aller bien ?
Mon coeur saigne lorsque je vois ces ouvriers de Florange se battre avec l'énergie du désespoir pour sauver leur usine et leur région. Mais ces gens là méritent qu'on leur dise la vérité, et non qu'on les utilise politiquement en leur faisant croire que "y'a qu'à" pour que ça marche. On peut sauver une entreprise par injection de fonds publics - et le magistral sauvetage d'Alstom par Sarkozy est là pour le prouver - mais seulement lorsqu'on sait ce qu'on fait et où on va. Dans le cas Alstom, ce fut une véritable intervention de politique industrielle, avec l'objectif de sauver non pas les emplois, mais l'activité économique. Dans le cas Florange, personne - même pas la gauche radicale - n'a rien proposé de tel. Parce que contrairement à Alstom, qui avait un problème de liquidités, la sidérurgie en général et Florange en particulier ont des problèmes structurels, qu'on ne réglera pas avec une injection de cash. La production d'acier en Lorraine n'est pas compétitive pour des raisons objectives (éloignement des sources de matières premières). On ne peut maintenir la production que si l'on accepte d'acheter l'acier plus cher que celui qu'on peut trouver sur le marché international. Ce n'est pas un choix aberrant: on peut préférer rationnellement, en tant que collectivité, de payer l'acier plus cher plutôt que de payer des chômeurs. Mais ce "choix" ne peut être fait que collectivement, par le biais d'une politique protectionniste et d'une planification industrielle. Pas par une "nationalisation" proposée par des gens qui n'y connaissent rien à l'industrie et n'ont pas - et c'est bien plus grave - pris la peine de prendre conseil auprès de ceux qui y connaissent quelque chose.
Mes lecteurs seront peut-être déçus que je ne me sois pas livré dans ce qui précède à une attaque en règle contre le gouvernement. J'avoue être gêné pour le faire. D'une part, parce que je n'aime pas tirer sur les ambulances et encore moins sur les corbillards. Les tergiversations des uns et des autres, l'incapacité du Premier ministre de faire travailler son gouvernement en équipe, l'inexistence d'une ligne et d'objectifs clairs est tellement criante qu'on se sent enfoncer des portes ouvertes. Mais si je suis gêné, c'est surtout parce que je ne suis pas persuadé que les autres, ceux qui attaquent à cor et à cri le gouvernement sauraient mieux faire que lui, et que leurs attaques soient fondés sur des intentions pures. Si je devais tirer une leçon politique de cette affaire, ce serait l'absolue incapacité de nos élites dirigeantes aujourd'hui à penser la politique comme action sur le réel - et non comme opération de communication - et à la penser sur le long terme. Un Giscard, un Pompidou, un De Gaulle savaient de quoi ils parlaient, non pas parce qu'ils étaient des génies mais parce qu'ils savaient s'entourer de conseillers qui dominaient leur domaine. Il suffit aujourd'hui de se balader un peu dans les cabinets ministériels pour s'en rendre compte du changement: on a remplacé nos "grands commis de l'Etat", qui au moins connaissaient leur domaine sur le bout de doigts, par des jeunes militants ambitieux dont l'expérience se réduit aux magouilles de coulisses le soir d'un congrès du parti. Au nom du "primat du politique" on a instauré le gouvernement des politicards, par les politicards et pour les politicards. Imagine-t-on vraiment Montebourg piloter une "nationalisation" industrielle, ou Delphine Batho une modification majeure de notre paysage énergétique ? J'avais dénoncé dans ces colonnes l'absence de discussion programmatique pendant la campagne présidentielle. Que ce soit au PS, à l'UMP mais aussi au Front de Gauche, le travail programmatique a été réduit à des catalogues de mesures "ciblant" telle ou telle catégorie. Mais aucun n'a fait un travail sur les questions structurelles, et notamment sur la question de l'Euro et de l'union européenne (1). Il ne pouvait sortir d'une telle campagne qu'un gouvernement sans projet, dont l'action allait prévisiblement se réduire aux mesurettes. Seuls ceux qui ont cru peuvent crier à la tromperie. Et ce n'est certainement pas mon cas.
Au fil de la politique du chien crevé au fil de l'eau pieusement observée par les gouvernements de droite comme de gauche depuis trente ans, nous nous sommes enfermés dans un système de contraintes absurde. Et aucun mouvement politique, quelque soient ses bonnes intentions, n'aura de marge de manoeuvre pour changer quoi que ce soit s'il ne commence pas par réflechir à "casser" ces contraintes. Dès lors qu'on a posé comme principe l'acceptation de la monnaie unique et d'institutions supranationales, le reste du programme n'a plus d'importance, puisqu'on sait par avance qu'il ne pourra pas être appliqué. Et les diversions style "mariage pour tous" cachent de moins en moins cette réalité. Certains l'ont compris, et en ont tiré les leçons. Dommage qu'ils soient à l'extrême droite...
Descartes
(1)Le seul candidat - et croyez bien que cela me fait mal de le dire - dont le programme contenait une réflexion un peu plus globale et moins catégorielle a été le FN.
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